La lecture de l’abondante correspondance de Marc Bloch avec son collègue et ami Lucien Febvre est l’occasion de saisir la pensée de deux intellectuels analysant en temps réel ce qu’ils traversent : la défaite de 1940 et ses causes, l’Occupation, la collaboration, la résistance, ainsi que le délitement de la République, de ses institutions et l’attitude de ses élites.
Le passage, issu d’une très longue lettre rédigée le 3 mai 1940, éclaire la pensée de Marc Bloch sur ce dernier aspect ; elle illustre aussi le poids que représente encore pour l’historien son expérience de combattant lors de la Première Guerre mondiale.
[…] Un député intelligent, fin, habile, comme de M[1]. connaît, me dites-vous, son coin de France sur le bout du doigt. Je veux bien : il en connaît les petites histoires, dans un monde probablement assez restreint – je me méfie de la vision du paysan par le gentilhomme rural. Il sait en mesurer les réactions électorales, au moins dans le train-train ordinaire de la politique : car les grandes lames de font le laissent, généralement, tout pantois. Que sait-il de la France, en général ? Un certain milieu parisien, plus ou moins faisandé ; un coin de province : est-ce assez ? – Et nous parlons d’un homme certainement fort supérieur à la moyenne. – Comment, si ces gens-là avaient vraiment les « antennes » que vous leur prêtez généreusement, expliqueriez-vous les insondables sottises de la propagande : le bout de film « propagandistement » patriote, par exemple, que je voyais l’autre jour passer au cinéma militaire – avec Tramel[2], Monsieur ! – ; Ce ne sont pas seulement les officiers brevetés qui l’ont trouvé « très bien » ; j’ai beaucoup étonné le maire radical de Boulogne-sur-Mer en lui disant qu’à mon sens on ne pouvait imaginer meilleure propagande… en faveur du communisme ; – ceci à titre d’échantillon d’une foule de sottises que vous connaissez comme moi ? La veulerie n’explique pas tout. Il y [a], au fond, une merveilleuse ignorance, – ignorance du « Peuple », comme disait votre maître Michelet. Et je n’ai pas certes la prétention de savoir, moi. Je sais qu’on ne sait pas. [… ]
Et puis, et puis, vous ne regardez que d’un côté de la barrière. Vous êtes un humaniste, au sens du vieil « Honor Sum ». Vous êtes un esprit libre. Vous êtes, au sens de Michelet, un ami du peuple. Vous avez vécu dans la troupe. Vos gosses, comme les miens, ont gardé les vaches avec les petits paysans… Vous faites-vous une idée suffisante de l’abîme de préjugés qu’une certaine bourgeoisie creuse entre elle et les gens du peuple ? Toutes les fois qu’il m’arrive, comme en ce moment, de toucher du doigt cet affreux magma d’incompréhension, de partis pris et de vanité, j’en demeure épouvanté. J’entends bien que le mot de bourgeoisie est inadéquat. Il y a des bourgeoisies. La bourgeoisie juive n’est pas la bourgeoisie protestante – elles ont d’ailleurs, toutes deux, je crois – et pour la première, je l’affirme – comme caractère commun de mal savoir manger : des rapports de la bonne cuisine avec le catholicisme ou la Contre-Réforme : France, Belgique, Autriche… mais ne nous égarons pas ! – La bourgeoisie de Lyon n’est pas celle de Lille – Roubaix… etc. J’ai pourtant le sentiment que ces différences vont en s’effaçant. Nous ne nous sommes, je le crains, ni les uns ni les autres, fait une image assez forte de la réaction invraisemblablement puissante, tenace et unanime qu’à provoquée, chez ces gens-là, le Front populaire. Il faudra retenir cette date, presque à l’égal des journées de juin, comme un des grands moments de l’histoire de France. D’où un durcissement certain de mes fameux « contrastes », par le haut… et quand vous me vantez la finesse innée, la souplesse d’esprit, le bon sens du paysan de chez nous, de l’ouvrier de chez nous – malgré tant de variétés régionales ou de milieux –, vous prêchez un converti. C’est par là que nous sommes grands. Je n’ai pas connu d’amitiés qui m’aient rendu plus fier qu’en 1914, celle d’un mineur du Pas-de-Calais et d’un bistrot de la Bastille – ils ont été tués tous les deux, le premier, littéralement, sur mon épaule. – Pourquoi issues de cette souche, nos classes dirigeantes ou qui s’estiment telles, font-elles preuve de tant d’ignorance, de tant d’étroitesse de vues, d’attitudes si peu humaines ? Problème, problème. […]
Lettre de Marc Bloch à Lucien Febvre, 3 mai 1940, extraits
Source : Marc Bloch et Lucien Febvre, Correspondance. Édition établie, présentée et annotée par Bertrand Müller. Tome III : Les « Annales » en crise (1938-1943). Fayard, 2003, extraits pp. 88-89.
[1] L’initial désigne le député Anatole de Monzie [1876-1947] qui travailla avec Lucien Febvre à l’élaboration d’une Encyclopédie française à partir de 932. Le projet cesse durant l’Occupation, tandis que Monzie s’oriente vers la collaboration.
[2] Marc Bloch fait allusion à Félicien Tramel [1880-1948], chanteur et acteur populaire spécialisé dans les seconds rôles.


