Utiliser les récits romanesques comme source documentaire historique pose un problème délicat, du fait de leur nature fictionnelle. Mais, de même que selon Marc Bloch tout témoignage sincère contient toujours une part d’erreur ou d’oubli, de même tout récit de fiction contient toujours une part de vérité sur la réalité qu’il est censé décrire. Cela est encore plus vrai quand nous avons affaire à un écrivain tel qu’Émile zola. Avec son cycle Les Rougon- Macquart, Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire, Émile Zola, qui fut aussi journaliste, a le projet de décrire et d’analyser toutes les facettes et les milieux de la société française sous Napoléon III.
L’extrait proposé est issu du premier roman de la saga des Rougon-Macquart, La Fortune des Rougon, paru en 1871, alors que Zola a 31 ans. Le roman a pour double objet de présenter la famille et ses membres, qu’on retrouve ensuite dans les romans postérieurs du cycle ; et le coup d’État du 2 décembre 1851 à l’origine du Second Empire et de la fortune de certains des membres de la famille.
Dans ce texte situé vers la fin du premier chapitre, Silvère et son amoureuse Miette assistent à la descente des coteaux provençaux d’une foule venue des villages alentours pour défendre la République, menacée par le coup d’État du 2 décembre 1851 de Louis-Napoléon Bonaparte. La scène est censée se dérouler en Provence (où la résistance au coup d’État fut notable) dans la campagne des environs de la ville de Plassans, cité imaginaire qui ressemble fort à Aix-en-Provence où Zola a passé son enfance. Dans une vision quasi romantique, Zola fait de cette foule le peuple qui a pris les armes pour défendre la liberté, décrite comme un torrent, entonnant « la Marseillaise `[qui] emplit le ciel, comme soufflée par des bouches géantes dans de monstrueuses trompettes qui la jetaient, vibrante, avec des sécheresses de cuivre, à tous les coins de la vallée ».
Au-delà de l’envolée littéraire imaginée par Zola, La Marseillaise qui avait accompagné les insurgés de février 1848 a bien de nouveau été chantée à Paris ou dans le Sud-Est par celles et ceux qui tentaient de s’opposer sans succès au coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. L’hymne séditieux et trop républicain fut dès lors interdit en public sous le Second Empire, qui lui préféra l’hymne officieux « Partant pour la Syrie ».
[…]
Brusquement, Silvère leva la tête. Il se débarrassa des plis de la pelisse, il prêta l’oreille. Miette, surprise, l’imita, sans comprendre pourquoi il se séparait d’elle d’un geste si prompt.
Depuis un instant, des bruits confus venaient de derrière les coteaux, au milieu desquels se perd la route de Nice. C’étaient comme les cahots éloignés d’un convoi de charrettes. La Viorne, d’ailleurs, couvrait de son grondement ces bruits encore indistincts. Mais peu à peu ils s’accentuèrent, ils devinrent pareils aux piétinements d’une armée en marche. Puis on distingua, dans ce roulement continu et croissant, des brouhahas de foule, d’étranges souffles d’ouragan cadencés et rhythmiques ; on aurait dit les coups de foudre d’un orage qui s’avançait rapidement, troublant déjà de son approche l’air endormi. Silvère écoutait, ne pouvant saisir ces voix de tempête que les coteaux empêchaient d’arriver nettement jusqu’à lui. Et, tout à coup, une masse noire apparut au coude de la route ; la Marseillaise, chantée avec une furie vengeresse, éclata, formidable.
— Ce sont eux ! s’écria Silvère dans un élan de joie et d’enthousiasme.
Il se mit à courir, montant la côte, entraînant Miette. Il y avait, à gauche de la route, un talus planté de chênes verts, sur lequel il grimpa avec la jeune fille, pour ne pas être emportés tous deux par le flot hurlant de la foule.
Quand ils furent sur le talus, dans l’ombre des broussailles, l’enfant, un peu pâle, regarda tristement ces hommes dont les chants lointains avaient suffi pour arracher Silvère de ses bras. Il lui sembla que la bande entière venait se mettre entre elle et lui. Ils étaient si heureux, quelques minutes auparavant, si étroitement unis, si seuls, si perdus dans le grand silence et les clartés discrètes de la lune ! Et maintenant Silvère, la tête tournée, ne paraissant même plus savoir qu’elle était là, n’avait de regards que pour ces inconnus qu’il appelait du nom de frères.
La bande descendait avec un élan superbe, irrésistible. Rien de plus terriblement grandiose que l’irruption de ces quelques milliers d’hommes dans la paix morte et glacée de l’horizon. La route, devenue torrent, roulait des flots vivants qui semblaient ne pas devoir s’épuiser ; toujours, au coude du chemin, se montraient de nouvelles masses noires, dont les chants enflaient de plus en plus la grande voix de cette tempête humaine. Quand les derniers bataillons apparurent, il y eut un éclat assourdissant. La Marseillaise emplit le ciel, comme soufflée par des bouches géantes dans de monstrueuses trompettes qui la jetaient, vibrante, avec des sécheresses de cuivre, à tous les coins de la vallée. Et la campagne endormie s’éveilla en sursaut ; elle frissonna tout entière, ainsi qu’un tambour que frappent les baguettes ; elle retentit jusqu’aux entrailles, répétant par tous ses échos les notes ardentes du chant national. Alors ce ne fut plus seulement la bande qui chanta ; des bouts de l’horizon, des rochers lointains, des pièces de terre labourées, des prairies, des bouquets d’arbres, des moindres broussailles, semblèrent sortir des voix humaines ; le large amphithéâtre qui monte de la rivière à Plassans, la cascade gigantesque sur laquelle coulaient les bleuâtres clartés de la lune, étaient comme couverts par un peuple invisible et innombrable acclamant les insurgés ; et, au fond des creux de la Viorne, le long des eaux rayées de mystérieux reflets d’étain fondu, il n’y avait pas un trou de ténèbres où des hommes cachés ne parussent reprendre chaque refrain avec une colère plus haute. La campagne, dans l’ébranlement de l’air et du sol, criait vengeance et liberté. Tant que la petite armée descendit la côte, le rugissement populaire roula ainsi par ondes sonores traversées de brusques éclats, secouant jusqu’aux pierres du chemin. […]
Émile Zola, La Fortune des Rougon, 1871, extrait du chapitre 1


