George Sand [1804-1876], de son vrai nom Aurore Lucile Dupin de Francueil, est déjà une romancière célèbre et une figure engagée à gauche lorsque la révolution de février 1848 éclate à Paris. Elle quitte aussitôt Nohant pour la capitale, où elle retrouve des amis entrés dans le gouvernement provisoire. George Sand s’investit pleinement dans l’aventure républicaine : elle fonde le journal La Cause du peuple, rédige les Bulletins de la République pour le ministère de l’Intérieur et s’implique dans les débats sur la place des femmes en politique tout en refusant l’idée d’une candidature féminine immédiate à l’Assemblée.
Le printemps 1848 est donc une période d’enthousiasme et d’énergie militante, ce que sa correspondance privée traduit largement. Mais les journées de juin, marquées par l’insurrection ouvrière parisienne réprimée dans le sang par le général Cavaignac, la frappent de plein fouet. Retirée à Nohant depuis la mi-mai, le désenchantement de George Sand est alors profond.
C’est dans ce contexte qu’elle correspond avec Charles Poncy [1821-1891], poète et maçon. Dans une longue lettre rédigée le 1ᵉʳ août, elle revient en particulier sur les notions de propriété et de communisme qu’elle définit avec un réalisme pragmatique où le lecteur peut reconnaître les bases de ce qui devient, par la suite, la social-démocratie.
[…] Il y a deux sortes de propriétés, comme il y a deux sortes de vies. Il y a la propriété particulière, comme il y a la vie particulière et individuelle. Il y a la propriété commune et publique, comme il y a la vie publique et commune, c’est-à-dire la vie sociale, la vie de relations. De tout temps, les sociétés ont reconnu une propriété commune et l’ont consacrée dans leurs lois. Il n’y a pas de société possible sans le domaine de l’Etat.
Le propre de la propriété individuelle, son abus et son excès, devait être d’enfanter l’extrême inégalité des conditions. Quelque bonne et quelque légitime qu’elle fût en elle-même, elle devait trouver son correctif et son remède dans une extension sage et grande de la propriété commune. Cette propriété commune, c’était naturellement les chemins, les lignes de fer, les canaux, les mines, les impôts. C’est ce qui ne peut être accaparé par les particuliers sans un empiétement illégitime sur la richesse de tous. Cet empiétement a eu lieu pourtant sous le régime de la spéculation et sous l’école individualiste. La richesse de tous est devenue l’enjeu d’une classe privilégiée, et aujourd’hui, cette classe prétend plus que jamais être propriétaire de la propriété de l’État.
Tandis que cette école soutient ce monstrueux axiome, des écoles socialistes sont tombées dans l’excès contraire. Elles ont voulu trouver le remède à l’inégalité des conditions dans la suppression de la propriété individuelle ; et là elles ont fait naufrage, car si la propriété individuelle doit disparaître, ce ne sera jamais d’une manière absolue. L’homme aura toujours besoin de posséder individuellement une foule d’objets nécessaires à son usage, depuis la truelle que votre main est habituée à manier, jusqu’au livre que vous avez besoin de posséder en propre pour le manier à toute heure, si tel est le besoin de votre vie. Le paysan qui a l’amour de son petit jardin, et même de son pré, de sa vache, de sa maisonnette, de ses poules, sera-t-il heureux et satisfait si on lui retire les éléments de son modeste bonheur ? L’homme des lettres et des arts, le savant, le voyageur, auront toujours des besoins d’esprit qui leur donneront droit à la propriété personnelle d’une foule de choses. Enfin, quelque fantastique que l’on suppose un avenir très éloigné de fraternité et d’égalité, la communauté absolue ne me paraît point dans la nature véritable de l’homme, dans ses besoins ni dans ses devoirs. C’est donc chercher mal l’égalité, que de la chercher dans la communauté absolue et immédiate. C’est une folie. C’est même une monstruosité de la part de ceux qui voudraient faire entrer la famille dans les objets de propriété à mettre en commun. Mais ceux-là sont si rares et si absurdes, que je ne vois point pourquoi l’on s’en occupe, si ce n’est parce que leur aberration sert de prétexte à la calomnie et d’arme aux enragés défenseurs de l’individualisme absolu.
Je crois, moi, qu’il y aura éternellement une propriété divisée et individuelle, et une propriété indivise et commune. Toute la science sociale, qui devient forcément aujourd’hui la question politique, consistera donc à établir cette distinction, à protéger la propriété individuelle jusqu’au point où elle veut empiéter sur le domaine commun, à étendre le domaine commun jusqu’au point où le domaine personnel lui pose sa limite.
Cette limite doit nécessairement changer par la force des choses, car elle a pris un développement déréglé, mais elle en aura toujours, et il est tellement dans l’esprit de l’homme de ne pas la laisser trop restreindre, qu’il est insensé d’avoir peur des communistes absolus.
Il doit donc y avoir deux sortes de communisme : celui dont je vous signale l’erreur et l’excès, et je n’en ai jamais été, je ne saurais en être ; et le communisme social, celui qui ne fait que revendiquer ce qui est essentiellement de droit commun, et l’extension progressive et appropriée aux circonstances, de ce droit. Voilà le communisme dont aucun être doué de raison et de justice ne saurait se départir, bien que le mot, torturé par les sectes aveuglément progressives et par les ennemis aveugles du progrès, soit devenu une cible qu’on peut mettre à son chapeau quand on veut être fusillé par les inintelligents et les roués, les dupeurs et les dupés de toutes les classes.
Pour avoir compris instinctivement ce communisme-là, mais aussi pour l’avoir poussé sans ensemble, sans clarté et sans parti pris, la phase gouvernementale de février jusqu’en mai a perdu la partie. Pour l’avoir repoussé avec prévention, partialité et personnalité, la majorité de l’Assemblée a produit les désastres de Juin. Les insurgés de Juin ne savaient probablement pas pourquoi ils combattaient. La nécessité des choses, le malaise physique et moral, les poussaient fatalement à se laisser exciter par des meneurs qui n’avaient aucune idée sociale que je sache et qu’on soupçonne d’être les agents de l’étranger, des prétendants et de la réaction bourgeoise extrême. […]
George Sand, lettre à Charles Poncy, 1er août 1848, extrait.


