En 1927, la revue bimestrielle Les Cahiers de la République des lettres, des sciences et des arts dirigée par l’archiviste et paléographe Pierre d’Espezel [1893-1959] consacre son numéro 6 au sport. Parmi les personnalités interviewées, Alice Milliat est sans doute l’une des personnalités les plus marquantes de l’histoire du sport

Alice Joséphine Marie Million est née le 5 mai 1884 à Nantes dans une famille de commerçants locaux. En , elle épouse Joseph Milliat, un jeune Nantais employé de commerce, qui meurt quatre ans plus tard. Peu sportive dans sa jeunesse, elle se passionne finalement pour l’aviron et s’investit pleinement en faveur de ce sport.

En parallèle, en 1919, elle demande  au Comité international olympique d’inclure des épreuves féminines d’athlétisme lors des Jeux olympiques. Sa demande est refusée, en premier par Pierre de Coubertin qui juge ridicule, inacceptable et  inapproprié le fait qu’une femme fasse du sport. Passant outre, Alice Milliat se mobilise.  En , elle organise le meeting d’éducation physique féminin international à Monte-Carlo. Des représentantes de cinq pays (France, Grande-Bretagne, Italie, Norvège et Suède) se rencontrent. Devant le succès, Alice Milliat crée la Fédération sportive féminine internationale, le . Elle est élue présidente et organise dans le cadre de la Fédération la tenue de Jeux Olympiques féminins. Deux sessions se tiennent en 1922 à Paris et 1926 en Suède, avec succès. C’est dans ce contexte que l’entretien se déroule.

Peu de temps après, le CIO finit par céder : l’athlétisme féminin fait son entrée aux JO de 1928 et ce, en dépit de l’hostilité persistante de Coubertin.


Extrait n° 1 : le portrait d’Alice Milliat

Mme Alice Milliat, l’ancienne présidente de Fémina Sports et de la Fédération française de sports féminins, qui préside maintenant aux destinées de la Fédération internationale qu’elle a créée, est bien la personnalité sportive la plus marquante qui puisse nous parler utilement de cette importante question — trop souvent délaissée — du sport et de la femme.
Mme Milliat est d’ailleurs l’exemple vivant de la femme moderne, rompue à toutes les pratiques sportives, qui sait tenir hautement le rôle social qui échoit aux femmes dans le trépidement du XXe siècle.
D’une activité inlassable, elle est, depuis 1917, l’âme du mouvement sportif féminin.
Elle avoue bien qu’auparavant seul le grand air et le tourisme la tentaient et elle se rappelle avoir manqué au lycée tous les cours de gymnastique… mais elle s’est « convertie » dès qu’elle a pu fréquenter les stades et elle est devenue une grande sportive.
Elle a été la première femme à conquérir le brevet d’Audax rameurs ; l’aviron, au surplus, est resté son sport de prédilection, celui qui lui a permis, dit-elle, de mener à bien l’oeuvre formidable qu’elle a entreprise. Et nous n’exagérons rien.
Elle débuta à Fémina Sports au commencement de la guerre ; elle ne se doutait pas, le jour où elle franchit pour la première fois le petit portillon vert du stade Elisabeth, qu’elle avait mis les pieds dans un piège sévère et qu’elle allait passer une grande partie de sa vie à établir les bases du sport féminin en France d’abord, dans le monde entier ensuite.

En 1915, on lui offre la présidence de Fémina ; elle l’accepte. Grande voyageuse devant l’Éternel, elle connaissait la merveilleuse organisation des sports en Amérique, en Angleterre et dans les pays Scandinaves. Elle s’attacha à rénover des méthodes un peu surannées. Bien vite, elle eut l’idée de grouper en fédérations — le mal du siècle sans doute — toutes les sociétés féminines et, en 1917, elle établissait tout un projet de groupement et plaçait le docteur Baudet, chirurgien des hôpitaux de Paris, à la présidence de la première Fédération française de sports féminins. […]

La Fédération internationale, c’est la grande oeuvre de Mme Milliat. Au prix de quels sacrifices, après quelles difficultés elle réussit à grouper d’abord cinq grandes nations et à instaurer les Jeux olympiques féminins dans les moeurs modernes ! Quand nous aurons dit que la Fédération internationale compte actuellement dix-huit nations dans son sein, le lecteur pourra apprécier le plein succès remporté par cette belle figure d’apôtre du sport et de la femme.

Extrait n° 2 : Alice Milliat estime nécessaire la pratique sportive féminine

— Quel est le rôle social du sport féminin ? avons-nous demandé à Mme Milliat au cours de l’entretien qu’elle voulut bien nous accorder.
— Le sport féminin, nous répondit-elle, a sa place dans la vie sociale au même titre que le sport masculin. Il devrait même passer au premier plan des préoccupations du gouvernement ; je n’exagère pas. Si l’on considère le sport comme un moyen de perfectionnement de la race, n’est-ce pas à la femme d’abord qu’on doit le faire pratiquer? Soyons logique : au lieu de « rééduquer » un enfant de quinze ans malingre et chétif par un judicieux entraînement à la culture physique, ne vaut-il pas mieux prendre le mal à la racine et rendre la femme capable d’avoir des enfants solides ?
« Tous les professeurs de Faculté s’accordent d’ailleurs pour déclarer que le sport bien compris s’adapte aussi bien aux besoins de la femme qu’à ceux de l’homme. Cette question ne laisse plus aucun doute maintenant.
« Alors ? puisque la femme a la tâche la plus délicate dans le perfectionnement de la race, pourquoi les soins de tous les éducateurs ne lui sont-ils pas réservés?
« Je sais bien que beaucoup croient encore que le sport enlève aux jeunes filles une partie de leurs possibilités intellectuelles. Vieille guitare ! mais qui a encore force de loi chez la majorité des Français.
« Et pourtant en Angleterre, en Allemagne, aux États-Unis, les dirigeants ont fait l’effort nécessaire. […]

« Et pourtant le sport est aussi indispensable à la jeune fille moderne que toute autre matière enseignée à l’école. Le sport développe la personnalité, donne de l’assurance et du cran, crée un esprit « débrouillard ». Ne sont-ce pas là des qualités que doit posséder sur le bout du doigt la jeune fille qui veut réussir dans la vie en 1927 ?
« Malheureusement, nous n’avons pas de dirigeants ; les hommes qui s’intéressent au sport masculin ne se rendent pas compte qu’ils pourraient servir leur propre cause en donnant quelque intérêt au sport féminin ; ils se cantonnent dans l’éternel égoïsme masculin … […]

« Madame Alice Milliat ou le sport et la femme« , Revue Les Cahiers de la République des lettres, des sciences et des arts, 15 mai 1927, extraits pages 83-86.

Pour aller plus loin :

  • Philippe, Marion. « Des femmes sportives aux Jeux olympiques : une acceptation sous conditions (1896-1936) », Savoir/Agir, vol. 64, no. 1, 2024, pp. 147-160.
  • Carpentier, Florence. « Alice Milliat et le premier « sport féminin » dans l’entre-deux-guerres », 20 & 21. Revue d’histoire, vol. 142, no. 2, 2019, pp. 93-107. Disponible ICI

 

Alice  Milliat pratiquant l’aviron,  photographie de presse/ Agence Rol, 1920, source : BnF, département Estampes et photographie, EI-13 (715)