Antoine de Saint-Just (1767-1794) fut à la fois un écrivain, un poète, un homme politique et un révolutionnaire ardent. Il est élu député de l’Aisne à la Convention nationale, le 05 septembre 1792. C’est à la Convention qu’il prononce ses discours sur le jugement de Louis XVI, le premier discours comprenant la formule célèbre : « on ne peut point régner innocemment : la folie en est trop évidente. Tout est roi est un rebelle et un usurpateur ».

Le 24 avril 1793, il prononce un premier discours sur la constitution de la France. Celui-ci contient, entre autres, une charge en règle contre les principes moraux qui guident le gouvernement du prince. Le crime en est la vertu cardinale, pense Saint-Just, et le régime qui en découle est tyrannique. Mais le Révolutionnaire le déclare : « Ôtez la tyrannie du monde, vous y rétablirez la paix et la vertu ». 

Membre du Comité de salut public pendant la Terreur et soutien indéfectible de Robespierre et de sa politique, il est guillotiné le même jour que  celui-ci, le 28 juillet 1794.


 

« Sous la monarchie, les principes des mœurs étaient consacrés comme une politesse de l’esprit ; et cependant tous ceux qui avaient appris ces principes sont aujourd’hui les ennemis du peuple et de la liberté. Aucune idée de justice n’atteignait le cœur. La tête pleine d’exemples de vertus, de traits de courage, de leçons et de vérités sublimes, on était un lâche, un méchant dans le monde ; le savoir était la gentillesse du vice, et la vertu semblait être le luxe du crime.

Le gouvernement entraînait tout ; tout allait se confondre dans l’idée du prince ; l’État était rempli de professions criminelles et honorables ; c’était pour elles que travaillait l’éducation. Dans une société pareille, où il ne fallait que des voleurs, des hommes faux, déterminés à tous les crimes, l’éducation qui consistait en préceptes était oubliée au moment même qu’on entrait dans le monde : elle ne servait qu’à raffiner l’esprit aux dépens du cœur : alors, pour être un homme de bien, il fallait fouler aux pieds la nature. La loi faisait un crime des penchants les plus purs. Le sentiment et l’amitié étaient des ridicules. Pour être sage, il fallait être un monstre. La prudence, dans l’âge mûr, était la défiance de ses semblables, le désespoir du bien, la persuasion que tout allait et devait aller mal ; on ne vivait que pour tromper ou que pour l’être, et l’on regardait comme attachés à la nature humaine ces affreux travers qui ne dérivaient que du prince et de la nature du gouvernement.

La tyrannie déprave l’homme, et par une longue altération le rend à ses propres yeux incapable du bien. Ôtez la tyrannie du monde, vous y rétablirez la paix et la vertu. La tyrannie est intéressée à la mollesse du peuple ; elle est intéressée aux crimes ; elle est de moitié dans toutes les bassesses et les attentats ; elle arma le fils contre le père par la loi civile, elle arme les morts contre les vivants ; tout est pression et répression. C’est elle qui corrompt les cœurs et les déprave sous le joug. Elle endort l’âme humaine. Si donc un pareil ordre de choses cesse, le peuple, qui n’a plus devant les yeux cet appareil du faste qui ne corrompt pas moins le pauvre que le riche, par l’envie, le fait s’avilir par l’appât du gain, ou le pousse à de lâches professions, ou le séduit ; le peuple alors se régénère et redevient lui-même.

De ce que je viens de dire, il dérive que la médiocrité de la personne qui gouverne est la source des mœurs et de la liberté dans un État ; il faut que ceux qui dépositaires de vos lois soient condamnés à la frugalité, afin que l’esprit et les goûts publics naissent de l’amour des lois et de la patrie ».

Antoine de Saint-Just, « Discours sur la Constitution de la France prononcé à la Convention nationale dans la séance du 24 avril 1793 », in On ne peut régner innocemment, éditions Mille et Une Nuits, 1996, extrait p. 14-15.