Nous avons évoqué dans un article précédent l’importance historiographique des « Caractères originaux de l’histoire rurale française » de Marc Bloch, publiés pour la première fois en 1931 à Oslo.
L’extrait ci-dessous est issu du premier chapitre intitulé « Les grandes étapes de l’occupation du sol ». Marc Bloch y évoque ici l’importance économique – et la vie sociale qui l’accompagne – des forêts du haut Moyen Âge, avant la vague des grands défrichements des XIᵉ-XIIIᵉ siècles. Lieu de vie et d’activités multiples, la forêt est, au haut Moyen Âge, une source importante de nourriture et de matières premières indispensables aux activités « industrielles » médiévales. Cette civilisation du bois et de la forêt s’est maintenue pendant de nombreux siècles, bien après les grands défrichements.
Au-delà de son intérêt proprement historique, ce texte illustre la capacité du grand savant qu’était Marc Bloch à transmettre la connaissance historique dans un langage accessible et vivant.
[…] Surtout, la forêt du haut moyen-âge, la forêt de l’ancienne France, en général, même sans clairières de culture, était loin d’être inexploitée ou vide d’hommes.
Tout un monde de « boisilleurs », souvent suspect aux sédentaires, la parcourait ou y bâtissait ses huttes : chasseurs, charbonniers, forgerons, chercheurs de miel et de cire sauvages (les « bigres » des anciens textes), faiseurs de cendres, qu’on employait à la fabrication du verre ou à celle du savon, arracheurs d’écorces qui servaient à tanner les cuirs ou même à tresser des cordes. Encore à la fin du XIIe siècle, la dame de Valois entretient dans ses bois de Viry quatre serviteurs : l’un est un essarteur (nous sommes déjà au moment du défrichement), les trois autres, un poseur de pièges, un archer, un « cendrier ». La chasse, à l’ombre des arbres, n’était pas seulement un sport; elle fournissait de cuir les tanneries urbaines ou seigneuriales, les ateliers de reliure des bibliothèques monastiques; elle approvisionnait toutes les tables, voire les armées : en 1269, Alphonse de Poitiers, qui se préparait à la croisade, ordonna de tuer un grand nombre de sangliers, dans ses vastes domaines forestiers de l’Auvergne, pour en emporter «outre-mer» les chairs salées. Aux habitants des lieux avoisinant, la forêt, en ces temps moins éloignés qu’aujourd’hui des antiques habitudes de la cueillette, offrait une abondance de ressources dont nous ne nous faisons plus idée. Ils allaient y quérir, bien entendu, le bois, beaucoup plus indispensable à la vie qu’en nos âges de houille, de pétrole et de métal : bois de chauffage, torches, matériaux de construction, planchettes pour les toitures, palissades des châteaux forts, sabots, manches de charrues, outils divers, fagots pour consolider les chemins. Ils lui demandaient, en outre, toutes sortes d’autres produits végétaux : mousses ou feuilles sèches de la litière, faînes pour en exprimer l’huile, houblon sauvage, et les âcres fruits des arbres en liberté – pommes, poires, alizes, prunelles – et ces arbres eux-mêmes, poiriers ou pommier que l’on arrachait pour les greffer ensuite dans les vergers. Mais le principal rôle économique de la forêt était ailleurs, là où, de nos jours, nous nous sommes désaccoutumés de le chercher. Par ses feuilles fraîches, ses jeunes pousses, l’herbe de ses sous-bois, ses glands et ses faînes, elle servait, avant tout, de terrain de pâture. Le nombre des porcs que ses divers quartiers pouvaient nourrir fut, pendant de longs siècles, en dehors de tout arpentage régulier, la mesure la plus ordinaire de leur étendue. Les villageois riverains y envoyaient leur bétail, les grands seigneurs y entretenaient à demeure de vastes troupeaux, et pour les chevaux de véritables haras. Ces hordes animales vivaient presque à l’état de nature. Au XVIe siècle encore – car ces pratiques se maintinrent longtemps – le sire de Gouberville, en Normandie, part, à de certains moments, dans ses bois, à la recherche de ses bêtes, et ne les trouve pas à chaque coup; une fois, il ne rencontre que le taureau « qui clochoyt » et « qu’on n’avoyt veu passé deux moys »; un autre jour, ses domestiques réussissent à prendre des « juments folles … lesquelles on avoyt failli à prendre puys deux ans ».
Cette utilisation assez intense et en tout cas fort désordonnée avait progressivement diminué la densité des futaies. Qu’on songe seulement combien l’écorçage devait faire périr de beaux chênes! Encombrée de troncs morts et souvent de buissons, qui la rendaient difficilement pénétrable, la forêt, au XIe et XIIe siècles, n’en était pas moins, par endroits, passablement clairsemée. Lorsque l’abbé Suger voulut faire choix, dans l’Iveline, de douze belles poutres pour sa basilique, ses forestiers doutèrent du succès de sa recherche et lui-même n’est pas éloigné d’attribuer à un miracle l’heureuse trouvaille qui, finalement, couronna son entreprise. Ainsi, raréfiant ou débilitant l’arbre, la dent des bêtes et la main des boisilleurs avaient, de longue date, préparé l’œuvre du défrichement. Pourtant, dans le haut moyen-âge, les grands massifs étaient encore si à part de la vie commune qu’ils échappaient, ordinairement, à l’organisation paroissiale dont le réseau s’étendait à toute la zone habitée.
Au XIIe, au XIIIe siècles, on se préoccupe activement de les y faire rentrer. C’est que, de toutes parts, ils se trouent de cultures, qu’il faut soumettre à la dîme, et se peuplent de laboureurs à demeure. Sur les plateaux, au versant des collines, dans les plaines d’alluvions, on les attaque par la hache, la serpe ou le feu. Bien rares, à vrai dire – si même il en fut -, ceux qui disparurent tout à fait. Mais beaucoup furent réduits à l’état de lambeaux. […]
Marc Bloch, Les caractères originaux de l’histoire rurale française, chapitre 1, extrait.


