Gabrielle Sidonie Colette naît le 28 janvier 1873 à Saint-Sauveur-en-Puisaye, en Bourgogne. Elle grandit dans un foyer marqué par deux figures parentales contrastées : sa mère, Sidonie Landoy, surnommée « Sido », dont l’influence sera décisive sur toute l’œuvre future de l’écrivaine, et son père, Jules-Joseph Colette, un militaire. L’enfance de Colette est profondément ancrée dans les jardins, les animaux et les paysages de la Puisaye — source d’inspiration pour ses écrits.

À vingt ans, en 1893, elle épouse Henry Gauthier-Villars, dit « Willy », écrivain mondain parisien de quinze ans son aîné. Elle découvre à son contact les milieux intellectuels et artistiques de la Belle Époque. Mais cette union tourne rapidement à l’exploitation : Colette écrit, Willie s’approprie ses textes, dont les quatre romans de la série des Claudine : Claudine à l’école (1900), Claudine à Paris (1901), Claudine en ménage (1902) et Claudine s’en va (1903), qui rencontrent un immense succès populaire. En 1906, Colette se sépare de Willy et entreprend de recouvrer ses droits d’auteur.

Libérée de cette tutelle, elle se lance alors dans une carrière de mime et de danseuse au music-hall, se produisant aux Folies Bergère, au Moulin Rouge. Parallèlement, elle affirme sa voix littéraire propre : Dialogues de bêtes (1904), premier ouvrage signé « Colette Willy », révèle sa sensibilité unique pour les animaux et la nature, tandis que La Retraite sentimentale (1907) et Les Vrilles de la vigne (1908) confirment un style personnel, impressionniste et lyrique, au plus près du corps et des saisons. En 1909, elle fait la connaissance du journaliste et politicien Henry de Jouvenel, qui l’engage au journal Le Matin, dont il est le rédacteur en chef. Ils se marient en 1912.

En 1910, La Vagabonde, roman semi-autobiographique, est nominé au prix Goncourt et consacre Colette comme l’une des voix majeures de la littérature française. Elle interroge dans ce texte l’indépendance féminine avec une modernité saisissante. C’est également dans ces années qu’elle pratique abondamment l’écriture de presse, publiant dans des journaux tels que Le Matin ou La Vie Parisienne des chroniques et des textes brefs d’une grande densité.

C’est dans ce contexte qu’elle écrit un court texte intitulé « J’ai chaud » dans lequel Colette évoque la chaleur estivale et les sensations du corps et de l’esprit exposées à la canicule. Le texte est par la suite inclus dans le recueil de nouvelles « Le voyage égoïste » qui paraît en 1922.


 

Ne me touche pas ! j’ai chaud… Écarte-toi de moi ! Mais ne reste pas ainsi debout sur le seuil : tu arrêtes, tu me voles le faible souffle qui bat de la fenêtre à la porte, comme un lourd oiseau prisonnier …

J’ai chaud… Je ne dors pas. Je regarde l’air noir de ma chambre close, où chemine un râteau d’or, aux dents égales, qui peigne lentement, lentement, l’herbe rase du tapis. Quand l’ombre rayée de la persienne atteindra le lit, je me lèverai — peut-être … Jusqu’à cette heure-là, j’ai chaud.

J’ai chaud. La chaleur m’occupe comme une maladie et comme un jeu. Elle suffit à remplir toutes les heures du jour et de la nuit. Je ne parle que d’elle ; je me plains d’elle avec passion et douceur, comme d’une caresse impitoyable. C’est elle — regarde ! — qui m’a fait cette marque vive au menton, et cette joue giflée, et mes mains ne peuvent quitter les gantelets, couleur de pain roux, qu’elle peignit sur ma peau. Et cette poignée de grains d’or, tout brûlants, qui m’a sablé le visage, c’est elle, c’est encore elle …

Non, ne descends pas au jardin ; tu me fatigues. Le gravier va craquer sous tes pas, et je croirai que tu écrases un lit de petites braises. Laisse ! que j’entende le jet d’eau qui gicle maigre et va tarir et le halètement de la chienne couchée sur la pierre chaude. Ne bouge pas ! Depuis ce matin je guette, sous les feuilles évanouies de l’aristoloche, qui pendent comme des peaux, l’éveil du premier souffle de vent. Ah ! j’ai chaud ! Ah ! entendre, autour de notre maison, le bruit soyeux, d’éventail ouvert et refermé, d’un pigeon qui vole !

Je n’aime déjà plus le drap fin et froissé, si frais tout à l’heure à mes talons nus, Mais, au fond de ma chambre, il y a un miroir, tout bleu d’ombre, tout troublé de reflets…

Quelle eau tentante et froide !

Imagine, à t’y mirer, l’eau des étangs de mon pays ! Ils dorment ainsi sous l’été, tièdes ici, glacés là par la fusée d’une source profonde. Ils sont opaques et bleuâtres, perfidement peuplés, et la couleuvre d’eau s’y enlace à la tige longue des nénuphars et des sagittaires… Ils sentent le jonc, la vase musquée, le chanvre vert… Rends-moi leur fraîcheur, leur brouillard où se berce la fièvre, rends-moi leur frisson, — j’ai si chaud…

Ou bien donne-moi — mais tu ne voudras pas ! — un tout petit morceau de glace, dans le creux de l’oreille, et un autre là, sur mon bras, à la saignée… Tu ne veux pas ? tu me laisses désirer en vain, tu me fatigues…

Regarde, à présent, si la couleur du jour commence à changer, si les raies éblouissantes des persiennes deviennent bleues en bas, orangées en haut ? Penche-toi sur le jardin, raconte-moi la chaleur comme on raconte une catastrophe ! […]

Colette, Le voyage égoïste, « j’ai chaud », 1922, extrait