Le document-source, que nous reproduisons ici dans son intégralité, est cité par Laurent Joly au début du premier chapitre de son dernier ouvrage : Le piège – La droite face à l’extrême droite. Nous avons repris – pour ne pas dire piller – de nombreuses informations données par l’auteur, dans notre présentation du document.
Le clivage droite-gauche qui structure la vie politique est né, on le sait, au début de la Révolution française. Dans ce curieux article de journal, l’auteur se propose de « faire un cours d’histoire » sur ce sujet, afin d’instruire ses « chers lecteurs » mais aussi ses « chères lectrices ». Mais l’auteur va au-delà du simple clivage droite/gauche, puisqu’il se propose d’expliquer « l’origine de ces diverses dénominations, d’extrême gauche, de gauche, de centre droit, de droite et d’extrême droite ».
L’article est publié dans Le Petit Journal, qui est à ce moment-là, selon Laurent Joly, le premier quotidien national de France, avec plus de 300 000 exemplaires. L’auteur de l’article est un jeune publiciste de 32 ans, Henri Escoffier, qui écrit sous le pseudonyme de Thomas Grimm. On reconnaîtra au journaliste un certain talent de pédagogue pour présenter de façon claire et attrayante un sujet qui n’est pas si simple.
Ce « cours d’histoire » est publié dans le contexte de la libéralisation du Second Empire, entre 1867 et 1869, qui permet la renaissance d’une certaine vie parlementaire digne de ce nom, et par conséquent le retour d’un « vocabulaire politique » dans « le langage parlementaire » qui semblaient « avoir disparu pendant dix-sept ans ».
Au-delà du clivage droite/gauche classique, l’intérêt de cet article est donc de montrer que « les dénominations de droite, d’extrême droite, de centre droit, de centre gauche, d’extrême gauche et de gauche » sont également très anciennes.
La Gauche et la droite
Je ne songe pas le moins du monde, mes chers lecteurs, à vous faire ici un cours de politique. Il n’y serait pas à sa place. Mais, si vous le voulez bien, je vais vous faire un cours d’histoire qui aura, même pour vous, mes chères lectrices, du piquant et de l’actualité et qui satisfera votre curiosité, tout en vous instruisant.
Quelle est l’origine de ces diverses dénominations, d’extrême gauche, de gauche, de centre droit, de droite et d’extrême droite qui reparaissent tout à coup dans le vocabulaire politique et le langage parlementaire, après en avoir disparu pendant dix-sept ans?
D’abord, figurez-vous que vous êtes dans une tribune assistant aux débats d’une assemblée délibérante, ayant en face de vous le président de cette assemblée assis dans son fauteuil.C‘est absolument comme si vous étiez dans une loge assistant à la représentation d’un drame ou d’une comédie, ayant en face de vous l’acteur ou l’actrice debout sur la scène, dans une salle de spectacle, on appelle côté droit celui qui est, non à droite du spectateur, mais à droite de l’artiste, et côté gauche celui qui est à sa gauche. Il en est de même dans la salle des séances. On appelle côté gauche, non celui qui est à gauche des députés ou des auditeurs, mais celui qui est à gauche du président, et côté droit celui qui est à sa droite.
Or, il arriva ceci à l’Assemblée constituante, qui comptait douze cents membres, c’est que ceux d’entre eux, au nombre d’environ trois cents, qui étaient hostiles aux réformes et aux progrès, et qui personnifiaient la résistance, occupèrent, dès les premières séances, les sièges placés à la droite du président.
Ceux d’entre eux, au contraire, qui personnifiaient le mouvement et qui poussaient à la Révolution, s’assirent sur les bancs placés à sa gauche : ces derniers étaient plus de six cents, et par conséquent empiétèrent naturellement sur le centre.Dès ce moment-là, il y eut la droite et il y eut la gauche; mais ce ne fut que plus tard que l’on connut les subdivisions d’extrême gauche et d’extrême droite, de centre droit et de centre gauche. Il y avait cependant à l’Assemblée constituante des modérés, des indécis, des flottants, qui touchaient à la droite. On les appela les gris.
Maintenant il ne faut pas croire que la droite et la gauche de ce temps-là se soient contentées de ces deux appellations honnêtes et précises.
La droite appelait aussi la gauche Coin du Palais-Royal, parce que le duc d’Orléans y siégeait sur le banc le plus élevé et le plus extrême, ou Jacobins, du nom du lieu principal des réunions de cette fraction de l’assemblée.
De son côté, la gauche appelait la droite tantôt les Capucins, tantôt les Augustins, du nom des couvents où elle tenait ses réunions particulières, ou bien la faction verte, par allusion à la livrée du comte d’Artois, qui était le chef des plus ardents, ou encore les Noirs, le Sabbat des noirs et le Cul-de-sac des noirs, parce qu’il s’y trouvait beaucoup d’ecclésiastiques.
La droite fut enfin divisée par la gauche en deux grandes fractions, celle des aristocrates blancs, qui absorba les gris ou les modérés, et celle des aristocrates noirs, qui fut, en réalité, l’extrême droite de l’époque.La courtoisie, l’urbanité, l’élégance, la tenue étaient loin d’être l’apanage de la droite, où cependant il y avait beaucoup de nobles et beaucoup de prêtres. On y vociférait, on y frappait des mains et des pieds, on y engueulait, pour dire le mot, la gauche, qui finissait par répondre sur le même ton.
Autrefois ne valait pas mieux et valait même beaucoup moins qu’aujourd’hui. Ainsi, un orateur disait de Mirabeau : C’est un scélérat, c’est un assassin! Un interrupteur s’écriait : Allons ! qu’on les fiche à la porte ! Un autre traitait le président lui-même de : Gueux ! Un troisième enfin ne craignait pas de dire à ses collègues de la droite, en montrant la gauche : Allons, il faut tomber à coups de sabre sur ces gaillards-là !La gauche n’était jamais en reste d’injures. Aussi fit-on le quatrain suivant :
Dans l’auguste Assemblée on est sûr que tout cloche
La raison chacun l’aperçoit ;
Le côté droit est toujours gauche
Et le gauche n’est jamais droit.C’est à l’Assemblée législative, qui succéda à l’Assemblée constituante et qui précéda la Convention nationale, que se forma pour la première fois un centre droit où vinrent s’asseoir tous les royalistes modérés.
La gauche très nombreuse et la droite très décimée se composèrent des violents de l’un et de l’autre parti.
Lorsqu’après la dissolution de cette assemblée, la Convention ouvrit ses séances, le côté droit se composa de quelques membres de l’Assemblée constituante, des constitutionnels de la Législative, enfin de tous les hommes modérés par caractère, ou faibles par tempérament, que les électeurs avaient appelés à la nouvelle législature.
Les Girondins formaient d’abord le centre, auquel se rallièrent et les honnêtes gens et les politiques indécis du côté droit.
À la tête de cette majorité, composée d’éléments si divers, on remarquait les Vergniaud, les Barbaroux, les Gensonné, les Louvet, les Rabaud, les Guadet, les Condorcet, qui voulaient de bonne foi la république, mais la république établie et perpétuée par les lois.
Boissy d’Anglas, Lanjuinais, et d’autres hommes respectés de tous les partis pour leur probité, leurs talents et leur modération, se réunirent aux Girondins. C’étaient là véritablement les chefs du côté droit.
Un autre parti, moins respectable et moins nombreux, mais fort pour son audace et par l’appui de la commune de Paris, s’était emparé de la gauche de la salle des séances, où avaient siégé les patriotes plus purs dans les précédentes Assemblées. Ce parti, qui prit le nom de Montagne, parce qu’il s’asseyait ordinairement sur les bancs élevés du côté gauche, était lui-même composé d’éléments discords. On y voyait dominer le triumvirat puissant, avec des vues diverses, de Robespierre, de Danton et de Marat, puis les auteurs des assassinats de septembre, les Tallien, les Billaud, les Fréron et tant d’autres égorgeurs subalternes, envoyés par la commune de Paris ; enfin des hommes de bonne foi, mais sans éducation.Au premier rang de ces montagnards égarés étaient le Boucher, Le Gendre et l’immortel David, homme de génie, mais seulement en peinture.
Quand la Montagne fut devenue toute puissante, des gens timides désertèrent le côté droit de la Convention pour se réunir à la majorité violente : tels étaient Barrère et Hérault de Séchelles ; tous deux nés cependant pour la modération.
Au côté gauche figurait aussi le duc d’Orléans, depuis peu nommé Égalité par la commune de Paris.Chercherons-nous au sein de la Convention, pendant la Terreur, un côté droit, un côté gauche ?
La Montagne avait tout envahi, et, comme Saturne, elle dévorait ses enfants. Quand ce régime finit, au 9 thermidor, par la mort de Robespierre, la Convention resta divisée en deux factions, l’une des thermidoriens, qui poussait à la réaction, l’autre des terroristes, ou partisans du régime déchu.
C’était là, si l’on veut, les côté droit et côté gauche de l’époque.Les conseils des Anciens et des Cinq-Cents, qui succédèrent à Convention, furent également en butte à des divisions, qu’assez arbitrairement on prétendait classer en côté droit et en côté gauche. Dans ces assemblées délibératives, il n’y eut jamais d’opposition, par conséquent ni gauche ni droite.
Il faut sauter à pieds joints plus de vingt années pour voir en réalité revivre dans la chambre de 1815 les dénominations de droite, d’extrême droite, de centre droit, de centre gauche, d’extrême gauche et de gauche.
La droite qualifie alors les membres peu nombreux de la gauche de Jacobins rouges, et la gauche, à son tour, qualifie les membres très nombreux de la droite de Jacobins blancs.
Avec les années, un groupe de la droite, plus réactionnaire, devient l’extrême droite et un groupe de la gauche, plus révolutionnaire, devient l’extrême gauche.À la même époque, les centres finissent par ne plus former qu’un tout qu’on appelle le bataillon ministériel, parce qu’il vote toujours dans le sens du gouvernement.
C’est de ce temps-là que date définitivement cette classification des partis parlementaires, classification qui avait persisté, sous la monarchie de 1830 et sous la république de 1848, jusqu’au rétablissement de l’Empire, et qui tend à renaître.


