Pendant l’Occupation, Marc Bloch entreprend la rédaction d’un ouvrage resté inachevé, dans lequel le grand historien confesse son amour pour l’Histoire et en expose les principes de la méthode et de la critique ; c’est le livre posthume publié en 1946 sous le titre « Apologie pour l’Histoire ou métier d’historien ». Marc Bloch est alors un historien reconnu internationalement et a publié plusieurs ouvrages majeurs.
Cependant, le texte que nous présentons ici est de nature et d’époque différentes : c’est un discours prononcé par Marc Bloch en juillet 1914, alors que celui-ci n’était encore qu’un jeune professeur d’histoire de 28 ans, au lycée d’Amiens. Mais comme dans son ouvrage posthume, il nous entretient déjà d’histoire et de méthode critique.
Ce discours a été prononcé à la fin de l’année scolaire, le 13 juillet 1914, moins de 3 semaines avant le début de la Première Guerre mondiale, à l’occasion d’une remise de prix d’excellence. Il était d’usage, semble -t-il, que le professeur le plus jeune prononce le discours traditionnel de circonstances.
Dans un langage soigné et imagé, le jeune professeur d’histoire, qui est aussi un pédagogue, entreprend d’expliquer à son jeune auditoire, à l’aide de multiples exemples dont certains sont empruntés à la vie quotidienne, l’importance des sources et de leur analyse rigoureuse des documents ; ou, pour reprendre les mots de Marc Bloch, « L’art de discerner dans les récits le vrai, le faux et le vraisemblable, [qui] s’appelle la critique historique ».
En 1914, Marc Bloch n’a encore pas encore publié d’ouvrage marquant. Mais outre son attachement à la méthode critique héritée de ses maîtres, on est frappé de trouver ici des traits que le grand historien a développés ensuite dans son œuvre : la méfiance envers le témoignage oral qu’on retrouve après la guerre dans ….. ; l’importance accordée à l’erreur, au mensonge et à la vérité amplement développée dans Apologie pour l’histoire ; vérité qui constitue chez Bloch une morale exigeante sans laquelle son parcours et son destin sont difficilement compréhensibles.
Note : le texte du discours que nous reproduisons a été publié après la mort de Marc Bloch dans les Annales. Économie, sociétés, civilisations, nᵒ 1, 1950. Consulter Ici
Mes chers amis, comme vous le savez, je suis professeur d’histoire, le passé forme la matière de mon enseignement. Je vous raconte des batailles auxquelles je n’ai pas assisté, je vous décris des monuments disparus bien avant ma naissance, je vous parle d’hommes que je n’ai jamais vus. Et mon cas est celui de tous les historiens. Nous n’avons pas des événements d’autrefois une connaissance immédiate et personnelle, comparable, par exemple, à celle que votre professeur de physique a de l’électricité. Sur eux, nous ne savons rien que par les récits des hommes qui les virent s’accomplir. Quand ces récits nous manquent, notre ignorance est entière et sans remède. Historiens, nous ressemblons tous, les plus grands comme les plus humbles, à un pauvre physicien aveugle et impotent qui ne serait renseigné sur ses expériences que par les rapports de son garçon de laboratoire. Nous sommes des juges d’instruction, chargés d’une vaste enquête sur le passé. Comme nos confrères du Palais de Justice, nous recueillons les témoignages, à l’aide desquels nous cherchons à reconstruire la réalité.
Mais ces témoignages, suffît-il de les réunir, et puis de les coudre bout à bout ? Non, certes. La tâche du juge d’instruction ne se confond point avec celle de son greffier. Les témoins ne sont pas tous sincères, ni leur mémoire toujours fidèle : si bien qu’on ne saurait accepter leurs dépositions sans contrôle. Pour dégager des erreurs et des mensonges un peu de vérité et parmi tant d’ivraie mettre de côté un peu de bon grain, comment font donc les historiens ? L’art de discerner dans les récits le vrai, le faux et le vraisemblable, s’appelle la critique historique. Il a ses règles, qui sont bonnes à connaître, j’espère vous le montrer. En voici les principales.
Commençons par la plus élémentaire, la plus modeste des règles. Peut- être quelques-uns d’entre vous ont eu entre les mains des livres d’érudition. Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi de tels livres ont des notes au bas des pages ? Oh ! ces notes ! ces pauvres notes ! Vous ne sauriez vous imaginer combien on en a dit de mal. Il paraît qu’il est des lecteurs sensibles qu’elles suffisent à dégoûter d’un ouvrage, si beau qu’il soit, — des yeux distraits qui ne peuvent plus suivre le texte principal, parce qu’ils sont sans cesse attirés vers le rez-de-chaussée du volume. Avant de blâmer, il eût été bon d’essayer de comprendre. À quoi servent les notes ? A donner ce que nous appelons des références. Un physicien décrit une expérience ; il l’a faite lui-même ; il est à lui-même son propre témoin ; il n’a pas besoin de se citer ; sa signature, en tête de son livre ou à la fin de son article, suffit. Un historien relate un événement passé ; il ne l’a pas vu ; il parle d’après des témoins ; ces témoins, il faut qu’il les nomme, d’abord par prudence, pour montrer qu’il a des garants, et surtout par honnêteté, pour nous permettre de vérifier à l’occasion l’usage qu’il a fait de leurs rapports. Citer ses témoins, ou, comme on dit quelquefois (l’expression qui n’est pas très heureuse est consacrée) «citer ses sources», est le premier devoir de l’historien. De l’historien seulement ? Nous allons voir. Un camarade vous raconte qu’un de vos amis a commis je ne sais quelle sottise. Avant de le croire, priez-le de vous citer ses sources. Vous découvrirez parfois qu’il n’en avait pas d’autres que sa propre imagination. Ou bien, s’il en avait, elles n’étaient pas dignes de foi. Ou bien, il les avait mal interprétées. Vous allez à votre tour vous faire l’écho d’un ragot quelconque. Avant de parler, demandez-vous si vous pourriez citer vos sources. Il arrivera que vous ne parlerez point.
Mettons l’historien en face des documents qu’il a rassemblés et citera avec soin. Et regardons-le travailler. A moins qu’une longue habitude de l’érudition n’ait façonné son esprit et substitué en lui à l’instinct vulgaire une seconde nature, son premier mouvement sera d’accepter tel quel et de reproduire sans y toucher le récit que lui fournissent ses textes. C’est que, étant un homme, il est naturellement paresseux. «La plupart des hommes, plutôt que de rechercher la vérité, qui lui est indifférente, préfèrent adopter les opinions qu’on leur apporte toutes faites.» II y a plus de deux mille ans que Thucydide a écrit cette phrase désabusée qui n’a pas cessé d’être vraie. Il faut un effort pour contrôler. Il n’en faut pas pour croire. Aussi les historiens ont-ils été bien longtemps avant d’élaborer une méthode qu’ils ne parviennent à appliquer, aujourd’hui, qu’en exerçant sur eux-mêmes une discipline constante. L’esprit critique n’eût-il pour lui que d’être, en face de l’inertie satisfaite d’elle-même, l’effort, la fatigue, l’incertitude sur le résultat, qu’il mériterait, par cela seul, notre admiration et notre respect.
Quelquefois, les documents eux-mêmes obligent au doute et à la recherche du vrai. C’est lorsqu’ils se contredisent. Le 23 février 1848, la foule parisienne manifestait boulevard des Capucines, sous les fenêtres de Guizot qui venait de quitter le pouvoir. Une troupe d’infanterie barrait le boulevard. Pendant que les officiers parlementaient, un coup de feu fut tiré qui déclencha la fusillade ; et la fusillade à son tour déchaîna l’insurrection où devait sombrer la monarchie de Juillet. Qui tira le coup de feu ? Certains témoins disent : un soldat. D’autres : un manifestant. Il ne se peut qu’ils aient tous raison. Voilà l’historien forcé de les départager. Pourtant il est de par le monde des érudits bienveillants. Ils ne peuvent souffrir qu’aucun de, leurs documents ait tort et, dans un cas pareil, supposeraient volontiers qu’au même instant, chacun de son côté, un soldat et un manifestant firent feu. N’imitons par leur esprit trop conciliant. Lorsque deux renseignements se contredisent, le plus sûr, jusqu’à preuve du contraire, est de supposer que l’un des deux, au moins, est erroné. Si votre voisin de gauche vous dit que deux fois deux font quatre, et votre voisin de droite que deux fois deux font cinq, n’allez pas conclure que deux fois deux font quatre et demi.
Deux témoins différents donnent d’un même événement une même version. L’érudit novice s’applaudit d’un si heureux accord. L’historien expérimenté se méfie et se demande si d’aventure l’un des deux témoins n’aurait pas simplement répété l’autre. Le général Marbot en une page célèbre de ses mémoires raconte comment, dans la nuit du 7 au 8 mai 1809, il franchit sur une barque les eaux furieuses du Danube, alors en pleine crue, aborda sur la rive gauche occupée par l’ennemi, fit quelques prisonniers parmi les bivouacs autrichiens et revint avec eux sain et sauf. On a pensé montrer par d’excellentes raisons, que ce beau conte, comme tant d’autres, est sorti tout entier de l’imagination de son héros. Un doute subsistait pourtant. Si vraiment la fameuse traversée du Danube est un roman inventé à plaisir, ce roman, nul autre que Marbot ne peut l’avoir conçu. Seul il trouvait intérêt à un mensonge qui servait sa gloire. Cependant deux auteurs, le général Pelet et M. de Ségur, ont donné de son prétendu exploit un récit semblable au sien. Ce sont deux témoins qui déposent en sa faveur. Voyons ce qu’ils valent. M. de Ségur sera bien vite écarté : écrivant après le général Pelet, il n’a guère fait que le copier. Le général Pelet a composé ses mémoires avant que Marbot eût rédigé les siens. Mais il était un des familiers de Marbot. Nul doute qu’il ne l’eût souvent entendu raconter de vive voix ses prouesses, car le vieux guerrier se plaisait à évoquer le passé qu’il ornait avec art, et se prépara, en dupant ses contemporains, à mystifier la postérité. Derrière M. de Ségur, nous avons fait apparaître le général Pelet. Derrière le général Pelet c’est Marbot lui-même ; qui se cachait et que nous avons découvert. Nous croyions avoir trois témoins- et voici que nous n’en avons plus qu’un. Pour empêcher deux accusés de se concerter, le juge les enferme dans des cachots différents. Moins heureux que lui, l’historien ne saurait prévenir des communications qu’il se contente de dépister. Gomment y parvient-il ? C’est ce que nous allons voir.
Deux voitures se heurtent dans la rue. Un des cochers est blessé. On s’attroupe. Un agent verbalise. Trois d’entre vous étaient présents. Dans la foule, ils ne se rencontrent pas. Ils regardent, s’en vont et, chacun, rentré chez soi, rédige une description de l’accident. Je recueille ces trois textes et les compare. Certainement ils ne seront pas rigoureusement pareils. Vous n’aurez pas vu exactement la même chose, ne serait-ce que parce que vous n’occupiez pas exactement les mêmes places. Chaque mémoire aura ses défaillances, mais non pas touchant les mêmes points. D’accord sur les faits essentiels, vous différerez sur les détails. Là où le fond sera le même, l’expression variera. Supposez maintenant que l’un des récits tombe entre les mains d’une personne peu scrupuleuse qui le copie, le signe de son nom, et l’envoie à un journal. Quand il paraîtra, à le voir de tous points semblable au vôtre, vous ne douterez pas qu’il ne soit précisément le vôtre. Deux témoignages se trouveront parfaitement identiques, sans être suspects, seulement s’ils portent sur un événement très simple et très bref. Il n’y a guère qu’une façon de dire – «il est midi». Mais il y a bien des manières différentes de raconter la bataille de Waterloo. Si deux relations de la bataille de Waterloo se répètent mot pour mot, ou même se ressemblent de très près, nous concluerons que l’une des deux fut la source de l’autre. Comment discerner la copie d’avec l’original ? Les plagiaires sont trahis par leurs maladresses. Quand ils ne comprennent pas leurs modèles, leurs contresens les dénoncent. Quand ils cherchent à déguiser leurs emprunts, la gaucherie de leurs stratagèmes les perd. Tel ce candidat qui transcrivait à rebours les phrases qu’il lisait sur la composition de son voisin, changeant le sujet en attribut et l’actif en passif. Son style suffit à le faire découvrir.
Revenons à nos trois récits d’un même accident et comparons-les en historien. Deux d’entre eux affirment un fait que le troisième nie. Nous rangerons-nous sans plus réfléchir du côté du nombre ? Non pas. La critique historique n’a que faire de raisons arithmétiques. Dix personnes m’assurent qu’au pôle Nord la mer s’étend libre de glaces, l’amiral Peary, qu’elle y est -éternellement gelée. Je croirai Peary, et le croirais encore si ses contradicteurs étaient cent, ou mille ; puisque seul entre tous les hommes il a vu le pôle. Un vieil axiome latin dit : Non numerantur, sed ponderantur. «Les témoignages se pèsent, et ne se comptent pas».
Au portail de notre cathédrale, on voit l’Archange, balance en main, séparer d’un geste sûr les élus et les réprouvés. L’historien ne met pas à droite les bons témoins, à gauche les mauvais. A ses yeux, il n’y a pas de bon témoin à qui il se livre une fois pour toutes, abdiquant tout contrôle. Pour être exacte .sur certains points, une déposition n’est pas forcément pure de toute erreur, II n’y a guère de mauvais témoins. Un récit très imparfait peut renfermer des renseignements utiles. Voici, je suppose, la description d’une bataille par un des officiers qui y prirent part. Soyez sûrs que, même dans les cas les moins favorables, elle ne se trouvera pas fausse d’un bout à l’autre. Il est des faits que nul ne peut ignorer ni dissimuler. Le moins sincère des Autrichiens ne niera pas qu’à Austerlitz la France ait été victorieuse. D’autre part, si ami du vrai que soit notre auteur, quelque fidèle que soit sa mémoire, il aura ses points faibles. Il n’aura pas tout vu par lui-même. Il n’aura connu certains épisodes que de seconde main, par les rapports peut-être suspects d’un frère d’armes ou d’un aide de camp. Son attention pendant le combat ne se sera pas maintenue égale à elle-même, et ses souvenirs, généralement exacts, ne seront pas sans lacunes. Un témoignage ne forme pas un tout indivisible qu’il faille déclarer véridique ou faux. Pour en faire la critique, il convient de le décomposer en ses éléments, qui seront éprouvés, l’un après l’autre. Le poète de la chanson de Roland a raison quand il dit que Roland fut tué à Roncevaux, et tort lorsqu’il raconte que le héros tomba sous les coups des Sarrasins.
En 1493, Christophe Colomb, débarquant à Palos, annonça qu’il avait abordé aux rivages de l’Asie. En 1909, le docteur Cook, débarquant dans je ne sais plus quel port d’Europe ou d’Amérique, annonça qu’il avait découvert le pôle Nord. Ni l’un ni l’autre ne disait vrai. Mais Cook mentait et Colomb se trompait. Un témoignage peut pécher par défaut de sincérité ou défaut d’exactitude. Les historiens, comme les juges, devant chaque témoin, se posent deux questions : cherchent-ils à déguiser la vérité ? S’il s’efforce de la reproduire, est-il capable d’y atteindre ?
Amour du lucre ou de la gloire, haines ou amitiés, ou simplement désir de faire parler de soi, il est aisé de concevoir les diverses passions qui ont porté les hommes à imaginer des récits mensongers ou à forger de toutes pièces des documents. Certains faussaires, par leur adresse ou leur patience, ont forcé- l’admiration des érudits. Les menteurs ingénieux comme Marbot savent, par l’apparente précision des détails, donner à des récits où rien n’est vrai un air d’authenticité- Le lecteur dit : « On n’invente pas des choses pareilles » et, satisfait de cet absurde aphorisme, abandonne toute méfiance. Le savant allemand qui fabriqua l’histoire phénicienne de Sanchoniathon, écrite par luir d’un bout à l’autre, en très bon grec, aurait pu, en appliquant à d’autres objets ses rares facultés, acquérir avec moins de peine une réputation plu » flatteuse. Si vous cherchez la raison d’un mensonge, vous la trouverez souvent dans un mensonge antérieur. On trompe une seconde fois pour éviter d’avouer une première tromperie. Vrain-Lucas fabriqua un jour une lettre par où Galilée, écrivant à Pascal, se plaignait que sa vue allât sans cesse s’af- faiblissant. Quelqu’un s’étonna. Des documents très sûrs ne prouvaient-ils pas que Galilée était devenu complètement aveugle quelques années avant la naissance de Pascal ? Croyez-vous que Vrain-Lucas s’embarrassa pour si peu ? Il se mit à sa table de travail, ou plutôt à son établi, et quelques jours après produisit « un nouvel autographe, d’où il ressortait que Galilée persécuté s’était fait passer pour aveugle sans l’être. Le faux engendre le faux. Les mensonges sont peut-être plus faciles à déceler que les inexactitudes,, parce que leurs causes sont plus apparentes et plus généralement connues. La plupart des hommes ne se rendent pas compte combien sont rares les témoignages rigoureusement exacts en toutes leurs parties. Deux sortes de défaillances sont à redouter : celles du souvenir et celles de l’attention. Notre mémoire est un instrument fragile et imparfait. C’est un miroir taché avec des plaques opaques, un miroir inégal qui déforme les images qu’il reflète.. Il faudrait pour chaque témoin (le juge peut s’y efforcer) déterminer, non seulement la valeur, mais encore la forme particulière de sa mémoire. Telle personne, qui dérit sans faute un paysage ou un monument qu’elle a vus deux: ou trois fois, ne peut citer correctement un chiffre. Pour l’historien comme pour le magistrat, rien n’est plus important que les dates. Hélas ! il est peu de choses que le commun des mortels retienne plus mal. Non seulement notre esprit, comme un panier troué, perd en route une partie des souvenirs qu’il a emmagasinés ; sur place, devant les faits eux-mêmes, il ne perçoit qu’un petit nombre de ces faits. On croit quelquefois qu’une déposition est d’autant plus sûre qu’elle porte sur des objets que le témoin a eu l’occasion de voir plus souvent. C’est trop estimer notre force d’observation. Nous ne remarquons pas les choses usuelles. Nous ne faisons attention qu’aux choses qui nous frappent. Presque tous nous circulons à moitié aveugles et à moitié sourds au sein d’un monde extérieur que nous ne voyons et n’entendons qu’à travers une sorte de brouillard. Si je demandais à ceux d’entre vous qui ont été mes élèves pendant l’année qui vient de s’écouler de me décrire la salle où nous nous réunissions plusieurs heures par semaine, je suis persuadé que la plupart de vos réponses renfermeraient des erreurs étonnantes. L’expérience a été tentée ailleurs : à Paris dans des écoles primaires, à Genève à FUniversitéf Elle a été concluante. Voici une autre expérience à laquelle vous pourrez procéder vous-mêmes, et dont je vous livre l’idée afin d’occuper, pendant les vacances, les loisirs des jours pluvieux. Demandez à une personne de votre entourage, possédant une montre d’homme, comment est fait sur sa montre le chiffre 6 : s’il est en caractères arabes ou romains, si la pointe du V est tournée vers le haut ou le bas, si la boucle du 6 est ouverte ou fermée,… etc. Souvent la personne interrogée vous répondra avec précision, et sans hésiter. Or sur la plupart des montres d’hommes le 6 n’existe pas, sa place étant occupée par le cadran des secondes. Nous lisons le chiffre absent, sans remarquer son absence. Avant d’accepter un témoignage, cherchons à déterminer quels sont les faits qui ont dû attirer l’attention du témoin et ceux au contraire qui ont pu lui échapper. Un médecin soigne un blessé. Je l’interroge à la fois sur la plaie qu’il examine tous les jours et sur la chambre du malade qu’il voit tous les jours aussi, mais sur laquelle il ne jette sans doute que des regards distraits. Je le croirai sur le premier point plutôt que sur le second. ^
Naturellement, c’est par la comparaison des témoignages les uns avec les autres qu’on arrive à dégager la vérité. Je vous ai parlé tout à l’heure du récit que Marbot a donné de sa traversée du Danube. Connaissant Marbot, on s’est méfié, et on a cherché à contrôler. Des documents dignes de foi noua font connaître jour par jour la marche des armées au printemps de 1809. Ils nous apprennent que sur le point de la rive gauche où Marbot prétend avoir abordé, il n’y avait pas de troupes autrichiennes dans la nuit du 7 au 8 mai. Nous savons, par ailleurs, que le Danube n’était pas encore entré en crue le 8 mai. Marbot s’est vanté d’avoir, bravant les fureurs d’un fleuve qui en réalité roulait des eaux paisibles, fait prisonnier à un endroit qu’il indique des Autrichiens qui, ce soir-là, étaient ailleurs. Pour comble de disgrâce, il s’est, par avance, infligé à lui-même un démenti. On a découvert une requête que, le 30 juin 1809, il adressait au maréchal Berthier pour obtenir une promotion. Dans ce papier, énumérant avec soin ses services, comme il convenait} il n’a mentionné nulle part le prodigieux exploit qui, accompli quelques semaines plus tôt, eût formé, s’il eût été vrai, le plus éclatant des titres. Contredit par les autres et par lui-même, voilà Marbot convaincu d’avoir altéré la vérité.
On a dit beaucoup de mal de la critique historique. On l’а accusée de détruire la poésie du passé. On a traité les érudits d’esprits secs et plats, et, parce qu’ils n’acceptaient pas les yeux fermés des récits que les générations se sont transmis d’âge en âge, on les a accusés d’insulter à la mémoire des hommes d’autrefois. Si l’esprit critique a tant de détracteurs, c’est sans doute qu’il est plus facile de le blâmer ou de le railler que d’en pratiquer les durs commandements. On a cru longtemps que les épopées du moyen âge renfermaient le récit, plus ou moins déformé, mais exact dans les traits essentiels, d’événements historiques. Nous savons aujourd’hui qu’il n’en est rien. Sous les grands bois des Ardennes, jamais le cheval Bayart n’a porté les fils Aymon. Un jongleur inventa l’amitié d’Ami et d’Amile. Jamais Aymerillot n’a pris Narbonne. Ces vieux poèmes ne sont que fiction, nous n’en doutons plus. Ont-ils pour cela cessé de nous émouvoir ? Jadis nous nous penchions sur eux, cherchant dans leur miroir brouillé le vague reflet d’événements incertains. Nous les traitions comme de mauvaises chroniques. Et voici que ce ne sont plus que de beaux contes ! Maintenant que nous savons les lire, ils nous offrent une claire image : celle de l’âme héroïque et puérile, avide de mystères et turbulente, du siècle qui les vit naître. Ce qui fait la beauté des légendes et leur vérité propre, c’est de traduire fidèlement les sentiments et les croyances du passé. A les connaître comme des légendes, nous les goûtons mieux. Et puis, je vous dirai toute ma pensée, s’il est vrai que la critique a quelquefois dissipé certains mirages qui étaient séduisants, après tout, tant pis ! L’esprit critique, c’est la propreté de l’intelligence. Le premier devoir, c’est de se laver.
Élaborées surtout par les historiens et les philologues, les règles de la critique du témoignage ne sont pas un jeu d’érudits. Elles s’appliquent au présent comme au passé. Quelques-uns d’entre vous se trouveront peut-être, plus tard, revêtus des redoutables pouvoirs du juge d’instruction. D’autres seront appelés, par notre loi démocratique, aux fonctions de juré. Et ceux-là même qui ne rendront jamais dans aucun Palais de Justice aucun arrêt ni aucun verdict devront et doivent déjà, à chaque instant, dans la vie quotidienne, recueillir, comparer, peser les témoignages. Souvenez-vous alors des principes de la méthode critique. Contre l’esprit de médisance, ils seront pour vous la plus sûre des armes. Contre l’esprit de défiance aussi. Le malheureux qui va sans cesse doutant de tout et de tous n’est d’ordinaire qu’un crédule . trop souvent trompé. L’homme averti qui sait la rareté des’ témoignages exacts est moins prompt que l’ignorant à accuser de mensonge l’ami que se méprend. Et le jour où, sur la place publique, vous aurez à prendre part dans quelque grand débat, qu’il s’agisse de soumettre à un nouvel examen une cause trop vite jugée, de voter pour un homme ou pour une idée, n’oubliez pas non plus la méthode critique. C’est une des routes qui mènent vers le vrai.
Marc Bloch, Amiens, 13 juillet 1914


