Il y a deux ans, les Clionautes avaient consacré de nombreux articles à Jean Zay, à sa vie, son action politique, sa fin tragique ; mais aussi à l’envergure intellectuelle du personnage, la force de ses convictions républicaines, et surtout la diversité et la qualité de ses écrits. Comme nous l’avons fait pour Marc Bloch, nous proposons, en ce début d’année scolaire, un choix d’extraits des écrits de Jean Zay, qui fut en son temps un grand ministre de l’Éducation nationale.

À une exception près, ils sont tous issus de Souvenirs et solitude, ouvrage rédigé entre fin 1940 et fin 1943 par Jean Zay pendant sa longue captivité et qui fut publié à titre posthume en 1946 : livre remarquable par les circonstances de sa rédaction, la profondeur de la réflexion et la qualité de la plume.

 

Note : les titres des extraits ont été ajoutés et n’appartiennent pas au texte original.


Les livres d’histoire nous parleraient-ils du présent ?

Les ouvrages d’histoire ne se peuvent plus lire que la plume à la main, comme au temps des études. À chaque page une phrase surgit qui rend un son si actuel qu’on en demeure saisi. Des carnets s’emplissent de citations et, quand on les feuillette dans un moment de désoeuvrement, quelles compagnies vivantes n’y trouve-t-on pas ! Quels propos apaisants, quels encouragements, quelles certitudes confiées à voix basse ! Ma moisson est quotidienne … Comment se sentir isolé dans les temps présents, même en prison, quand se font entendre tant de témoins irrécusables ! …

Jean Zay, Souvenirs et solitude, chapitre 8, 26 juin 1942


Les Français et le monde dans les années 30

Le Français le moins patriote, le plus éloigné des vanités nationales, croit que tous les problèmes internationaux doivent se juger dans le monde par rapport à la France. La France est pour lui le centre du globe, comme le globe était pour Ptolémée le centre fixe du système planétaire. Ce n’est point là nationalisme chatouilleux, ni même naturel patriotisme. C’est besoin d’être aimé. En politique extérieure, la plupart de nos compatriotes ressentent avant tout le besoin toujours inassouvi d’être aimés pour eux- mêmes. Les nations étrangères se divisent à leurs yeux en deux catégories : celles qui aiment la France et celles qui ne l’aiment pas ; et c’est leur tendresse ou leur hostilité pour notre cause qui doit seule les déterminer. La presse a beaucoup contribué à ce sentimentalisme étrange : combien de chefs d’État a-t-elle définis avant tout comme de « grands amis de la France », sans chercher à analyser et faire connaître quelle pensée exacte, quelle orientation, ils  représentaient dans leur pays ? La réaction intime du Français, quand il s’agit des crises internationales, est devenue d’égotisme pur. Le même qui trouvait tout naturel que nous abandonnions la Tchécoslovaquie en 1938 et la Pologne en 1939, malgré nos engagements, s’est indigné de constater que l’Amérique n’entrait pas immédiatement guerre à nos côtés, bien qu’aucune alliance militaire ne l’y obligeât.

Jean Zay, Souvenirs et Solitude, chapitre 7, 27 avril 1942

https://clio-texte.clionautes.org/les-francais-et-le-monde.html


Qui sont les coupables de la défaite de juin 1940 ?

Les coupables [du désastre de juin 1940] auxquels je pense, ce ne sont pas les pauvres bougres que la tourmente de juin enporta dans son tourbillon. Ce sont les chefs responsables de notre organisation militaire qui, durant vingt ans, vécurent dans une incroyables ignorance de ce qui se faisai à l’étranger, dans un effrayant mépris des lois et des réalités de la guerre moderne, […] L’armée française était devenue une immense administration, uniquement préoccupée d’avancement, de décorations, de prises d’armes, de papasseries diverses. Elle avait cessé d’être un moyen pour devenir une fin en soi. Le rôle de l’aviation dans la bataille, son emploi en liaison avec l’infanterie, l’utilisation des chars en formations autonomes, ces problèmes essentiels de la guerre future, qui monopolisaient l’attention des étts-majors étrangers n’étaient mème pas évoqués aux séances de notre Conseil supérieur de la guerre, dans les exercices des camps de réservistes, où l’on continuait l’école du fantassin, comme en 1914, et où évoluait dans les champs le troupier tout seul, “tout nu”, bondissant de dix mètres en dix mètres, son fusil-mitrailleur à la main.

Jean Zay, Souvenirs et solitude, chapitre 2, 4 janvier 1941

Cette analyse de la défaite de juin 1940 est assez proche de celle que développa Marc Bloch dans L’Étrange défaite, ouvrage publié à titre posthume que Jean Zay ne pouvait évidemment pas connaître.


Le maréchal Pétain

Peu importe ce qu’il fait, ce qu’il permet, ce qu’il couvre de son autorité, la caution qu’il donne quotidiennement à l’évidente trahison, il entend être aimé malgré tout et pour lui même. Son existence se déroule dans une enluminure d’image d’Épinal. Des petits-enfants discutent-ils les actes de leur grand-père ? Ce gouvernement est celui de l’école maternelle. La semaine dernière, le maréchal a précisément visité des écoles. Il a demandé aux maîtres d’un ton réfléchi : “Jusqu’à quel âge les enfants m’aiment-ils? […] La France est mise en nourrice.

Jean Zay, Souvenirs et solitude, chapitre 8, 14 août 1942


La perversion du vocabulaire politique

Les réactionnaires croient toujours qu’il leur suffira, pour se transformer en révolutionnaires, d’emprunter le langage de leurs adversaires. La presse de Vichy en parle que de socialisme, d’anti-capitalisme, de “suppression de la condition prolétarienne”, etc., toutes expressions naguère dénoncées comme funeste logomachie, vocabulaire de la lutte des classes et de la duperis électorale. Mais ces oripeaux d’occasion en recouvrent rien de nouveau. On le voit bien à considérer la “charte du travail” en cours de publication dont l’idée essentielle se réduit à interdire lagrève et à rendre le syndicalisme obligatoire, tout en faisant nommer les dirigeants par le gouvernement.

Jean Zay, Souvenirs et solitude, chapitre 3, 5 juillet 1941


Le drapeau tricolore

Terrible morceau de drap cloué à ta hampe, je te hais férocement ; oui, je te hais dans l’âme ; je te hais pour toute la misère que tu représentes, pour le sang frais, le sang humain aux odeurs âpres qui gicla sous tes plis; je te hais au nom des squelettes…
Ils étaient quinze cent mille… […]

Extrait d’un texte antimilitariste écrit par Jean Zay à l’âge de 19 ans

Cet extrait est issu d’un texte antimilitariste rédigé par Jean Zay, alors qu’il était étudiant, et qui est à replacer dans le contexte des suites de l’hécatombe de la guerre 14-18. Ce texte sera exploité par l’extrême droite dans ses campagnes de dénigrement du ministre de l’Éducation nationale du Front populaire. Les journaux collaborationnistes « Je suis partout » et « Gringoire » ont publié une version intégrale de ce texte en avril  1941.


 

Réflexions d’un prisonnier sur la nature humaine

Humbles et flatteurs devant qui les domine par son emploi ou les hasards de la fortune, les hommes ne se montrent au naturel qu’à leurs égaux ou leurs inférieurs. Il faut dépendre d’eux pour découvrir ce que leur soumission cache d’envie, les voir indifférents aux maux d’autrui toujours prêts à suivre le plus fort et à piétiner le vaincu. […] la chute de ceux qui furent un temps dignes d’envie emplit de joie les médiocres, auxquels elle apporte une revanche inespérée, et […] les passants ne sont guère enclins à plaindre dans leurs épreuves ceux qui étaient coupables jusque-là d’un destin privilégié.

Jean Zay, Souvenirs et solitude, chapitre 6, 7 janvier 1942

Mais, dans le même temps, à côté des défaillances du monde bourgeois et officiel, j’ai appris ce que conservaient de chaleur la sympathie courageuse et la fidélité de certains milieux populaires : lettres spontanées de petites gens, messages verbaux d’ouvriers ou de paysans, regards éloquents des auditeurs silencieux dans le prétoire de Clermont-Ferrand, témoignages incessants venus de la ville natale. J’ai vu autour de moi les trésors de solidarité qui se dépensaient dans le camp des emprisonnés politiques, parmi les condamnés ou les persécutés, partout où sont rassemblés dans l’impuissance, ceux qui ont été frappés arbitrairement. Rien ne fonde une communauté comme un malheur partagé.

Jean Zay, Souvenirs et solitude, chapitre 6, 7 janvier 1942

Jean Zay, la prison et la vérité des êtres humains – 1941


Leçon d’humilité de la prison

Ainsi l’existence continue sans moi, indifférente et machinale. On a pu me retirer de son circuit et rien ne s’est trouvé altéré. Cette sensation est une des plus cruelles pendant les premiers mois de prison. Elle est un avant-goût de la mort, puisqu’elle nous révèle le peu de place que nous tenions et que rien ne sera changé sous le soleil quand nous aurons disparu. Puissante leçon d’humilité. Aussi se transforme-t-elle bientôt en un grand bénéfice moral. La prison nous apprend que nous pouvons nous passer du monde – féconde révélation – et que, plus facilement encore, le monde peut se passer de nous.

Jean Zay, Souvenirs et solitude, chapitre 2, 27 janvier 1941

Jean Zay : leçon d’humilité de la prison – 1941