Les personnages des romans d’Émile Zola sont évidemment des personnages de fiction et doivent être abordés comme tels, dans une perspective d’analyse historique. Mais nous formulons l’hypothèse que les personnages secondaires ou ceux qui ne sont que des figurants dans les romans empruntent beaucoup à la réalité vécue par l’écrivain, parce que n’occupant que peu de place dans le récit, ils ont été moins « travaillés » par l’imagination du romancier.

L’extrait présenté ici est issu du chapitre 4 du premier roman de la série des Rougon Macquart, La fortune des Rougon, publié en 1871. Lisa, Gervaise et Jean sont les trois fils d’Antoine Macquart. Si ces trois personnages occupent une place centrale dans certains romans ultérieurs de la saga, ils ne font l’objet ici que d’une présentation succincte. Le but de l’écrivain, à travers l’évocation des trois enfants, est de dresser le portrait moral du père Antoine Macquart : un fainéant et un égoïste forcené qui vit du travail de son épouse et de ses enfants.

Zola évoquera plus tard dans Germinal, et de quelle façon ! Le travail des enfants dans les mines du Nord. Ici, nous sommes en Provence, à Plassans, la cité imaginée par Zola sur le modèle de l’Aix-en-Provence de son enfance. Nous sommes sous la monarchie de Juillet, mais cela importe assez peu. Le tableau aurait été peut-être sans doute à peu près le même  sous la Restauration ou le Second Empire. Le travail des enfants est en effet, à cette époque, un phénomène à peu près universel dans les classes populaires rurales ou urbaines, non seulement dans l’industrie mais aussi l’artisanat et les services domestiques.

Gervaise et Jean subissent ici une double exploitation : celle de leur employeur et celle de leur père. Et cette situation était elle aussi relativement fréquente au 19ème siècle.


Les Macquart eurent trois enfants : deux filles et un garçon. [Lisa, Gervaise et Jean]

Tant que les pauvres petits restèrent à la charge de la maison, Antoine [le père] grogna. C’étaient des bouches inutiles qui lui rognaient sa part. Il avait juré, comme son frère, de ne plus avoir d’enfants, ces mange-tout qui mettent leurs parents sur la paille. Il fallait l’entendre se désoler, depuis qu’ils étaient cinq à table, et que la mère donnait les meilleurs morceaux à Jean, à Lisa et à Gervaise.

— C’est ça, grondait-il, bourre-les, fais-les crever !

À chaque vêtement, à chaque paire de souliers que Fine [la mère] leur achetait, il restait maussade pour plusieurs jours. Ah ! s’il avait su, il n’aurait jamais eu cette marmaille, qui le forçait à ne plus fumer que quatre sous de tabac par jour, et qui ramenait par trop souvent, au dîner, des ragoûts de pomme de terre, un plat qu’il méprisait profondément.

 Plus tard, dès les premières pièces de vingt sous que Jean et Gervaise lui rapportèrent, il trouva que les enfants avaient du bon. Lisa n’était déjà plus là. Il se fit nourrir par les deux qui restaient sans le moindre scrupule, comme il se faisait déjà nourrir par leur mère. Ce fut, de sa part, une spéculation très-arrêtée. Dès l’âge de huit ans, la petite Gervaise alla casser des amandes chez un négociant voisin ; elle gagnait dix sous par jour, que le père mettait royalement dans sa poche, sans que Fine elle-même osât demander où cet argent passait. Puis, la jeune fille entra en apprentissage chez une blanchisseuse, et, quand elle fut ouvrière et qu’elle toucha deux francs par jour, les deux francs s’égarèrent de la même façon entre les mains de Macquart. Jean, qui avait appris l’état de menuisier, était également dépouillé les jours de paye, lorsque Macquart parvenait à l’arrêter au passage, avant qu’il eût remis son argent à sa mère. Si cet argent lui échappait, ce qui arrivait quelquefois, il était d’une terrible maussaderie. Pendant une semaine, il regardait ses enfants et sa femme d’un air furieux, leur cherchant querelle pour un rien, mais ayant encore la pudeur de ne pas avouer la cause de son irritation. À la paye suivante, il faisait le guet et disparaissait des journées entières, dès qu’il avait réussi à escamoter le gain des petits.

[…]

Émile Zola, La Fortune des Rougon, 1871, extrait du chapitre 4