Jeune professeur d’histoire, Marc Bloch est mobilisé dès le mois d’août 1914 comme sergent d’infanterie et termine la guerre avec le grade de capitaine, dans les services de renseignement ; cité quatre fois à l’ordre de l’armée, il est décoré de la Légion d’honneur pour faits militaires. Profondément patriote, l’expérience de la guerre l’a fortement marqué, mais c’est aussi en historien qu’il la vit et l’analyse.
L’extrait présenté a pour objet la formation des rumeurs et des légendes dans la zone du front, « un peu en arrière des traits enlacés qui dessinaient les premières positions ». Il est issu d’Apologie pour l’Histoire, rédigé pendant la Seconde Guerre mondiale, mais cette question des rumeurs avait déjà fait l’objet d’un petit essai publié en 1921, Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre.
Cette question des rumeurs doit aussi être rattachée à cette quête de vérité, cette obsession à distinguer le vrai du faux dans les sources documentaires, dont on trouve déjà des traces alors qu’il n’est qu’un jeune professeur de lycée, et qui constitue chez Marc Bloch une éthique exigeante du métier d’historien.
Et c’est évidemment en historien médiéviste qu’il analyse la formation des rumeurs pendant la Première Guerre mondiale, dont les conditions particulières de combat permettaient « un renouveau prodigieux de la tradition orale, mère antique des légendes et des mythes ».
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Le rôle de la propagande et de la censure [pendant la guerre 14-18] fut à sa facon considérable. Mais exactement inverse de ce que les créateurs de ces institutions attendaient d’elles. Comme l’a fort bien dit un humoriste : « L’opinion prévalait aux tranchées que tout pouvait être vrai à l’exception de ce qu’on laissait imprimer. » On ne croyait pas aux journaux ; aux lettres guère plus ; car, outre qu’elles arrivaient irrégulièrement, elles passaient pour très surveillées. D’où un renouveau prodigieux de la tradition orale, mère antique des légendes et des mythes. Par un coup hardi, que n’eût jamais osé rêver le plus audacieux des expérimentateurs, les gouvernements, abolissant les siècles écoulés, ramenaient le soldat du front aux moyens d’information et à l’état d’esprit des vieux âges, avant le journal, avant la feuille de nouvelles, avant le livre.
Ce n’était pas ordinairement sur la ligne de feu que que les rumeurs prenaient naissance. Pour cela, les petits groupes y étaient beaucoup trop isolés les uns des autres. Le soldat n’avait point le droit de se déplacer sans ordre; il ne l’eût fait, d’ailleurs, le plus souvent qu’au péril de sa vie. Par moments circulaient des voyageurs intermittents : agents de liaison, téléphonistes réparant leurs lignes, observateurs d’artillerie. Ces personnages considérables frayaient peu avec le simple troupier. Mais il y avait des communications périodiques, beaucoup plus importantes. Elles étaient imposées par le souci de la nourriture. L’agora de ce petit monde des abris et des postes de guet, ce furent les cuisines. Là, une ou deux fois par jour, les ravitailleurs, venus des divers points du secteur, se retrouvaient et bavardaient entre eux ou avec les cuisiniers. Ceux-ci savaient beaucoup, car placés au carrefour de toutes les unités, ils avaient en outre le rare privilège de pouvoir quotidiennement échanger quelques mots avec les conducteurs du train régimentaire, hommes fortunés qui cantonnaient au voisinage des états-majors ». Ainsi, pour un instant, autour des feux en plein vent ou des foyers des roulantes, se nouaient, entre des milieux singulièrement dissemblables, des liens précaires. Puis les corvées s’ébranlaient par les pistes et les boyaux et ramenaient jusqu’au plus avant du front, avec leurs marmites, les renseignements, vrais ou faux, presque toujours déformés en tout cas et prêts là-bas pour une nouvelle élaboration. Sur les plans directeurs, un peu en arrière des traits enlacés qui dessinaient les premières positions, on aurait pu ombrer de hachures une bande continue : c’eut été la zone de formation des légendes.
Or l’histoire a connu plus d’une société régie, en gros, par des conditions analogues ; à cette différence près qu’au lieu d’être l’effet passager d’une crise tout exceptionnelle, elles y représentaient la trame normale de la vie. Là aussi, la transmission orale était presque la seule efficace. Là aussi, entre des éléments très fragmentés, les liaisons s’opéraient presque exclusivement par des intermédiaires spécialisés ou en des points de jonction définis. Colporteurs, jongleurs, pèlerins, mendiants tenaient la place du petit peuple errante des boyaux. Les rencontres régulières se produisaient dans les marchés ou à l’occasion des fêtes religieuses. Ainsi, par exemple, durant le haut Moyen Âge. Faites à coup d’interrogatoires, avec les passants pour informateurs, les chroniques monastiques ressemblent beaucoup aux mémentos qu’auraient pu tenir, s’ils en avaient eu le goût, nos caporaux d’ordinaire. Ces sociétés-là ont toujours été, pour les fausses nouvelles, un excellent bouillon de culture. […]
Marc Bloch, Apologie pour l’histoire, réédition Dunod poche, extrait p. 165-167


