Lorsque la guerre éclate durant l’été 1914, Marc Bloch est, depuis un an, jeune professeur agrégé d’histoire au lycée d’Amiens. Il est mobilisé comme sergent d’infanterie, le 1er août. Survivant de la Grande Guerre, il termine le conflit avec le grade de capitaine, dans les services de renseignement. Marc Bloch est cité quatre fois à l’ordre de l’armée et il est décoré de la Légion d’honneur pour faits militaires. Il reçoit également la Croix de guerre. Durant le conflit, le soldat est aussi un historien qui ne s’oublie pas et, à ce titre, il remplit plusieurs carnets de notes tout au long de la guerre, notes qu’il formalise durant sa convalescence.
Publiés à titre posthume en 1969, ses Souvenirs de guerre montrent combien la Première Guerre mondiale l’a à la fois marqué mais aussi confirmé dans son approche historique et quasi anthropologique des événements. L’extrait ci-dessous revient sur l’entrée en guerre telle qu’il l’a vécue.
Août 1914 ! Je me vois encore, debout dans le couloir du wagon qui nous ramenait, mon frère et moi, de Vevey où nous avions appris dans la journée du 31 juillet la déclaration par l’Allemagne de l’état de guerre. Je regardais le soleil se lever, dans un beau ciel nuageux, et je me répétais à mi-voix ces mots, en eux-mêmes parfaitement insignifiants et qui me paraissaient pourtant lourds d’un sens redoutable et caché : « Voici l’aube du mois d’août 1914. » En arrivant à Paris, à la gare de Lyon, nous connûmes par les journaux l’assassinat de Jaurès. À notre deuil, une poignante inquiétude se mêla. La guerre semblait inévitable. L’émeute en souillerait-elle les prémices ? Tout le monde sait aujourd’hui combien ces angoisses étaient injustes. Jaurès n’était plus. Mais l’influence de son noble esprit lui survivait : l’attitude du parti socialiste le prouva aux nations.
Le tableau qu’offrit Paris pendant les premiers jours de la mobilisation demeure un des plus beaux souvenirs que m’ait laissés la guerre. La ville était paisible et un peu solennelle. La circulation très ralentie, l’absence des autobus, la rareté des auto-taxis rendaient les rues presque silencieuses. La tristesse qui était au fond de tous les cœurs ne s’étalait point ; seulement, beaucoup de femmes avaient les yeux gonflés et rouges. Les armées nationales ont fait de la guerre un ferment démocratique. Il n’y avait plus à Paris que deux classes sociales : l’une composée de « ceux qui partaient », c’était la noblesse ; l’autre de ceux qui, ne partant point, ne semblaient connaître pour l’instant d’autre obligation que de choyer les soldats de demain. Dans la rue, dans les magasins, dans les tramways, les gens causaient entre eux, familièrement ; et l’unanime bienveillance se traduisait par des mots ou des gestes, souvent puérils et gauches et néanmoins touchants. Les hommes pour la plupart n’étaient pas gais ; ils étaient résolus, ce qui vaut mieux.
Le 4 août, de grand matin, je partis pour Amiens. Je fis une partie du long chemin qui va de l’avenue d’Orléans à la gare de la Chapelle dans une voiture de maraîchers, qu’un sergent de ville avait réquisitionnée pour mon transport. J’étais assis dans le fond, calé parmi les paniers de légumes. Voilà pourquoi l’odeur saine et un peu âcre des choux et des carottes évoquera toujours chez moi les émotions de ce départ matinal : enthousiasme et serrement de cœur. À la gare de la Chapelle, un vieux papa tout blanc embrassait un officier d’artillerie et faisait pour retenir ses larmes des efforts héroïques et très vains. À Amiens, je trouvai la ville prodigieusement animée, les rues étaient naturellement pleines de troupes ; je n’ai jamais compris pourquoi on y voyait tant d’officiers pharmaciens.
Le 10 août à une heure et demie du matin, le 272e régiment d’infanterie, auquel j’avais été affecté comme sergent (18ᵉ compagnie, 4ᵉ section), quittait Amiens et par les rues des faubourgs, dans le silence nocturne, gagnait la gare de Longueau, où nous nous embarquâmes. Long et fatigant voyage, dans l’accablante chaleur d’une journée caniculaire. La dépêche officielle annonçant la prise de Mulhouse nous fut communiquée en gare de Sedan. Je la lus à mes hommes dans le wagon. J’étais heureux de parler de victoire devant le grand champ de bataille de la défaite. Nous débarquâmes à Stenay.
Sources : le texte est disponible dans plusieurs ouvrages :
- Revue les Cahiers des Annales, n°26, 1969.
- L’Histoire, la Guerre, la Résistance, Collections Bouquins, Souvenirs de guerre
- Marc Bloch, Écrits de guerre, 1914-1918, « Souvenirs de guerre, 1914-1915 », Paris, Armand Colin, 1997, p. 119-152


