Personne sans doute n’était plus qualifié que Lucien Febvre pour rendre hommage à Marc Bloch, assassiné par les nazis, le 16 juin 1944.

Collègue de Marc Bloch depuis leur rencontre à l’université de Strasbourg en 1920, les deux historiens, l’un médiéviste et l’autre moderniste, ont partagé les mêmes combats pour imposer une nouvelle conception de l’histoire et ont fondé ensemble, en janvier 1929, la revue des Annales d’histoire économique et sociale, dont chacun connaît l’importance historiographique. Ce compagnonnage professionnel avait tissé entre les deux hommes une véritable amitié, dont témoignent les extraits de la correspondance que les deux historiens ont échangée pendant la guerre.

Le texte que nous publions est un très large extrait de l’hommage que Lucien Febvre a rédigé dans le premier numéro des Annales d’histoire sociale publié en 1945, dans la France libérée. Ce numéro est entièrement consacré à Marc Bloch, ce qui n’était que justice.

L’art de l’hommage est difficile et Lucien Febvre se demande : « Vais-je pouvoir, vais-je savoir parler de lui comme il le faudrait : en toute objectivité, en toute efficacité ? » . Il nous semble que le défi a été relevé de belle manière. Mêlant  souvenirs de son ami, récit de son assassinat et hommage signalé au cofondateur des Annales, Lucien Febvre  met en lumière chez Marc Bloch « l‘unité de sa vie et de sa pensée », de celui qui fut « professeur en Sorbonne et qui aimait la France — à en mourir ».

Note : vous pouvez lire l’intégralité de l’hommage de Lucien Febvre à son ami en cliquant : Y Ici


De l’Histoire au martyre : Marc Bloch 1886-1944

Vais-je pouvoir, vais-je savoir – alors que nos deux vies, alors que nos deux actions ont été mêlées, si fraternellement mêlées depuis vingt-cinq ans – vais-je pouvoir, vais-je savoir parler de lui comme il le faudrait : en toute objectivité, en toute efficacité ?
Tant de souvenirs m’assaillent et m’étouffent …
Voici Strasbourg, le Strasbourg de 1920, tout claquant de drapeaux, tout chantant de Marseillaises – Strasbourg où, pour la première fois, il m’apparut en octobre 1920, dans une de ces réunions du début, à la Faculté des Lettres, qui nous ont laissé à tous de tels souvenirs. Nous étions là quarante, arrivés de la veille, venant à peine de quitter l’uniforme : Français passionnés, certes – nous venions de le montrer, quatre années durant, les armes à la main : mais ce que nous entendions être désormais, de toutes nos forces, exclusivement, c’étaient les serviteurs passionnés de la Science et de la Vérité dans cette Alsace déchirée dont nous sentions, tous, que la bonne santé morale allait, pour une large part, dépendre de notre effort.
Bloch était là, qui me semblait très jeune. On est toujours très jeune, à 32 ans, aux yeux d’un homme de quarante. Bloch était là, ardent, contenu, plein d’un intransigeant désir de servir et qui, tout de suite en confiance, m’interrogeait comme on interroge un frère plus âgé.
Voici Strasbourg. Et voilà, à l’autre bout du film, ce jour de Pâques 1943 où, de Lyon tout proche, il vint á l’improviste me surprendre dans mon Jura. Grande promenade le matin dans une campagne printanière, promenade pleine de brèves confidences sur son action et de longues questions sur le paysage, si différent de ce paysage de Creuse qu’il emportait dans ses yeux. Après quoi, dans l’auberge du bourg, ce déjeuner improvisé avec des amis chers : le seul repas peut-être qui. dans cette période de cauchemar, m’ait laissé, grâce à lui, le souvenir d’une agape, Agapé, la Paix : et c’était bien de paix que nous rêvions tous. De paix dans la victoire, accouchée par le fer. De paix dont nous savions, dont nous disions qu’elle serait dure. Mais si dure, non : nous ne savions pas…

Entre temps, que d’images dans le film de nos deux vies ? Depuis ces longues causeries, à Strasbourg, sur le trottoir central de l’allée de la Robertsau (et combien de fois le cher Maurice Halbwachs n’est-il pas venu y prendre part, lui, son confiant sourire, son ardente curiosité de savoir, de connaître, de chercher) — depuis ces longues causeries jusqu’à nos brefs entretiens, à Paris, dans les derniers mois : Bloch tombant brusquement, un soir, à la maison : « Je viens vous demander à dîner. » Et tout de suite cent questions. Et d’abord les Annales, les Annales, et les Annales, qu’il était si heureux de voir survivre au désastre. Oui, en tout ce lemps, que d’idées échangées, prises, reprises et mêlées… Idées de lui ou de moi? Mais n’a-t-il pas dit dans une page très belle — une page écrite le 20 mai 194, pour servir d’Avant-Propos à son dernier livre qu’il m’a dédicacé : « Longuement, nous avons combattu de concert pour une histoire plus longue et plus humaine… Parmi les idées que je me propose de soutenir, plus d’une, assurément, vient tout droit de vous. De beaucoup d’autres, je ne saurais décider, en toute conscience, si elles viennent de vous, de moi ou de nous dcux…Vous approuverez, je m’en flatte, souvent. Vous me gourmanderez quelquefois. Et tout cela fera entre nous un lien de plus … »

Certes, il m’est difficile de me séparer de lui. De m’écarter de lui pour l’expliquer. Pour dire surtout, pour dire essentiellement l’unité de sa vie et de sa pensée. Et ce qui fut le principe même de cette unité.

***

Car, entendons tour à tour dialoguer la Résistance et l’Université. L’une qui, avec Georges Altman, avec Albert Bayet, avec René Courtin, nous parle de Narbonne. L’autre qui, avec Paul Etard, avec le doyen Cholley, nous parle du biographe de la Société Féodale. Deux Marc Bloch ? Celui de la Résistance, le Martyr ? Celui de l’Université, l’Historien ? Deux Bloch ? Non. Un seul. Il n’y en a jamais eu qu’un. Le nôtre, puis-je dire ici, dans ces Annales. Le même.

Le même quand, assis dans sa chaire, il faisait de l’histoire, son histoire, notre histoire, vivante et militante, — ou quand, au front, par deux fois, il obéissait les armes à la main à l’appel profond de tout ce que cette histoire remuait en lui.

Le même, bien le même, quand, missionnaire fêté, il portait d’Angleterre en Belgique, de Norvège en Espagne, la bonne parole française dans les Universités étrangères et les Hautes écoles, ou quand, à Lyon, dans son poste de combat, pour que cette pensée pût survivre et persister, il nouait de ses mains, un à un, méthodiquement, tous les fils d’une trame solide et embrouillée …

Le même enfin, toujours le même, ici, dans cette vieille maison de Sorbonne dont il avait en lui le respect héréditaire — et là-bas, au fond de sa cellule du sinistre Fort Montluc, quand, à peine remis de ces abominables séances de torture qui marquèrent quotidiennement les débuts de sa captivité — il enseignait la France, le soir venu, gentiment, clairement, faut-il dire fraternellement ? Non ; disons le vrai mot : « démocratiquement », à des hommes simples, prisonniers comme lui parce que Français comme lui. Ils ignoraient son nom et plus encore son oeuvre. Ils savaient simplement qu’il était professeur en Sorbonne et qu’il aimait la France — à en mourir.

Non, pas deux Bloch. Jamais deux Bloch. Ils ne font qu’un, ce Bloch vivant, souriant, plein de gaîté malicieuse derrière ses grosses lunettes, ce Bloch dont nous replaçons l’image en tête de ces Hommages, sous les yeux des lecteurs amis— et l’autre, ce Bloch d’outre-tombe dont la photographie me vient du charnier de Saint-Didier-de-Formans par les soins de la Police Judiciaire : la photographie du supplicié n° 14, avec l’étonnante fixité de son regard, sa bouche demi-ouverte, comme pour une dernière question — et sur la joue, sur l’oreille, le sang du coup de grâce … Image affreuse, sans doute. Mais qu’il faut avoir le courage d’évoquer, sans fausse pudeur, sans pudeur complice. Comme il faut évoquer, comme je veux évoquer à l’aide d’un autre document irrécusable — l’étonnante déposition d’un rescapé de la sanglante tragédie, Charles Perrin dit Vauban — ce pré carré bordé de hauts buissons qui fut le lieu du sanglant sacrifice… Là-bas, quelques kilomètres au nord de Trévoux, sur la route de Bourg-en-Bresse. Entre vingt et vingt et une heure. Le soir achève de tomber, magnifique de sérénité, sur ces immenses prairies des bords de Saône qu’il faut avoir vu, comme, alors, dans la splendeur de leur floraison. Tout à coup du bruit. Un ronflement de moteur. Un camion qui s’arrête. Des Allemands l’entourent. Quatre Français en descendent. On leur ôte les menottes, on les pousse. Ils franchissent les buissons, font quelques pas hésitants dans le pré. Une rafale de mitraillette, ils s’écroulent. Au tour des quatre suivants. Puis des quatre suivants. Des cris montent vers le ciel : « Vive la France ! Adieu ma femme ! » [1] Des cris. Des rafales. Et puis un grand silence : les assassins s’en vont …

Non, n’ayons pas peur de nous arrêter sur ces affreuses images. Imaginons Bloch, imaginons l’un des plus grands savants de notre Europe au milieu de ceux dont les brutes enlèvent les menottes. Bloch que, quelques minutes plus tôt, sur la place Bellecour, un officier allemand, ivre, une bouteille de champagne à la main, insultait, lui et ses camarades, alors que le camion les menait à la mort. Imaginons Bloch gravissant, tête haute, ce calvaire. Dans la ferveur de son dernier cri, de son dernier Vive la France — qui démêlera la part du savant et celle du martyr ?

Un seul Marc Bloch. Le même. Et il le savait bien. Il s’en rendait compte. Vous lirez, demain, dans son dernier livre (celui qu’il intitulait tantôt Apologie pour l’Histoire, tantôt Métier ďhistorien, sans avoir opté définitivement pour l’un ou l’autre de ces deux beaux titres), vous lirez demain une curieuse page. La voici :

« Un travailleur, que j’ai quelques raisons de très bien connaître — un travailleur m’a raconté, qu’à Dunkerque, comme il attendait sans trop d’impatience sur la côte bouleversée un incertain embarquement — un de ses camarades lui dit, avec une mine d’étonnement : « C’est singulier, vous n’avez pas l’air de détester l’aventure ?…>

Sur quoi Bloch s’arrête. Médite un peu. Et ajoute ces mots profonds :

« Mon ami aurait pu répondre qu’en dépit du préjugé courant, l’habitude de la recherche n’est nullement défavorable, en effet, à une acceptation assez aisée du pari avec la destinée … »

Tout Bloch en ces lignes. Sa modestie un peu parée. Son attention sans cesse en éveil sur lui et sur les autres. Sa rapidité à s’emparer de loin ce qui, dans la vie, passait à portée de son intelligence. Et cette sorte de satisfaction fière, redressée, de l’homme qui porte en lui les deux natures, celle du savant, celle du gentilhomme, et, qui ne les oppose pas. mais les féconde, les explique, les exalte l’une par l’autre.

Mais allons au fond du débat. Ce camarade — officier de carrière sans doute —qui, sur la plage de Dunkerque, s’étonnait de voir ce savant, ce déjà vieux Monsieur grisonnant et correct, demeurer calme et peut-être amèrement ironique — pourquoi trouvait-il singulier qu’un homrne d’études, qu’un savant accueillît en lui, sans répugnance et peut-être avec une joie secrète, ce frémissement de l’homme qui vit les heures du destin ?

Pourquoi ? Parce qu’il était Français et que les Français, quoiqu’ils en pensent, n’aiment pas beaucoup, ne comprennent pas beaucoup la Science ni les Savants.

Pourquoi ? Parce que je me rappelle, dans les vieilles auberges de village, du temps de ma jeunesse, la naïve estampe d’Epinal difficile à lire sous les piqûres de mouches : “ Crédit est mort. Ses Mauvais Payeurs l’ont tué … Hélas,  » Clio est morte, les mauvais historiens l’ont tuée “ : la belle estampe, dont on pourrait également rêver…

Les mauvais historiens, mais il n’y a que les mauvais ?

***

Сertes, il y a une histoire imbécile, une histoire qui rabougrit l’homme, une histoire pour perroquets bien stylés dont personne ne saurait, se nourrir. Une histoire qui ne sait même pas se définir elle- même, « La Science du Passé » ainsi se qualifie-t-elle volontiers avec deux majuscules.  » Science du Passé”, l’étrange imagination ! Pourquoi pas une  » Science du Présent” ? ou, du moment qu’on conjugue, une  » Science du Futur « ?

Oui, i1 y a une histoire qui tantôt oscille entre un patient labeur de taupe enfermée dans sa galerie ténébreuse — et un vain travail de chroniqueur récoltant, à travers les Siècles et les Civilisations révolues, tout ce qui brillle, tout ce qui plaît à la foule : mariages royaux, adultères princiers, complots, assassinats, émeutes, scandales. Ou parfois, plus graves ou plus frivoles. de grands congrès diplomatiques — mais isolés de ce qui leur donnerait un sens. Une histoire à la mesure du petit bourgeois. Disons, 1еs arrières-petits-enfants de Charles et d’Emma Bovary.

Il y a cette histoire. Il y a l’autre. Celle de Marc Bloch. Celle des Annales. Et qui d’abord est maîtresse d’humanité. Car son vrai nom, c’est : l’histoire humaine.

Histoire, science de l’homme. C’est notre roc. notre foi — c’est le roc, c’est la foi de Marc Bloch. Et qu’on n’objecte pas : “Mais enfin, quand Bloch lui-même fait l’histoire des champs, ou des pratiques agraires, il ne fait pas de l’histoire humaine”. Mais si ! Le champ, Bloch montre en lui, voit en lui, essentiellement l’œuvre des hommes.Les pratiques agraires ? Quand il trouve,dans une miniature des Grandes Heures du Duc de Berry, les moissons haut coupées à la faucille et, dans une campagne de Creuse, aujourd’hui, les moissons coupées bas, à la faulx — il note « aussitôt : « Coupe haute, mentalité communautaire, le chaume abandonné à la pâture banale >> — ou bien : « Coupe basse, mentalité moderne, strictement individualiste : à chacun son bien. Deux techniques ? Oui. Mais par elles, révélé, un conflit — non pas de mécaniques, mais de mentalité ».

Et de tout ainsi … Histoire humaine, histoire synthétique. Car elle ne découpe pas l’homme en fonctions séparées : là, les agitations de l’homo politicus : là, les prières de l’homo religiosus : là, les passions mercantiles de l’homo œconomicus. Non, l’homme. Rien que l’homme. L’homme qui se met tout entier dans l’homme.

El encore : Histoire humaine, histoire évolutive. Je veux dire, qui ne se borne pas seulernenl aux origines. Origines, le mot d’Ernest Renan, le mot d’Hippolyte Taine, le mot de Fustel de Coulanges et de combien d’autres émules, petits épigones des grands hommes. Origines, mot d’époque, mot lourd de romantisme et qui exprime à la fois, en les confondant, le début et la source. Or, début, c’est Fustel s’appesantissant sur les commencements d’entités féodales dont il ne se forma, à vrai dire. qu’une idée confuse. Et source, quel mot dangereux ? Car la tentation est grande de distinguer entre elles : ici. les bonnes, les bienfaisantes, les salutaires : et là, les mauvaises, les malfaisantes, le pernicieuses… L’histoire risque, en les classant ainsi, de ressembler à ce chimiste philanthrope qui, d’un coté, rangerait les “bons gaz ». l ‘oxygène en tête — et de l’autre les méchants gaz : le chlore par exemple.

Non, pas les origines. Pas seulement, pas uniquement, pas essentiellement les origines. Tout le film, d’un bout à l’autre (si tant est qu’il ait deux bouts). Et même, s’il le faut, le film déroulé à 1’envers. Puisqu’après tout, la seule pellicule qui court le risque d’être vraiment lisible, c’est la dernière… Et. l’on sait ce qu’une telle pratique de la méthode progressive a conféré de force et d’efficacité au grand livre de Bloch : les Caractères Originaux de l’Histoire rurale Française ...

[…]

Lucien Febvre, « De l’histoire au martyre – Marc Bloch 1886-1944 » Annales d’histoire sociale, 1945, Nº1, extrait

[1] Note : Marc Bloch n’aurait pas prononcé, selon toute vraisemblance, la phrase que Lucien Febvre rapporte.