Durant son existence, Marc Bloch s’est défini avant tout comme français, historien et républicain. Cette posture, que l’on retrouve aussi bien chez Alfred Dreyfus ou encore Pierre Mendes France, démontre l’existence d’individus se considérant comme des héritiers de l’émancipation révolutionnaire (allusion à la Déclaration des droits de l’homme) et de l’idéal républicain universel, pour qui la judéité est une appartenance privée et non un marqueur politique. On pourrait ajouter la laïcité également.
Face à la montée de l’antisémitisme — qui s’intensifie en France dans les années 1930, notamment avec la propagande de l’extrême droite et les lois de Vichy, à partir de 1940 — Bloch adopte une posture digne et résolue. Il ne fait pas de sa judéité un combat public, mais refuse absolument de la renier, comme le démontre une réflexion écrite dans L’Étrange Défaite (rédigé en 1940), que l’on peut interpréter comme un véritable acte de foi républicain face à l’antisémitisme ambiant :
« Je suis juif, sinon par la religion que je ne pratique pas, du moins par la naissance. Je n’entends pas que jamais une persécution me fasse renier ce que j’ai toujours considéré comme une donnée sans honte. »
Cette déclaration est fondamentale : elle montre un homme qui assume pleinement ce qu’il est, non par fierté communautaire, mais par refus du reniement sous la contrainte. C’est une posture éthique avant d’être politique.
L’extrait de la lettre choisie revient sur la manière dont Marc Bloch a perçu la montée d’un antisémitisme larvé dans les milieux bourgeois en général et universitaires en particulier, bien avant la promulgation du statut des juifs par le régime de Vichy, le 3 octobre 1940. Au moment où il écrit, un second statut des Juifs a été promulgué quelques semaines auparavant, le 2 juin.
[…] Autre question délicate (c’est le jour) : la question prétendument raciale. D’abord vous ne m’avez pas compris. Je ne vous rappelais qu’entre nos soucis paternels, il y a une différence. Ç’eût été bien inutile. Je vous rappelais que c’est, entre nous, la seule différence ; que le reste, les « ennemis » personnels, ça ne compte pas. Ou, si vous voulez, ça ne compte que sur un plan secondaire. Il est parfaitement légitime, pour des gens comme moi, de tâcher de défendre les siens contre un certain brigandage. À condition de ne pas considérer ce but, ni comme unique, ni comme le principal. Une seule chose pourrait, venant de vous comme de n’importe qui, mettre en boule les fameux nerfs dont, paraît-il, il m’arrive quelquefois de souffrir : ce serait que l’on put me croire capable de faire passer aucun souci, qui me fût propre ou qui fût propre au mien, avec la grande cause qui, pour nous tous, est la même. Je puis rendre à mes enfants l’hommage qu’ils ne refusent pas et ne sentent pas, là-dessus, autrement que moi.
Cela dit, croyez-vous très équitable de juger un groupe entier – très peu groupe, d’ailleurs, et qui ne se sent pas tel – par la conduite de quelques hauts bourgeois accrochés à leurs sous ou à leur « situation » ? Le mot : « ils se battront jusqu’au dernier aryen » est terrible. Savez-vous pourquoi ? Parce qu’il montre, clair comme le jour, combien l’antisémitisme est un poison subtil, contagieux, polyfiltrant. J’en sais plus d’un, pourtant, de ces non-aryens, j’en sais de tout proches de moi – au point d’en éprouver mainte angoisse – qui, après s’être vraiment battus, quand se battre voulait dire s’exposer aux bombes d’avion et aux rafales de mitrailleuses, continuent aujourd’hui de risquer leur peau. De la risquer, bien entendu, obscurément. Ce pourquoi, vous ne le savez pas. Ce pourquoi, on ne le sait pas. Et ce pourquoi la calomnie court.
Le grand mal voyez-vous, c’est l’esprit de distinction ; c’est le numerus, simplement le nombre, avant d’être clos. Le dénombrement ne précède pas seulement, il propose presque forcément clôture, tacite ou expresse. J’ai vu cette évolution s’annoncer, lentement, sûrement, dans les années qui ont précédé la guerre. C’était de cette façon, surtout, que se faisait, chez nous, l’osmose de l’esprit raciste d’à côté. Et elle était, cette évolution, beaucoup plus dangereuse que l’antisémitisme avoué, stupide, violent. Parce qu’elle entamait des milieux où l’on aurait rougi – ou ri – de s’entendre accuser d’antisémitisme ; où l’on se vantait de rester fidèle, en effet, à une célèbre Déclaration, où on croyait l’être, sans se rendre compte combien on s’en écartait. (et peut-être aujourd’hui encore, les cercles les plus purs de cette contamination sont-ils, comme vous l’indiquez, quelques groupes passionnément chrétiens.)
Le mot juste, c’est à Péguy qu’il le faut demander, à Péguy, dieu singulier de fidèles qui lui est honni : « On me dit que la haute finance juive n’a pas d’esprit national. C’est possible. Connaissez-vous une haute finance qui soit nationale ? » Le jour où, dans les milieux les plus « sympathiques », comme vous dites, on ne pensera plus : « Ce Juif se conduit mal », mais « ce bourgeois se conduit comme il est presque inévitable que de hauts bourgeois se conduisent, ce pleutre se conduit en pleutre » ; et où l’on ajoutera « d’ailleurs nous ne voyons guère que les pleutres ; les autres, il y a quelques bonnes raisons pour que nous ne les voyions pas » ; ce jour-là l’antisémitisme larvé, de beaucoup le plus redoutable chez nous, commencera de mourir. Et voilà, mon cher ami, ce que les hommes comme moi ; – les hommes qui ne se sentent nullement solidaires de maiître Aleph, ni de M. X ou de M. Y (pas plus qu’universitaire et professeur au collège, vous vous sentez solidaire d’un autre universitaire et professeur de collège ; aujourd’hui bibliothécaire) ; les hommes qui se sentent tout simplement Français, de cette France où leurs aïeux ont vécu depuis bien plus des cinq générations fatidiques, de cette France pour laquelle, à la génération précédente, leurs pères et oncles ont opté, – les hommes que les braves paysans, leurs voisins – fort bon juge en la matière – pas plus que les soldats, jadis, appelés à se battre à côté d’eux, se sentent en rien différents des autres Français ; – voilà ce que ces hommes vous demandent, voilà ce que nous vous demandons de dire autour de vous. Même, ou plutôt surtout dans les milieux « sympathiques ». […]
Lettre de Marc Bloch à Lucien Febvre, 17 août 1941, extrait
Source : Marc Bloch et Lucien Febvre, Correspondance. Édition établie, présentée et annotée par Bertrand Müller. Tome III : Les « Annales » en crise (1938-1943). Fayard, 2003, extraits pp. 168-169.


