Dans son dernier ouvrage inachevé et publié à titre posthume, Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, Marc Bloch a consacré le troisième chapitre à la critique historique, dont nous avons extrait le texte ci-dessous. En réalité, cette question de l’authenticité des documents et de la méthode pour distinguer dans leur contenu le vrai du faux a fait l’objet chez l’historien de profondes réflexions, dont on retrouve déjà des traces, alors qu’il n’était qu’un jeune professeur de lycée à Amiens, avant la Première Guerre mondiale.
Si ces réflexions sur le doute comme méthode s’inscrivent aisément dans le droit fil de l’école historique de l’université française qui a formé Marc Bloch, sa remarque sur « le scepticisme de principe » qui n’est pas une « attitude intellectuelle plus estimable ni plus féconde que la crédulité » semble trouver une actualité nouvelle et un écho particulier dans notre monde gangréné par les théories du complot les plus folles et par l’essor inquiétant des pseudo-sciences.
Que les témoins ne doivent pas être forcément crus sur parole, les plus naïfs des policiers le savent bien. Quitte, du reste, à ne pas toujours tirer parti de cette connaissance théorique le parti qu’il faudrait. De même, il y a beau temps qu’on s’est avisé de ne pas accepter aveuglément tous les témoignages historiques. Une expérience, vieille presque comme l’humanité, nous l’a appris, plus d’un texte se donne pour une autre provenance qu’il ne l’est réellement : tous les récits ne sont pas véridiques et les traces matérielles, elles aussi, peuvent être truquées, Au Moyen Âge devant l’abondance même des faux le doute fut souvent comme un réflexe naturel de défense.
« Avec de l’encre, n’importe qui peut écrire n’importe quoi », s’écriait, au XIe siècle, un hobereau lorrain, en procès contre des moines qui s’armaient contre lui de preuves documentaires. La Donation de Constantin – cette étonnante élucubration qu’un clerc romain du VIIIe siècle mit sous le nom du premier César chrétien – fut, trois siècles plus tard, contestée dans l’entourage du très pieux empereur Othon III. Les fausses reliques ont été pourchassées presque depuis qu’il y eut des reliques.
Cependant le scepticisme de principe n’est pas une attitude intellectuelle plus estimable ni plus féconde que la crédulité, avec laquelle, d’ailleurs, il se combine aisément dans beaucoup d’esprits un peu simples. J’ai connu, pendant l’autre guerre, un brave vétérinaire qui, non sans quelque apparence de raison, refusait systématiquement toute créance aux nouvelles desjournaux. Mais un compagnon de hasarda déversait-il dans son oreille attentive les plus abracadabrants bobards ? mon homme les buvait comme du petit lait. De même la critique de simple bon sens, qui a été longtemps la seule pratiquée, qui, d’aventure, séduit certains esprits, ne pouvait mener bien loin. Qu’est-ce, en effet, le plus souvent, que ce prétendu bon sens ? Rien d’autre qu’un composé de postulats irraisonnés et d’expériences hâtivement généralisées. S’agit-il du monde physique ? Il a nié les antipodes; il nie l’univers einsteinien; il a fait traiter de fable le récit d’Hérodote rapportant qu’en tournant autour de l’Afrique, les navigateurs voyaient un jour le point où le soleil senlève passer de leur droite à leur gauche. S’agit-il d’actes humains? Le pis est que les observations élevées ainsi à l’éternel sont forcément empruntées à un moment très court de la durée : la nôtre. Là a résidé le principal vice de la critique voltairienne, par ailleurs souvent si pénétrante. Non seulement les bizarreries individuelles sont de tous les temps, plus d’un état d’âme jadis commun nous paraît bizarre, parce que nous ne le partageons plus. Le « bon sens », semble-t-il, interdirait d’accepter que l’empereur Othon Ier ait pu souscrire, faveur des papes, des concessions territoriales inapplicables qui démentaient ses actes antérieurs et dont ceux qui suivirent ne devaient tenir aucun compte.
Il faut bien croire, cependant, qu’il n’avait pas l’esprit tout à fait comme nous – que, plus précisément, on mettait, de son temps, entre l’écrit et l’action une distance dont l’étendue nous surprend -, puisque le privilège est incontestablement authentique.
Marc Bloch, Apologie pour l’histoire, réédition Dunod poche, extrait p. 133-135


