À partir des années 1880, la pratique de la bicyclette se développe rapidement en France, et au delà de son usage pour le transport, elle devient un véritable phénomène de société qui donne naissance à toute une littérature spécialisée.

La question de la pratique de la bicyclette par les femmes devient même un objet de débats parmi les spécialistes de la médecine. Le texte présenté est extrait d’un ouvrage publié en 1912 et intitulé sobrement le cyclisme. Ouvrage collectif préfacé par Henri Desgrange, le créateur de Tour de France, il prétend  présenter le cyclisme dans toutes ses dimensions : sportive, technique mais aussi médicale.

Ce passage a été rédigé par un médecin, F. Heckel. Il conseille ici aux femmes la pratique de la bicyclette, ce qui n’est pas toujours le cas parmi  ses confrères. C’est aussi un homme qui s’exprime et on y retrouve évidemment  toute une série de clichés sur les femmes, en particulier sur  leur infériorité physique et leur fragilité, qui l’amènent à recommander que « les femmes doivent marcher à une vitesse très modérée et ne jamais faire à la fois une marche de plus d’une heure, sans un repos d’une dizaine de minutes »!


2° MODE D’EMPLOI POUR LES FEMMES

Il y aurait beaucoup de choses à apprendre aux femmes, sur l’usage avantageux qu’elles pourraient faire de la bicyclette. Contrairement aux Anglaises et aux Américaines, les Françaises n’aiment point à aller à bicyclette, seules ou avec d’autres femmes, sur les routes, et la nécessité où elles sont de se faire accompagner par leur frère ou leur mari, la lenteur avec laquelle elles marchent en général, font que ceux- ci sont des compagnons rares et peu empressés. D’un autre côté, si un amour-propre intempestif les pousse à suivre le train de leur accompagnateur, quelquefois impatienté par la lenteur de leur marche, elles peuvent y trouver de la fatigue et le dégoût de ce sport.

On peut dire d’une façon générale, qu’à part de très rares exceptions, les femmes doivent marcher à une vitesse très modérée et ne jamais faire à la fois une marche de plus d’une heure, sans un repos d’une dizaine de minutes. L’entraînement de la femme à bicyclette doit être particulièrement soigné et progressif. Il faut une bonne semaine de courses progressivement augmentées, pour qu’une femme adulte puisse se permettre de suivre des excursions fréquentes ou des voyages pendant les vacances, par randonnées quotidiennes. Un entraînement bien fait est celui qui ne laisse le lendemain de l’effort aucune courbature, aucune fatigue, aucune trace sur le visage, aucune modification dans l’appétit ni le sommeil, mais au contraire qui donne de la gaîté, le goût de l’exercice, un appétit régulier, un sommeil profond.

Je conseille aux femmes qui veulent s’entraîner à bicyclette, de commencer par une première demi-heure le matin, et une le soir, le premier jour, à une vitesse de dix kilomètres à l’heure par exemple ; le second jour avec la même vitesse, on augmente d ‘un quart d’heure chacune des séances et ainsi de suite progressivement, jusqu’à atteindre, le dixième jour, deux heures et demie le matin et autant le soir, avec dix minutes de repos par chaque heure. En aucune circonstance, il ne faut excéder cette
quantité si elle doit être quotidienne. Sauf le cas où la cycliste serait atteinte d’affection suppurée grave des organes féminins, elle peut en toute circonstance, monter à bicyclette hors de sa période mensuelle.

Les varices, à moins qu’elles n’aient atteint la période de la phlébite, ne sont pas une contre-indication. Bien au contraire, contrairement aux idées répandues sur ce point, tous les exercices des membres inférieurs, la marche, la course, le tennis, la natation, la bicyclette sont des moyens excellents de remédier à la stagnation du sang qui se produit dans les veines variqueuses. Ce fut une des plus grandes erreurs de la médecine d’autrefois, que de soigner les varices par le repos, les bandes ou les bas à varices et la crainte des exercices. Tous les variqueux et surtout toutes les femmes variqueuses qui consentent à se mettre régulièrement aux exercices des membres inférieurs ou à la culture physique avec mouvements méthodiques des muscles des jambes, arrivent sinon à la guérison de cette infirmité redoutable, du moins, à l’arrêter d’une façon immanquable dans sa progression.

La pratique de la bicyclette à dose modérée a, chez la femme, encore bien d’autres avantages. Elle tend à diminuer considérablement son engraissement de la région de l’abdomen et des hanches, et la petite obésité qui la touche, dans une proportion de 60 sur 100. Contrairement à l’équitation qui augmente le volume de l’abdomen, l’usage de la bicyclette diminue considérablement, chez les femmes grasses, la doublure de graisse qui se trouve sous la peau en très grande abondance, au niveau de l’ombilic, et qui existe sans exception chez toutes les femmes qui ont déjà un double menton.

Il est utile de faire observer que la forme de la bicyclette et la façon de monter ont une certaine importance sur le rendement qu’on peut en tirer au point de vue hygiénique.

Il est regrettable que les fabricants de bicyclettes ne se soient pas décidés à faire, pour les femmes, des machines particulièrement légères et il est parfaitement ridicule qu’un homme monte une bicyclette de 9 kilos, très rapide et souple, et que la femme, plus faible, moins musclée et plus grasse, ait des difficultés à en trouver une qui pèse moins de 13 kilos. C’est, en réalité, le contraire qui devrait se produire. Il est également complètement inutile de faire rouler les machines des femmes sur des pneumatiques de 38 ou de 40. La préservation de leurs organes internes ne justifie pas de pareilles précautions et des pneumatiques de 30 ou 32 seraient pour toutes celles qui sont en état de santé, parfaitement suffisants. Il est encore très remarquable que presque toutes les femmes montent, en France au moins, dans des tenues absolument incommodes, et qui ne leur permettent pas d’utiliser complètement les petites forces de leurs faibles jambes. Au lieu de pédaler sous elles et les jambes demi allongées, elles sont généralement accroupies et font manœuvrer leurs pédaliers dans la même position qu une ouvrière faisant marcher sa machine à coudre. Il faut que la femme soit parfaitement bien assise, le tronc et les épaules droits, la selle assez en avant pour que le pédalier soit convenablement placé sous elle et pour que les jambes puissent prendre leur pleine extension. Dans cette position, la femme grasse bénéficie d’un amaigrissement notable dans la région du siège. Enfin, beaucoup d’entre elles se servent de guidons beaucoup trop relevés et inconsidérément rapprochés de leur menton. Il n’y a aucune raison pour que le poids de la partie
supérieure du corps ne soit pas réparti comme chez l’homme qui est mieux assis sur sa bicyclette sur les trois points de suspension formés par les deux mains et le siège. Ces parties supportent ainsi les angles d’un triangle isocèle, répartissant bien le poids du corps.

Bien entendu, il n’est pas plus acceptable pour la femme que pour l’homme qu’elle prenne la position ridiculement penchée en avant qui est celle des « Écorcheurs de routes »,

Chez la femme, la bicyclette pratiquée normalement a encore un très grand avantage si elle est faite à petite doses et à petite vitesse, c’est de combattre, d’une façon particulièrement effective; sa légendaire constipation. Cette action spéciale est produite par un véritable massage de l’intestin, comprimé entre la sangle musculaire des muscles du devant de l’abdomen et la sangle profonde constituée par les deux grands muscles psoas-iliaques.

 LE CYCLISME PAR MARCEL VIOLLETTE, L-  PETIT-BRETON, ‘THORNWALD ELLEGAARD, LOUIS DARRAGON, GASTON RIVIERRE,PAUL MEYAN, ERNEST MOUSSET

PRÉFACE DE H. DESGRANGE 1912