Marc Bloch fut un immense historien, la cause est entendue. Parmi ses livres marquants, « Les caractères originaux de l’histoire rurale française » figure en bonne place.
Achevé à Strasbourg en 1930 et publié pour la première fois à Oslo en 1931, « Les caractères originaux de l’histoire rurale française » sont contemporains de la fondation par Marc Bloch et Lucien Febvre des Annales d’histoire économique et sociale, dont le premier numéro est paru en janvier 1929. L’ouvrage de 1931 s’inscrit donc pleinement dans le projet des Annales de décloisonner et d’ouvrir le champ de la discipline historique sur l’économie, la sociologie et bientôt l’histoire des mentalités.
Dans la perspective d’une histoire inscrite dans la longue durée, Marc Bloch explore les grandes étapes et les formes d’occupation du sol, les techniques agricoles et les structures sociales des campagnes françaises. Gros travailleur, polyglotte et fin connaisseur des travaux historiographiques de son temps, Bloch ne manque pas, dans son introduction, d’inscrire son ouvrage et sa réflexion dans le cadre des recherches entreprises sur l’histoire agraire en Angleterre et en Allemagne, depuis la fin du 19e siècle. Et si l’ouvrage de Marc Bloch a pu être qualifié de pionnier, c’est avant tout à l’échelle de l’historiographie française.
Le premier extrait que nous présentons est issu de l’introduction rédigée par Marc Bloch le 10 juillet 1930 et dans lequel il expose son ambition : publier une première synthèse sur un sujet encore peu exploré et, malgré « les lacunes de la recherche », stimuler et inciter les nouvelles générations d’historiens à creuser le sillon ouvert par Bloch, qui rendront bientôt son « essai tout à fait caduc ».
Les deux extraits suivants ont été rédigés par l’ami de l’auteur, Lucien Febvre, dans la préface à la réédition des « Caractères originaux », quelque 20 ans plus tard. L. Febvre, qui a le sens de la formule et de l’hommage, reprend l’idée de Bloch : « tout beau livre d’histoire est à refaire au bout de vingt ans ».
Une leçon à méditer par les faux historiens des plateaux télé et les politiciens de pacotille qui rêvent de figer l’histoire de France dans on ne sait quel roman national poussiéreux.
Extrait nº1 : Marc Bloch
Nos ignorances sont grandes. Je me suis efforcé de n’en dissimuler aucune, pas plus les lacunes de la recherche, en général, que les insuffisances de ma propre documentation, fondée, en partie, sur une enquête de première main, mais faite, surtout, de coups de sondes. Sous peine, cependant, de rendre l’exposé illisible, je ne pouvais multiplier les points d’interrogation autant qu’en droit il eût été nécessaire. Après tout, ne doit-il pas toujours être entendu qu’en matière de science toute affirmation n’est qu’hypothèse? Le jour où des études plus approfondies auront rendu mon essai tout à fait caduc, si je puis croire qu’en opposant à la vérité historique des conjectures fausses je l’ai aidée à prendre conscience d’elle-même, je m’estimerai pleinement payé de mes peines.
Marc Bloch, Les caractères originaux de l’histoire rurale française, réédition Armand Colin, 1952, introduction, page VIII
Extrait nº2 et 3 : Lucien Febvre
Publié pour la première fois à Oslo en 1931, en même temps qu’à Paris au « Belles-Lettres», le livre de Mare Bloch : Les Caractères originaux de l’histoire rurale française, est épuisé depuis longtemps.
De son vivant, Marc Bloch avait le ferme dessein de le rééditer : il me l’a dit bien des fois. Mais il n’était pas question pour lui de reproduire purement et simplement son texte original. Il savait, mieux que personne, qu’un historien n’arrête pas le temps – et que tout beau livre d’histoire est à refaire au bout de vingt ans : ou alors c’est qu’il a manqué son but, qu’à personne il n’a communiqué le désir de vérifier ses fondations et de dépasser en les précisant ses conceptions les plus hardies. Le temps a manqué à Marc Bloch pour rejaire son grand livre comme il leût désiré. L’eût-il vraiment refait d’ailleurs ? J’ai dans lidée qu’à cette tâche un peu mélancolique et difficile entre toutes (car un auteur, retravaillant une de ses oeuvres anciennes, se sent malgré tout prisonnier de son canevas
primitif et ne peut que peiner à s’en détacher), Marc Bloch eût probablement préféré l’amusement d’un nouveau livre à concevoir et à réaliser … Peu importe ; notre ami a emporté dans sa tombe ce secret en même temps que bien d’autres. Et le fait est là : un de nos classiques de l’Histoire attend, depuis vingt ans, sa réédition : la voici. […]Mais, et Bloch le savait mieux que personne, – le livre de 1931 ne pouvait être fécond que dans la mesure où il se révélerait rapidement provisoire. Où, petit à petit, il serait pillé sans doute (nos livres sont faits pour cela), digéré, transféré dans le domaine commun – et, plus encore, discuté, contredit, rectifié et revisé sans arrêt. Bloch le savait et, avec plus d’ardeur, plus d’autorité, plus de compétence que personne, il s’employait le premier à ce labeur de rénovation. Ne lui en faisons pas un mérite moral. Il faut .être stupide pour se juger infaillible. Il faut être le contraire d’un historien pour croire au livre « définitif ». Il faut être borné mesquinement pour ne pas saisir la grandeur d’une besogne incessante d’élargissement, d’approfondissement, de mise au point des conceptions les plus brillantes, des constructions les plus solides en apparence. […]
Les caractères originaux de l’histoire rurale française, réédition Armand Colin, 1952, avertissement au lecteur de Lucien Febvre, pages III et V


