Marc Bloch ne s’est pas uniquement intéressé à la question de l’authenticité des documents pour distinguer le vrai du faux. Il a également  consacré de longues réflexions à la fragilité des témoignages humains liés essentiellement au fonctionnement du cerveau qu’il qualifie de « médiocres appareils enregistreurs ». Il s’ensuit que l’historien doit garder son sens critique en éveil, y compris en présence du témoignage de « l’homme le mieux doué » ou le plus honnête.

Le texte que nous présentons est issu de L’Apologie pour l’histoire, rédigé pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais on trouve, chez Marc Bloch, des traces de ces réflexions sur la psychologie du témoignage, dans un texte de  1914, alors qu’il n’a que 28 ans ; et sous une autre forme dans son essai sur les rumeurs pendant la Première Guerre mondiale, publié en 1921. Disciple de l’école historique critique qui dominait l’université française quand il était étudiant, Marc Bloch fut aussi un grand lecteur des autres champs disciplinaires, alors en plein essor, que furent la sociologie de Durkheim ou la psychologie, ce dont témoigne le texte ci-dessous.

C’est cette ouverture sur les autres sciences humaines de leur temps qui permit à Marc Bloch et à Lucien Febvre de décloisonner et de renouveler profondément la discipline historique.


[…] Dans la plupart des cerveaux, le monde environnant ne trouve que de médiocres appareils enregistreurs. Ajoutez que, les témoignages n’étant, au propre, que l’expression de souvenirs, les erreurs premières de la perception risquent toujours de s’y compliquer d’erreurs de mémoire, de cette coulante, de cette « escoulourjante » mémoire que dénonçait déjà un de nos vieux juristes.

Chez certains esprits, l’inexactitude prend des allures véritablement pathologiques – serait-il trop irrévérencieux de proposer, pour cette psychose, le nom de « maladie de Lamartine »? Chacun le sait : ces personnes-là en sont pas ordinairement les moins promptes à affirmer. Mais, s’il est ainsi des témoins plus ou moins suspects et sûrs, l’expérience prouve qu’il ne s’en rencontre point dont les dires sont également dignes de foi sur tous les sujets et en toutes circonstances. Deux ordres de cause, principalement, altèrent, jusque chez l’homme le mieux doué, la véracité des images cérébrales. Les unes tiennent à l’état momentané de l’observateur : ce sont la fatigue, par exemple, ou l’émotion. D’autres, au degré de son attention. À peu d’exceptions près, on ne voit, on n’entend bien que ce qu’on s’attendait à percevoir. Un médecin se rend au chevet d’un malade : je le croirai plus volontiers sur l’aspect de son patient, dont il a examiné avec soin le comportement, que sur les meubles de la chambre, sur laquelle il n’a probablement jeté que des regards distraits. C’est pourquoi, en dépit d’un préjugé assez commun, les objets les plus familiers – comme, pour saint Bernard, la chapelle de Cîteaux – comptent à l’ordinaire parmi ceux dont il est le plus difficile d’obtenir une juste description : car la familiarité amène, presque nécessairement, l’indifférence.
Or beaucoup d’événements historiques n’ont pu étre observés que dans des moments de violent trouble émotif ou par des témoins dont l’attention, soit sollicitée trop tard, s’il y avait surprise, soit retenue par les soucis de l’action immédiate, était incapable de se porter avec assez de force sur les traits auxquels l’historien, avec raison, attribuerait un intérêt prépondérant. `[…]

Marc Bloch, Apologie pour l’histoire, réédition Dunod poche, extrait p. 158-160