En 1943, Marc Bloch, républicain et patriote, s’engage pleinement dans la Résistance à Lyon, dans le mouvement Franc-Tireur. Sous les pseudonymes de « Monsieur Blanchard » et de « Narbonne » il ne tarde pas à devenir l’un des dirigeants régionaux des Mouvements unis de résistance (MUR). Le 8 mars 1944, Marc Bloch est arrêté par une équipe de Français collaborateurs dirigée par Francis André dit « Gueule tordue ». Son arrestation fait suite à une descente de la Gestapo, secondée par la bande de Francis André le 6 mars, dans deux cafés de Lyon : les Cafés du Mâconnais et de la Côte-d’Or. Des dizaines de juifs et de résistants sont arrêtés. Torturés, certains donnent des noms, dont celui de Marc Bloch.
Emmené à la prison de Montluc, à Lyon, Marc Bloch est torturé dans les sous-sols de la Gestapo. Parmi ses tortionnaires, Gabriel Gallioud, un « collabo », revendique, dans sa déposition réalisée le 16 juin 1945, le fait de l’avoir passé sept fois à la baignoire. Finalement, Marc Bloch est fusillé le 16 juin 1944, dix jours après le débarquement allié en Normandie, à Saint-Didier-de-Formans (Ain), avec vingt-neuf autres résistants.
Le texte que nous vous proposons est une copie de l’interrogatoire. Il respecte les fautes de frappe et la syntaxe du document d’origine.
Lyon le 23 mai 1944
Amené du Fort Montluc, comparait le citoyen français
BLOCH, Marc, Léopold, Benjamin,
alias BLANCHARD Maurice
NARBONNE
né le 6.7.1886 à LYON
Marié, sans religion, juif, professeur de sciences sociales et politiques
habitant Lyon, 23 rue de l’Orangerie
deuxième domicile à Paris, 17 rue de Sèvres
Pas puni auparavant, n’appartenant pas à une organisation politique qui, en toute connaissance de cause et engagé à dire la vérité, déclare ce qui suit :
Sur sa personne
Je suis né à Lyon, du professeur Gustave BLOCH et de sa femme Sara EBSTEIN. Mes parents sont morts. Je n’ai ni frère ni soeur. De 10 à 18 ans, je suis allé au Lycée à Paris, puis de 18 à 22 ans à l’université Ensuite, j’ai étudié un semestre à Berlin, et un autre à Leipzig. De 1909 à 1912, je me suis consacré à Paris à des recherches scientifiques. De 1912 à 1914, j’ai été professeur de Lycée, une année à Montpellier et une année à Amiens. En Août 1914, je fus mobilisé au 272° R.I. à Amiens puis fus versé après une maladie au 72° R.I. Je fis la guerre jusqu’au bout et fus libéré comme capitaine le 7 Mars 1919. D’Octobre 1919 jusqu’en 1936, j’ai été professeur à l’université de Strasbourg. De 36 à Septembre 39, à l’université de Paris. Au début de la guerre, je fus de nouveau mobilisé comme Capitaine à l’E.M. de la I° armée. Je fus démobilisé au début de Juillet 40, et passai d’abord un an à l’Université repliée à Ct Ferrand, puis une autre année à l’université de Montpellier. Je suis à Lyon depuis Juin 1943. Je travaillai aussitôt pour la résistance. Depuis le 23 Juillet 1919, je suis marié avec Simone VIDAL, dont j’ai eu 6 enfants. Je possède 400 000 Fr déposés à Paris à la Banque Schlumberger et bloqués par les autorités allemandes.
Sur l’affaire
Je connais le motif de mon arrestation. Je reconnais appartenir depuis Juin 43, au Mouvement de Libération Nationale (M.L.N. auparavant M.U.R) J’ai été introduit par François de MENTHON, qui était jusqu’à la guerre professeur à l’université de Nancy. De MENTHON est depuis Juillet 1943 en Afrique du Nord, comme Ministre de la Justice dans le gouvernement dissident de DE GAULLE. Un autre membre de l’organisation est l’ancien Professeur à l’université de Montpellier TEITJEN, alias TRISTAN, qui habite en ce moment probablement Paris. TEITJEN me mit également en rapport avec des membres de la résistance. Je l’ai vu pour la dernière fois à Paris en Janvier 44.
Le rôle de DE MENTHON et de TEITJEN dans l’organisation était la formation d’un nouveau gouvernement après la guerre.
Mon rôle était analogue, mais je m’occupais plus spécialement de la réforme de l’enseignement.
En ce qui concerne la structure de l’organisation je puis dire ceci :
Pendant le temps où le Comité Directeur (C.D.) eut son siège à Lyon ses Chefs étaient :
a) D’ASTIER de la VIGERIE
b) FRESNAY Henri
c) GILLES (pseudo)
D’ASTIER est depuis fin 43 à ALGER, comme Ministre de l’Intérieur. Il est journaliste de profession Signalement : environ 35 ans I m 80, cheveux bruns, visage ovale, mince, très élégant, pas de signe particulier
FRESNAY est parti au printemps 43 pour ALGER via LONDRES. Il y est ministre des Prisonniers et Déportés. Il est officier de carrière, et était capitaine à la fin de la guerre. Je ne l’ai jamais vu personnellement
GILLES est industriel et était, pendant la guerre, Lieutenant. Il n’est plus au Comité Directeur, mais doit avoir été chargé de mission à LONDRES. Ce détail m’a été donné par un membre du C.D. dont je ne me rappelle pas le nom.
FRESNAY a été remplacé après son départ pour Alger par AUBIN, alias REMY (surnoms). AUBIN est actuellement au C.D. à Paris.
Signalement d’AUBIN environ 30 ans – I m 80 cheveux bruns, visage ovale, figure très maigre, pas de signe particulier
Le Comité Directeur a, en Août 43, transféré son siège à Paris. Ses chefs actuels sont :
A) AUBIN alias REMY
b) ANSAUX alias TALBERT
c) SALART (pseudo)
J’ai déjà parlé d’AUBIN
Pour ANSAUX, ce doit être un industriel ou un gros commerçant. Je 1’ai vu pour la dernière fois en Février 44 à Paris.
Signalement : 40 à 45 ans, Im65, cheveux bruns clairsemés, visage rond, figure large, pas de signe particulier.
SALART : Je crois qu’il est journaliste. Je l’ai vu pour la dernière fois à Lyon en Novembre 43.
Signalement : la Trentaine, Im80, cheveux blonds, large stature, pas de signe particulier.
Sur l’organisation régionale du M.L.N. en zône Sud :
A la tête de chaque région se tient un Directeur Régional, qui correspond à l’institution du Comité Directeur, il se compose de 3 chefs qui se partagent les attributions. Le chef des F.F.I. (anciennement A.S. a également un siège au Directoire. Chaque chef travaille de son côté et a un bureau. Pour les questions politiques importantes, le Directoire régional réunit ses 3 membres, qui travaillent alors de concert.
Le Directoire régional de Lyon comprend les bureaux suivants :
I) Bureau OLA I : chef FRANCOIS
2) Bureau OLA 2 : chef NARBONNE
3) Bureau OLA 3 : chef DRAC
4) Bureau OLF : chef DIDIER
Le bureau OLN prend également part aux discussions importantes du Directoire par exemple fusion de l’A.S. avec les éléments giraudistes, à l’occasion de laquelle fut adoptée la nouvelle appellation : Forces Françaises de l’Intérieur (F.F.I.). DIDIER ne communique pas ses rapports militaires et techniques au Directoire, il les transmet directement au Chef de l’A.S. à PARIS, PONTCARRAL.
Au bureau OLAI, est subordonné le Secrétariat Général (OLB). La Secrétaire est SYLVIE (pseudo), qui est en même temps la secrétaire particulière de FRANCOIS. Le bureau OLAI comprend les services :
AO : Action ouvrière (OLD) : Chef de la section JAQUELINE
FEM : Action féminine (OLN) : je ne connais pas le chef de service
Le bureau OLA 2 coiffe :
a)- NAP : Noyautage des Administrations Publiques (OLC) Chef : BAJAC
b)-SRP : Service de Reconstruction Politique (OLL) chef PERROUX, alias PERIGO
c)- S.San : Service de Santé (sans indicatif) chef : Professeur BIEL
Au chef de la section NAP est adjoint un nommé BUGY. A son tour le NAP coiffe :
I) – Fer
2)-PTT
3)-Préfecture
Cette dernière section, quoique départementale, était mise sur le même plan que la région.
Dans chaque Département, le Chef NAP, tout en étant subordonné au Chef MLN, dont dépend le département, a des liaisons directes avec le chef NAP régional.
La section « Préfecture » était dirigée par un employé subalterne de la Préfecture de Lyon. Il avait pour rôle de nous renseigner sur tout ce qui se passait à la Préfecture, et en particulier sur l’orientation politique. Nous n’avons pas réussi à nous mettre en rapports avec de hauts fonctionnaires de la Préfecture, parce qu’ils étaient fortement imprégnés par l’influence vichyssoise. Les organismes départementaux n’y sont pas parvenus non plus. Il peut se faire d’ailleurs qu’un contact direct ait été pris entre de hauts fonctionnaires de la Préfecture et le Super-NAP. JE n’en sais rien. Le Préfet régional de Lyon, BONNEFOY, n’était pas en contact avec le Super-NAP. Personnellement, je ne connais pas BONNEFOY. Je sais seulement qu’il est préfet régional de Lyon.
Le NAP était absolument indépendant de moi, parce que le bureau existait déjà à mon entrée dans l’organisation. Il fut décidé peu de temps avant mon arrestation, que le chef NAP siègerait au Directoire régional.
Son rôle devait consister, en dehors de la Direction du NAP, à remplacer un des chefs du Directoire Régional en cas d’indisponibilité de celui-ci. Jusqu’à mon arrestation, ce cas ne s’est pas produit. Il a seulement remplacé tout à fait occasionnellement FRANCOIS pour une durée de 6 semaines.
De mon activité dans l’organisation, je peux aisément faire ressortie que je m’occupais uniquement d’instituer un comité provisoire qui dirigerait la région, après le départ des troupes allemandes et la disparition du régime de Vichy, jusqu’à ce que le gouvernement d’Alger nomme de nouveaux préfets.
Le bureau OLA 3 coiffait :
a) Département Chef : DRAC lui-même. Lui était adjoint au chef des liaisons qui assurait en même temps les liaisons vers les départements.
b) SS – Service Social (OGG) Cher : MARTINE
c) SFP – Service des faux papiers (OLH) Chef : RICHARD
d) SR – Service de Renseignements (OLE) Chef : BULLIN
Le bureau OLF (Chef DIDIER) coiffait :
a) E.M. DURAND
b) Maquis BELMONT (OLI)
c) Action immédiate : DUVERNOIS
DIDIER avait me semble-t-il, encore d’autres bureaux, semblables aux 4 bureaux d’états major que l’on trouve dans l’armée.
Comme déjà dit, DIDIER était dans les cas des plus importants associés aux travaux du Directoire régional
Signalement des personnes que j’ai citées
DIDIER (pseudo) – 35 à 40 ans – Im65, stature large, cheveux foncés légèrement grisonnants, ramenés en arrière, yeux bruns, figure ouverte, pas de signe particulier. DIDIER parait plus âgé qu’il est en réalité. Il est capitaine d’aviation, et fut, avant la guerre, un moment employé au Ministère de 1’Air.
FRANCOIS (pseudo) environ 45 ans I m … cheveux noirs, je ne le connais pas plus car, du fait qu’il a été malade, je l’ai rarement vu. Autant que je sache, c’est un industriel.
BAJAC (pseudo) – environ 40 ans, Im63, cheveux noirs, légèrement grisonnants yeux marrons, très mince, épaules larges, teint mat, pas de signe particulier Ingénieur.
Je ne peux pas donner de signalement exact des autres personnes travaillant au directoire régional.
Quant à ma secrétaire, Madeleine ROCHET, alias NATALIE, demeurant à LYON 22 rue de l’Orangerie, assistante de laboratoire, elle était depuis Janvier 44 dans l’organisation
Son signalement : environ 25 ans, Im63, cheveux blonds foncés, yeux gris vert, très mince, très élégante. Elle recevait 3 000 fr par mois
Même devant la menace je ne peux faire d’autres déclarations. Je connais bien encore quelques membres de l’Organisation, mais seulement sous leurs surnoms. Je ne connais pas leur véritable identité ni leur domicile.
Je ne puis plus rien dire non plus sur l’organisation elle-même. Je suis cependant prêt à répondre aux autres questions qui pourront m’être posées.
J’ai dit la vérité et je maintiens mes déclarations.
Lu, approuvé et signé : Marc BLOCH
Note de DPM : Marc BLOCH fut fusillé par les Allemands très peu de temps après cet interrogatoire
Source : Archives nationales, copie de l’interrogatoire de Marc Bloch prise par un FFI lors de la libération de Lyon, 23 mai 1944, cote 72/A55 dossier n°2, consultable ICI
Pour aller plus loin :
- Hélène Jouan, « Gueule tordue », employé zélé de la Gestapo et chef de bande à l’origine de l’arrestation de l’historien et résistant Marc Bloch, Le Monde, 14 juin 2026, disponible ICI (abonnés)


