Le premier roman de la série de l’Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire, La Fortune des Rougon, est paru en 1871. Le roman traite du coup d’État du 2 décembre 1851, vu d’une petite ville de Provence, coup d’Etat à l’origine du Second Empire et de l’ascension sociale de certains des Rougon. L’écrivain dessine, dans ce premier opus, une galerie de portraits des membres de la famille qu’on retrouve ensuite dans les romans ultérieurs.
Aristide Rougon, qui est le personnage principal de l’extrait présenté, incarne le type de l’opportuniste politique, mais la métaphore du « retournement de veste » convient mieux à la scène décrite par Zola qui fut, semble-t-il, particulièrement bien inspiré par son sujet.
Aristide est le troisième fils de Pierre Rougon. Au moment du coup d’État du 2 décembre 1851, il occupe un poste de fonctionnaire à la sous-préfecture de Plassans. Alors que le « salon jaune » de ses parents est devenu le lieu de rendez-vous de la réaction politique et de la conspiration en faveur du changement de régime, Aristide s’affiche comme un républicain convaincu, en offrant régulièrement au journal local L’Indépendant des articles enflammés en faveur de la démocratie et de la république.
La scène se situe dans la nuit du 3 décembre 1851, c’est à dire le jour où la nouvelle du coup d’État de la veille à Paris parvient et se répand à Plassans. Le républicain Aristide est alors gagné par le doute et « eut des sueurs froides d’anxiété ».
Le personnage et la scène sont purement imaginaires, mais on retrouve dans le texte de Zola tous les ingrédients du bon « retournement de veste » : la peur, y compris physique ; la faiblesse des convictions politiques et éthiques ; l’importance de l’accès à l’information ; le primat de l’intérêt individuel et bien sûr l’art et la manière de retourner la veste, au moment opportun, en sauvant les apparences.
Il n’existe pas, à notre connaissance, d’histoire universelle du retournement de veste à travers les âges. Sans doute parce que le labeur d’une vie entière n’y suffirait pas.
Note : dans un mode plus historique et plus dramatique, voir Les journées des 9 et 10 juillet 1940 vécues par Léon Blum
[…]
Ce soir-là, pendant que le salon jaune délibérait, Aristide eut des sueurs froides d’anxiété. Jamais joueur qui risque son dernier louis sur une carte n’a éprouvé une pareille angoisse. Dans la journée, la démission de son chef lui donna beaucoup à réfléchir. Il lui entendit répéter à plusieurs reprises que le coup d’État devait échouer. Ce fonctionnaire, d’une honnêteté bornée, croyait au triomphe définitif de la démocratie, sans avoir cependant le courage de travailler à ce triomphe en résistant. Aristide écoutait d’ordinaire aux portes de la sous-préfecture, pour avoir des renseignements précis ; il sentait qu’il marchait en aveugle, et il se raccrochait aux nouvelles qu’il volait à l’administration. L’opinion du sous-préfet le frappa ; mais il resta trèsperplexe. Il pensait : « Pourquoi s’éloigne-t-il, s’il est certain de l’échec du prince président ? » Toutefois, forcé de prendre un parti, il résolut de continuer son opposition. Il écrivit un article très hostile au coup d’État, qu’il porta le soir même à l’Indépendant, pour le numéro du lendemain matin. Il avait corrigé les épreuves de cet article, et il revenait chez lui, presque tranquillisé, lorsqu’en passant par la rue de la Banne, il leva machinalement la tête et regarda les fenêtres des Rougon. Ces fenêtres étaient vivement éclairées.
— Que peuvent-ils comploter là-haut ? se demanda le journaliste avec une curiosité inquiète.
Une envie furieuse lui vint alors de connaître l’opinion du salon jaune sur les derniers événements. Il accordait à ce groupe réactionnaire une médiocre intelligence ; mais ses doutes revenaient, il était dans une de ces heures où l’on prendrait conseil d’un enfant de quatre ans. Il ne pouvait songer à entrer chez son père en ce moment, après la campagne qu’il avait faite contre Granoux et les autres. Il monta cependant, tout en songeant à la singulière mine qu’il ferait, si l’on venait à le surprendre dans l’escalier. Arrivé à la porte des Rougon, il ne put saisir qu’un bruit confus de voix.
— Je suis un enfant, dit-il ; la peur me rend bête.
Et il allait redescendre, quand il entendit sa mère qui reconduisait quelqu’un. Il n’eut que le temps de se jeter dans un trou noir que formait un petit escalier menant aux combles de la maison. La porte s’ouvrit, le marquis parut, suivi de Félicité. M. de Carnavant se retirait d’habitude avant les rentiers de la ville neuve, sans doute pour ne pas avoir à leur distribuer des poignées de main dans la rue.
— Eh ! petite, dit-il sur le palier, en étouffant sa voix, ces gens sont encore plus poltrons que je ne l’aurais cru. Avec de pareils hommes, la France sera toujours à qui osera la prendre.
Et il ajouta avec amertume, comme se parlant à lui-même :
— La monarchie est décidément devenue trop honnête pour les temps modernes. Son temps est fini.
— Eugène avait annoncé la crise à son père, dit Félicité. Le triomphe du prince Louis lui paraît assuré.
— Oh ! vous pouvez marcher hardiment, répondit le marquis en descendant les premières marches. Dans deux ou trois jours, le pays sera bel et bien garrotté. À demain, petite.
Félicité referma la porte. Aristide, dans son trou noir, venait d’avoir un éblouissement. Sans attendre que le marquis eût gagné la rue, il dégringola quatre à quatre l’escalier et s’élança dehors comme un fou ; puis il prit sa course vers l’imprimerie de l’Indépendant. Un flot de pensées battait dans sa tête. Il enrageait, il accusait sa famille de l’avoir dupé. Comment ! Eugène tenait ses parents au courant de la situation, et jamais sa mère ne lui avait fait lire les lettres de son frère aîné, dont il aurait suivi aveuglément les conseils ! Et c’était à cette heure qu’il apprenait par hasard que ce frère aîné regardait le succès du coup d’État comme certain ! Cela, d’ailleurs, confirmait en lui certains pressentiments que cet imbécile de sous-préfet lui avait empêché d’écouter. Il était surtout exaspéré contre son père, qu’il avait cru assez sot pour être légitimiste, et qui se révélait bonapartiste au bon moment.
— M’ont-ils laissé commettre assez de bêtises, murmurait-il en courant. Je suis un joli monsieur, maintenant. Ah ! quelle école ! Granoux est plus fort que moi.
Il entra dans les bureaux de l’Indépendant, avec un bruit de tempête, en demandant son article d’une voix étranglée. L’article était déjà mis en page. Il fit desserrer la forme, et ne se calma qu’après avoir décomposé lui-même l’article, en mêlant furieusement les lettres comme un jeu de dominos. Le libraire qui dirigeait le journal, le regarda faire d’un air stupéfait. Au fond, il était heureux de l’incident, car l’article lui avait paru dangereux. Mais il lui fallait absolument de la matière, s’il voulait que l’Indépendant parût.
— Vous allez me donner autre chose ? demanda-t-il.
— Certainement, répondit Aristide.
Il se mit à une table et commença un panégyrique très chaud du coup d’État. Dès la première ligne, il jurait que le prince Louis venait de sauver la République. Mais il n’avait pas écrit une page, qu’il s’arrêta et parut chercher la suite. Sa face de fouine devenait inquiète.
— Il faut que je rentre chez moi, dit-il enfin. Je vous enverrai cela tout à l’heure. Vous paraîtrez un peu plus tard, s’il est nécessaire.
En revenant chez lui, il marcha lentement, perdu dans ses réflexions. L’indécision le reprenait. Pourquoi se rallier si vite ? Eugène était un garçon intelligent, mais peut-être sa mère avait-elle exagéré la portée d’une simple phrase de sa lettre. En tout cas, il fallait mieux attendre et se taire.
Une heure plus tard, Angèle arriva chez le libraire, en feignant une vive émotion.
— Mon mari vient de se blesser cruellement, dit-elle. Il s’est pris en rentrant les quatre doigts dans une porte. Il m’a, au milieu des plus vives souffrances, dicté cette petite note qu’il vous prie de publier demain.
Le lendemain, l’Indépendant, presque entièrement composé de faits divers, parut avec ces quelques lignes en tête de la première colonne :
« Un regrettable accident survenu à notre éminent collaborateur, M. Aristide Rougon, va nous priver de ses articles pendant quelque temps. Le silence lui sera cruel dans les graves circonstances présentes. Mais aucun de nos lecteurs ne doutera des vœux que ses sentiments patriotiques font pour le bonheur de la France. »
Cette note amphigourique avait été mûrement étudiée. La dernière phrase pouvait s’expliquer en faveur de tous les partis. De cette façon, après la victoire, Aristide se ménageait une superbe rentrée par un panégyrique des vainqueurs.
Emile Zola, La fortune des Rougon, 1871, extrait du chapitre 3


