En mars 1848, le journal féministe La Voix des femmes, animé notamment par la journaliste et féministe Eugénie Niboyet [1796-1883], propose la candidature de George Sand, écrivaine reconnue aux convictions politiques affirmées, aux élections de l’Assemblée constituante, dans le contexte de la Seconde République naissante marquée par le rétablissement du suffrage universel au seul profit des hommes.

George Sand, qui n’a pas été consultée, décline la proposition. Dans une lettre inachevée adressée aux membres du Comité central ayant proposé sa candidature, elle expose ses arguments et développe une autre conception des modalités de l’émancipation féminine, démontrant dans le même temps l’absence d’unité chez les féministes mais aussi les débats existants quant aux conditions de l’émancipation des femmes. Pour Eugénie Niboyet, cette dernière doit passer par le droit de vote censé permettre l’élection d’individus, donc des hommes, favorables à l’égalité des sexes.

Pour Sand qui ne croit pas à ce schéma (sa vie personnelle joue indéniablement un rôle dans son raisonnement), l’émancipation passe en premier par l’émancipation domestique des femmes, et une transformation en profondeur de la société, incluant à la fois le droit et l’éducation, conditions nécessaires pour que la femme puisse voter et participer à la vie politique librement.


 

[…] En y réfléchissant, on trouverait beaucoup d’autres fonctions auxquelles les femmes sont appelées par la nature et la Providence ; mais lorsqu’il s’agit de leur attribuer des droits politiques de la même nature que ceux des hommes, il y a beaucoup à dire, pour et contre.

Les femmes doivent-elles participer un jour à la vie politique ? Oui, un jour, je le crois avec vous, mais ce jour est-il proche ? Non, je ne le crois pas, et pour que la condition des femmes soit ainsi transformée, il faut que la société soit transformée radicalement.

Nous sommes peut-être déjà d’accord sur ces deux points. Mais il s’en présente un troisième. Quelques femmes ont soulevé cette question : pour que la société soit transformée, ne faut-il pas que la femme intervienne politiquement dès aujourd’hui dans les affaires publiques ? J’ose répondre qu’il ne le faut pas, parce que les conditions sociales sont telles que les femmes ne pourraient pas remplir honorablement et loyalement un mandat politique.

La femme étant sous la tutelle et dans la dépendance de l’homme par le mariage, il est absolument impossible qu’elle présente des garanties d’indépendance politique, à moins de briser individuellement et au mépris des lois et des mœurs, cette tutelle que les mœurs et les lois consacrent.

Il me paraît donc insensé, j’en demande pardon aux personnes de mon sexe qui ont cru devoir procéder ainsi, de commencer par où l’on doit finir, pour finir apparemment par où l’on eût dû commencer. […]

Pour ne pas laisser d’ambiguïté dans ces considérations que j’apporte, je dirai toute ma pensée sur ce fameux affranchissement de la femme dont on a tant parlé dans ce temps-ci. Je le crois facile et immédiatement réalisable, dans la mesure que l’état de nos mœurs comporte. Il consiste simplement à rendre à la femme les droits civils que le mariage seul lui enlève, que le célibat seul lui conserve ; erreur détestable de notre législation qui place en effet la femme dans la dépendance cupide de l’homme, et qui fait du mariage une condition d’éternelle minorité, tandis qu’elle déciderait la plupart des jeunes filles à ne se jamais marier si elles avaient la moindre notion de la législation civile à l’âge où elles renoncent à leurs droits. Il est étrange que les conservateurs de l’ordre ancien accolent toujours avec affectation dans leur devise menteuse ces mots de famille et de propriété, puisque le pacte du mariage, tel qu’ils l’admirent et le proclament, brise absolument les droits de propriété de tout un sexe. Ou la propriété n’est pas une chose sacrée comme ils l’affirment, ou le mariage n’est pas une chose également sacrée, et réciproquement. Deux choses sacrées ne peuvent se détruire l’une l’autre.

Cette réforme est très possible et très prochaine, j’en ai la certitude. C’est une des premières questions dont une république socialiste aura à s’occuper, et je ne vois pas qu’elle puisse porter la moindre atteinte à la fidélité conjugale ou à la bonne harmonie domestique, à moins qu’on ne regarde l’égalité comme une condition de désordre et de discorde. Nous croyons le contraire, et l’humanité en a jugé ainsi définitivement.

On demande où sera le principe d’autorité nécessaire à l’existence de la famille, si cette autorité est partagée également entre le père et la mère. Nous disons que l’autorité ne sera pas immobilisée dans les mains de celui qui peut impunément avoir toujours tort, mais qu’elle se transportera de l’un à l’autre, suivant l’arbitrage du sentiment ou de la raison, et lorsqu’il s’agira de l’intérêt des enfants, je ne vois pas pourquoi l’on se méfierait de la sollicitude de la mère puisqu’on reconnaît que c’est elle qui a l’amour le plus vif et le plus soutenu de la progéniture. […]

George Sand, « Lettre aux membres du comité central », extrait de Souvenirs et idées, Paris, 1904, Calmann Lévy, extrait du chapitre « À propos de la femme dans la vie politique », pages 19 à 38.

Note : la lettre, très longue, est restée inachevée et ne sera jamais envoyée.