Lucien de Samosate (125-175) dans son Philosophes à vendre étrille tous les systèmes et raille les différentes écoles philosophiques, qu’il connaît fort bien. Il imagine que Zeus a chargé Hermès de vendre au marché aux esclaves certains des principaux représentants des courants de pensée de l’Antiquité.
L’extrait retenu met aux prises un futur acheteur avec Diogène le cynique. Celui qui entend vivre comme un chien et dont Platon disait qu’il était Socrate « devenu fou », se définit d’abord comme un « citoyen du monde », ayant comme modèle Héraclès. Diogène se voit surnommé par ses détracteurs « le chien (en grec Kuôn) », terme d’où dérive le mot Cynique (kynikos), ce qui aurait fait dire, entre autres, au philosophe : « je suis en effet un chien, mais je fais partie des chiens de race, de ceux qui veillent sur leurs amis ». Cela explique les allusions constantes au chien au début du dialogue entre Hermès et l’acheteur.
Si Diogène était bien volontiers transgressif, Lucien le tourne ici en ridicule, réduisant sa philosophie à la recherche de la misère et à l’effronterie. Le pauvre Diogène, à la fin de l’échange, sera même cédé pour deux oboles, une nouvelle misère !
Hermès- 7. Veux-tu le crasseux, là-bas, qui vient du Pont ?
Zeus – Oui, très bien.
Hermès – Toi, l’homme à la besace pendante et à la tunique sans manches, viens et fais le tour de l’assemblée. A vendre une vie mâle, une vie excellente et noble, une vie libre ; qui en voudra ?
L’Acheteur – Hé, crieur, que dis-tu là ? Tu vends quelqu’un de libre ?
Hermès – Oui.
L’Acheteur – Et tu n’as pas peur qu’il te fasse un procès pour réduction d’un homme libre en esclavage ou même qu’il te cite devant l’Aréopage ?
Hermès – Cela lui est égal d’être vendu : il s’estime libre de toute façon.
L’Acheteur – Et que peut-on faire de lui, sale comme il est et en si misérable état ? A moins qu’il ne faille le placer comme terrassier et porteur d’eau.
Hermès – Et non seulement cela, mais si tu en fais un portier, tu pourras compter sur lui bien mieux que sur tes chiens. De fait, chien, c’est même son nom.
L’Acheteur -D’où est-il et quel genre de vie professe-t-il ?
Hermès – Interroge-le : c’est le mieux.
L’Acheteur – J’ai peur de son air renfrogné et sombre : s’il allait aboyer contre moi quand j’approcherai, ou même, par Zeus, me mordre ! Tu ne vois pas comme il tient levé son gourdin, comme il a les sourcils froncés et lance par en dessous des regards menaçants et coléreux ?
Hermès – N’aie pas peur : il est apprivoisé.
L’Acheteur – 8. D’abord, mon brave, d’où es-tu ?
Diogène – De partout.
L’Acheteur – Comment ?
Diogène – Tu vois un citoyen du monde.
L’Acheteur – Et ton modèle, qui est-ce ?
Diogène – Héraclès.
L’Acheteur – Pourquoi ne mets-tu pas aussi une peau de lion ? Car pour le gourdin, tu lui ressembles déjà.
Diogène – Voici ma peau de lion : le manteau court. Je pars en guerre comme lui contre les plaisirs, non sur ordre, mais de mon propre mouvement, car mon programme est de purifier la vie.
l’Acheteur – Bravo pour le programme ! Mais quelle spécialité devons-nous annoncer ? Quel est ton métier ?
Diogène – Le suis libérateur des hommes et médecin de leurs passions. En un mot, je veux être le prophète de la vérité et de la franchise.
L’Acheteur – 9. C’est très bien, prophète ! Mais, si je t’achète, à quel entraînement me soumettras-tu ?
Diogène – D’abord, quand je t’aurai pris en main, dévêtu de ta mollesse et réduit à la misère, je te mettrai un manteau court ; puis je te forcerai à peiner et à travailler ; tu dormiras par terre, tu boiras de l’eau et mangeras ce qui te tombera sous la main ; quand à l’argent, si tu en as, suivant mes conseils, tu iras le jeter à la mer : tu ne te soucieras plus ni de mariage, ni d’enfants, ni de patrie : tout cela ne sera pour toi que choses sans importance. Et, quittant la maison paternelle, tu habiteras un tombeau ou une pauvre tour ou même une jarre. Ta besace sera pleine de lupins et de livres écrits même au verso ; et dans cet état, tu te prétendras plus heureux que le Grand Roi (le roi de Perse). Si l’on te fouette ou qu’on te torture, tu penseras que rien de cela ne fait mal.
L’Acheteur – Comment peux-tu prétendre qu’il n’est pas douloureux d’être fouetté ? C’est que que je n’ai pas la carapace d’une tortue ou d’un crabe.
Diogène – Tu prendras modèle sur le fameux mot d’Euripide, avec une légère variante.
L’Acheteur – C’est à dire ?
Diogène – « Ton âme souffrira, mais pas ta langue ». 10. Tu devras surtout acquérir les traits suivants : être effronté, impudent, insolent avec tout le monde à la file, aussi bien les rois que les particuliers ; c’est le moyen d’attirer les regards et de passer pour viril. Il te faut le parler d’un barbare et une voix rauque qui ait tout de celle d’un chien ; en outre, un visage sérieux et une démarche en accord avec un tel visage : bref, tous les traits d’une bête fauve et d’un animal sauvage. Loin de toi la pudeur, la douceur, la mesure ! Quand à la rougeur, efface-la totalement de ton visage. recherche les endroits les plus fréquentés et en ces lieux précisément vise à être seul et sans contact, ne laissant approcher ami ni étranger : avec de tels liens, c’en est fini de ton empire ! Puis, à la vue de tous, fais hardiment ce qu’on ne ferait même pas en privé, et des plaisirs de l’amour, choisis les plus grotesques. Enfin, si ça te fait plaisir, mange un poulpe cru ou une seiche et meurs. Voilà le bonheur que nous t’offrons.
L’Acheteur – 11. Hors d’ici ! Tu tiens des propos immondes et indignes d’un homme.
Diogène – Mais accessibles, l’ami, et aisés à mettre en pratique pour tout le monde : pas besoin d’éducation, de raisonnements, ni d’autres sornettes ; le plus court chemin vers la gloire, le voici : même si tu es un homme ordinaire – tanneur, marchand de salaisons, charpentier ou changeur-rien ne t’empêchera d’être admiré, pour peu que tu possèdes impudence et effronterie et que tu aies appris à lancer de belles injures.
L’Acheteur – Pour cela, je n’ai pas besoin de toi ; peut-être cependant comme matelot ou comme jardinier au besoin tu feras l’affaire ; et encore si celui-ci consent à te laisser pour deux oboles au plus.
Hermès – Tiens, prends-le ; nous serons bien contents d’en être débarrassés ; c’est un gêneur, un braillard qui maltraite et injurie tout le monde sans distinction.
Lucien, Philosophes à vendre, éditions Livre de poche, 1996, p.39-43 (traduction Odile Zink).


