La destruction de la mairie de Limoges le 17 octobre 2026 a remis en lumière le poids et le rôle que joue la maison du peuple en tant que bâtiment républicain au centre de la vie des citoyens, et en premier lieu des plus modestes. En effet, en dépit de l’indifférence d’un certain nombre de commentateurs, politiques ou non, une mairie est le premier maillon qui lie le citoyen à la République par les services qu’elle dispense : état civil, inscription sur les listes électorales, services sociaux de proximité, gestion des écoles et des crèches … Au-delà du patrimoine qu’elle représente, détruire une mairie revient aussi à anéantir le fonctionnement de la Cité et le premier échelon de la démocratie.
L’histoire de la mairie de Limoges reste intrinsèquement liée à sa population ouvrière aux ressources limitées, comme en témoignent les difficultés pour la Cité de la porcelaine de se doter d’un hôtel de ville digne de ce nom.
Au début de la Troisième République, la situation finit par trouver une issue grâce au legs effectué par Alfred Fournier, décédé le 24 juillet 1875. Sans héritier et à la tête d’une immense fortune, constituée pour l’essentiel de biens immobiliers et de titres d’actions à la Banque de France et à la Compagnie des chemins de fer d’Orléans, il lègue cette dernière à la municipalité. Après de nombreuses discussions, cette dernière décide de consacrer la somme à l’édification d’une nouvelle maison commune. Le bâtiment, conçu par l’architecte Charles-Alfred Leclerc (Premier grand prix de Rome en 1868, et architecte en chef du château de Versailles entre 1881 et 1887) est inauguré le 14 juillet 1883.
Le texte ci-dessous a été rédigé par Louis Guibert [1840-1904]. Fonctionnaire municipal originaire de Limoges, il est avant tout connu (localement) pour être devenu l’auteur incontournable de nombreux ouvrages d’ historiographie sur Limoges et sa région.
[…] Tout le monde se rappelle cette pauvre maison commune, ses soubassements obscurs, son rez-de-chaussée toujours encombré, sa grande salle incommode, occupée presque tout entière par une large table à tapis vert et servant à toutes les assemblées, réunions du conseil, adjudications, mariages, réceptions, conférences, commissions, séances de la caisse d’épargne ; ce premier étage, auquel on accédait par un escalier introuvable ; ce grenier où pourrissait ce qu’on avait bien voulu ne pas voler des archives municipales ; cette annexe sans caractère, construite en 1838 et 1839, pour abriter les bureaux de la police, le violon et le prétoire de la justice de paix et pour remplacer les deux pavillons dont l’un était enlevé par le remaniement de la rue de la Caserne et de la place, et l’autre jugé insuffisant (le projet comportait deux annexes) ; ce perron à double escalier du haut duquel, en 1814, en 1815, en 1830, en 1832, en 1834, en 1818, en 1851, en 1870, en 1871, tant de sottises ont été débitées ; cette petite cour, véritable préau de prison, qui s’étendait devant l’édifice avant le remaniement de la place, et au coin de laquelle, à droite, du côté de l’ailée de la caserne, se trouvait, avant 1854, le poste de la garde nationale qui vit, le 27 avril 1848, la milice citoyenne rendre au peuple ses armes à la voix de son colonel ; et le petit jardin qui séparait la mairie des cours de la caserne, et qui eût pu cire agréable si on l’eût entretenu et si l’odeur des fumiers, trop voisins, n’eût remplacé depuis longtemps le parfum des fleurs absentes ; tout cela d’aspect plus que modeste vulgaire, pauvre, indigne d’une cité ayant un passé communal et artistique comme le nôtre et possédant une population de plus de 60,000 habitants.
Aussi la municipalité de Limoges ne se montrait-elle pas très fière de son installation et songeait-elle sérieusement à transférer ailleurs le siège de l’administration communale ; mais les dépenses que devait entraîner la construction d’un nouvel hôtel et qu’on évaluait déjà à 2 ou 300 000 francs, un peu plus tard à 500 000, effrayaient les membres du conseil municipal. En 1838 ceux-ci s’occupèrent dans plusieurs séances de ce projet ; on avait fait choix d’un emplacement dépendant de l’ancien hôtel des Monnaies et sur lequel on aurait édifié la nouvelle mairie, avec sa principale façade sur la place Royale, parallèle au théâtre. Bien que l’exécution de ce plan fût dès lors ajournée à cause de l’insuffisance des ressources (rapport du colonel Brousseaud à la séance du 26 mai), il est permis de penser que cette perspective ne fut pas étrangère à l’acquisition par la ville de l’hôtel des Monnaies, que l’Etat lui vendit 49 480 francs, vers la même époque. En 1841, on put croire un instant que le projet allait aboutir. […]
La succession laissée par M. Fournier à la ville permit enfin à nos administrateurs de mettre à exécution un projet qu’ils caressaient depuis longtemps. Soyons juste : ils n’étaient pas seuls à rêver une plus confortable demeure. Tous ceux des habitants de Limoges qui ont un peu de souci de la bonne installation des services municipaux et de l’honneur de la ville, applaudirent à la délibération par laquelle, le 1er décembre 1875, le conseil municipal décida que le produit de la libéralité inattendue de M. Fournier serait employé à édifier une mairie. On sut gré aussi au Maire, M. Pénicaud, de l’activité avec laquelle il s’occupa de cette affaire. Les millions sont si peu de chose à présent et s’écoulent par tant de canaux à peine visibles subventions, travaux inutiles ou mal conçus, fausses manoeuvres, écoles fantastiques, souscriptions baroques, acquisitions sans mesure, bâtisses sans raison à la grande rivière de la dépense ordinaire ou extraordinaire, générale ou spéciale, qu’on ne saurait trop vite les endiguer et les mettre en sûreté en leur donnant une affectation déterminée. On a critiqué la manoeuvre à l’aide de beffroi traditionnel, le dessin correct des deux pavillons qui l’encadrent, le bon goût et la sobriété de l’ornementation.
Ce devoir rempli, il ne nous reste qu’à former des vœux pour le prompt achèvement de notre Hôtel-de-Ville et pour ses heureuses destinées ! Puisse-t-il, nous le souhaitons de tout notre cœur ne voir que de belles et glorieuses journées, de brillantes fêtes, de joyeux mariages, des assemblées cordiales et pacifiques et n’être témoin d’aucune de ces tristes scènes dont le souvenir assombrissait nos anciennes maisons communes ! Puisse-t-il n’entendre que des discussions courtoises, des rapports sérieux, des motions raisonnables, conçues en termes à peu près français et suivies de votes prudents, compétents, réfléchis ; n’ouvrir ses portes qu’à des administrateurs sages, probes, intelligents, instruits, libéraux, animés de la seule passion du bien public ! Puisse-t-il être autre chose qu’une école à l’usage des aspirants à la carrière politique qui veulent être dispensés des concours ! Puisse-t-il enfin durer longtemps, et épargner à nos budgets à venir les lourdes charges qu’entraîne, nous le saurons sous peu, la nouvelle installation d’une administration communale comme celle de Limoges.
Louis GUIBERT Les Hôtels-de-ville de Limoges, Limoges, Imprimerie Veuve Ducourtieux, 1882, extraits.


