1816 fut « l’année sans été » dans une grande partie de l’Europe :  les températures furent anormalement basses,  les récoltes furent mauvaises,  les prix des grains montèrent en flèche, entraînant des troubles frumentaires. Les inquiétudes quant à un refroidissement inexorable  du climat connurent alors un certain regain dans l’opinion publique.

On sait de nos jours que l’année sans été  est une conséquence directe de la méga-éruption volcanique qui toucha le   Tambora, à partir du 10 avril 1815. Le volcan Tambora est situé sur l’île de Sumbawa à l’est de Java, en Indonésie. L’éruption libéra des  quantités gigantesques de cendres, de dioxyde de carbone (CO2) et surtout de dioxyde de soufre (SO2), qui formèrent dans l’atmosphère comme un voile limitant le rayonnement solaire arrivant au sol. C’est à ce voile que l’on doit les ciels vespéraux couleur rouge sang caractéristiques de cette époque et qui ont été immortalisés par le peintre anglais William Turner.

L’extrait que nous présentons ici  provient d’un article intitulé « Météorologie » publié dans le Mercure de France, en janvier 1818 mais rédigé à la fin de l’année 1817. Son auteur, Constantin-François Chasseboeuf, plus connu comme le comte de Volney, est une personnalité importante de la vie politique et culturelle de son temps. Académicien, philosophe et surtout orientaliste, Volney dans son article commence à contester l’influence de la lune sur la météorologie. Mais surtout, il établit  un lien direct entre « le désordre de notre température » des années 1816 et 1817 avec l’éruption volcanique du volcan Tambora. On remarquera que Volney se trompe sur la chronologie puisque l’éruption a eu lieu en 1815 et non en 1816, à moins que cela ne soit une coquille du journal…

Mais l’intuition était bonne et Volney a bien  perçu l’influence de la composition de l’atmosphère sur le climat de la Terre, intuition confirmée par la science météorologique au 20e siècle.


Météorologie  (extraits)

[…] L’autre [cause de l’irrégularité météorologique], les éruptions de volcans, par qui, sur un ou sur plusieurs points, s établissent tout-à-coup d’énormes et terribles courants d air dont la sphère d’action s’étend à des distances incalculables. — Jusqu’ici, les physiciens n’ont point assez étudié cette classe d’agents des mouvements de l’air : on n’en peut  citer que quelques exemples ; mais ils suffisent à donner une haute idée de leur influence sue les irrégularités de nos saisons.

— 1° Elles furent généralement troublées, ces saisons , par les éruptions qui suivirent le tremblement de Lisbonne. — Elles le furent encore, et l’air, pendant plus de cinq mois, prit un aspect trouble et violet à la suite des éruptions de l’Etna et du Vésuve en 1783. — À une autre date voisine, une éruption de l’Hekla en Iceland , troubla, pendant plusieurs mois, l’atmosphère jusqu’aux rivages de Bordeaux où la cause en fut connue des marins. — Enfin, pour ces deux dernières années où le dérangement de notre température a été si marqué , si continu , au lieu d’aller chercher des causes dans la lune, ne serait-il pas plus raisonnable d’en chercher dans cette continuité de tremblements de terre dont les journaux ont fait la remarque avec étonnement; et, dans les éruptions de volcan qui en sont l’effet concomitant, remontant jusqu’à celles qui, aux mois de mars, avril et mai 1816 [en réalité en  1815]  ébranlèrent toute la charpente de l’île de Sombaona au sud de Bornéo, à l’est de Java, et qui, selon le récit des journaux anglais, après avoir couvert de neuf pouces de cendres des vaisseaux stationnés à soixante lieues de distance vers nord-ouest, encombrèrent la mer d’une telle quantité de pierres-ponce, que le sillage était pénible jusqu’à vingt lieues de l’île  citée. Remarquez que le désordre de notre température date de cette époque.

—Si maintenant vous considérez que, par un cas inouï, le pôle du nord s’est trouvé libre cet été dernier, et qu’il est encore dégagé de ses glaces qui sont venues flotter jusqu’au 40° degré dans l’Océan atlantique, vous serez encore plus porté à croire que notre planète éprouve en son corps une convulsion intestine qui dérange sa transpiration (l’atmosphère) ; et si vous ajoutez à cela que cette transpiration s’est montrée altérée même en ses éléments , puisque tantôt nous avons vu l’air se résoudre en pluie par tous les vents, même par ceux qui la refusent d’ordinaire (comme iI arriva l’an passé), tantôt ne vouloir en donner aucune même par les vents qui en donnent le plus (comme il est arrivée cette année notamment depuis juin), vous serez porté à croire que c’est aux volcans et aux tremblements qu’il faut attribuer des gaz ayant la propriété de résoudre les nuages, ou de les résorber. — Phénomène qui se lie intimement aux maladies épidémiques si répandues. Mais je crains d’abuser de votre journal.

— Je me résume et je dis que, laissant à part les Laensberg pour ce qu’ils valent , on ne peut tirer aucuns pronostics des phases de la lune relativement aux vents et aux saisons, ainsi que l’a démontré négativement un annuaire publié , il y a quelques années, par un naturaliste estimable. j’ajoute que, pour faire des progrès eu météorologie, il faudrait que les sociétés savantes de l’Europe organisassent un système étendu d’observations et de correspondance, au moyen duquel on. pût se rendre compte de la marche simultanée des courants de l’air. Par exemple, étant donné le vent d’ouest qui, de l’Océan, arrive en France par le golfe de Gascogne, et pendant neuf mois sur douze, remonte aux Alpes suisses, savoir ce que devient ce courant d’air de l’autre côté des Alpes? … ;etc., etc.

J’ai l’honneur d’être , etc., etc.

Le comte de Volney

 Le Mercure de France, 18 janvier 1818, article intitulé Météorologie, P.115-116

 

Note : les rédacteurs de Cliotexte précisent que la sélection de textes concernant le climat n’a pas pour but d’entretenir ou d’encourager le climatoscepticisme ni de remettre en question les conclusions alarmantes du GIEC. Les textes et documents choisis sont ici pour présenter la manière dont les contemporains perçoivent les événements météorologiques et leurs conséquences.