Printemps silencieux de Rachel Carson est sorti aux États-Unis en 1962. Le livre  a connu un immense succès dans son pays d’abord puis à l’étranger. Réquisitoire contre l’emploi abusif des pesticides et des herbicides qui contaminent l’environnement  et empoisonnent le monde du vivant, l’autrice qui est une brillante biologiste marine dotée  d’un véritable  talent d’écrivaine, accumule les données scientifiques et les preuves pour étayer sa thèse.

Rachel Carson ne fut ni la seule ni la première à dénoncer les atteintes causées à l’environnement par l’industrie chimique. Mais la sortie de son  livre est considérée à juste titre comme un moment essentiel dans l’émergence d’une écologie politique en Occident.

 

Y franceculture.fr/ Rachel Carson -un regard singulier sur l’environnement


En guise d’introduction de Printemps silencieux, une…

Fable pour demain

Il était une fois une petite ville au coeur de l’Amérique où toute vie semblait vivre en harmonie avec ce qui l’entourait. Cette ville était au centre d’un damier de fermes prospères, avec des champs de céréales et de coteaux de vergers où, au printemps, des nuages blancs de fleurs flottaient au-dessus des champs verts. À l’automne, érables, chênes et bouleaux formaient un incendie de couleurs qui brûlait et tremblait sur fond de pins. Les renards glapissaient dans les collines et les cerfs traversaient silencieusement les champs, à demi visibles dans les brumes matinales de novembre.

Le long des routes, les lauriers, les viornes, les aulnes, les hautes fougères et les fleurs sauvages enchantaient l’oeil du voyageur presque toute l’année. Même en hiver, les bords des routes étaient beaux ; d’innombrables oiseaux venaient y picorer les baies et les graines que les herbes sèches laissaient pointer au-dessus de la neige. La campagne était d’ailleurs réputée pour l’abondance et la variété de ses oiseaux, et lorsque les flots de migrateurs déferlaient au printemps et à l’automne, les gens accouraient de très loin pour les observer. Des pêcheurs venaient aussi, attirés par les ruisseaux dont l’eau claire et fraîche descendait des collines, cherchant les trous ombreux affectionnés par les truites. Ainsi allaient les choses depuis les jours lointains où les premiers pionniers avaient édifié leurs maisons, creusé leurs puits et construit leurs granges.

Et puis un mal étrange s’insinua dans le pays, et tout commença à changer. Un mauvais sort s’était installé dans la communauté, de mystérieuses maladies décimèrent les basse-cours ; le gros bétail et les moutons dépérirent et moururent. Partout s’étendit l’ombre de la mort. Les fermiers déplorèrent de nombreux malades dans leurs familles. En ville, les médecins étaient de plus en plus déconcertés par de nouvelles sortes de dégénérescences qui apparaissaient chez leurs patients. Il survint plusieurs morts soudaines et inexpliquées, pas seulement chez les adultes, mais aussi chez les enfants, frappés alors qu’ils étaient en train de jouer, et qui mouraient en quelques heures.

Il y avait un étrange silence dans l’air. Les oiseaux par exemple – où étaient-ils passés ? On se le demandait, avec surprise et inquiétude. Ils ne venaient plus picorer dans les cours. Les quelques survivants paraissaient moribonds ; ils tremblaient, sans plus pouvoir voler. Ce fut un printemps sans voix. À l’aube, qui résonnait naguère du choeur des grives, des colombes, des geais, des roitelets et de cent autres chanteurs, plus un son ne se faisait désormais entendre ; le silence régnait sur les champs, les bois et les marais.

Dans les fermes, les poules couvaient, mais les poussins cessaient d’éclore. Les fermiers se plaignirent de ne plus pouvoir élever de porcs : les portées étaient faibles, et les petits mouraient au bout de quelques jours. Les pommiers fleurirent, mais aucune abeille n’y venait butiner, et sans pollinisation, il n’y avait plus de fruits.

Les bords des chemins, naguère si charmants, n’offrirent plus au regard qu’une végétation rousse et flétrie, comme si le feu y était passé. Eux aussi, étaient silencieux, désertés de toute être vivant. Même les ruisseaux étaient sans vie, les poissons morts, et les pêcheurs partis.

Dans les gouttières, entre les bardeaux des toits, des paillettes de poudre blanche demeuraient visibles ; quelques semaines plus tôt, c’était tombé comme de la neige sur les toits et les pelouses, sur les champs et les ruisseaux.

Aucune sorcellerie, aucune guerre n’avait étouffé la renaissance de la vie dans ce monde sinistré. Les gens l’avaient fait eux-mêmes.

Cette ville n’existe pas, mais elle aurait facilement un millier d’équivalents aux États-Unis ou n’importe où dans le monde. Je ne connais aucun endroit qui a fait l’expérience de tous les malheurs que je décris. Et pourtant, chacun de ces désastres a réellement eu lieu quelque part, et de nombreuses communautés bien réelles ont déjà souffert d’un certain nombre d’entre eux. Un effroyable spectre s’est insinué parmi nous sans que nous nous en rendions compte, et cette tragédie imaginaire pourrait aisément devenir une réalité brutale que nous connaîtrons tous.

Qu’est-ce qui a déjà réduit au silence les voix du printemps dans d’innombrables villes américaines ? Ce livre essaie de l’expliquer.

Rachel Carson, Printemps silencieux, éd. Wildproject, PP. 43-45


L’histoire de la vie sur Terre est l’histoire d’une interaction entre les êtres vivants et ce qui les entoure. L’aspect physique et les habitudes de la végétation terrestre et de la vie animale ont été en grande partie modelés par l’environnement. À l’échelle du temps terrestre, le phénomène inverse, par lequel la vie moderne modifie ce qui l’entoure, a été relativement restreint. C’est seulement dans la séquence temporelle du siècle présent qu’une espèce – l’homme – a acquis la puissance considérable d’altérer la nature de ce monde.

Depuis vingt-cinq ans, non seulement cette puissance a pris une ampleur inquiétante, mais elle a changé de forme. La plus alarmante des attaques de l’homme sur l’environnement est la contamination de l’atmosphère, du sol, des rivières et de la mer par des substances dangereuses et même mortelles.Cette pollution est en grande partie sans remède,car elle déclenche un enchaînement fatal de dommages dans les domaines où se nourrit la vie, et au sein même des tissus vivants.

op cit. , p.47


À mesure  qu’il progresse vers son objectif de conquête de la  nature, l’homme laisse derrière lui un impressionnant sillage de destructions, affectant la Terre où il habite et les êtres qui partagent avec lui cette demeure. L’histoire des siècle derniers a ses sombres épisodes : le massacre des buffles dans l’Ouest américain, le massacre des oiseaux marins par les chasseurs de gibier d’eau, la quasi-extermination des aigrettes pour leur plumage. À ces tueries, l’époque actuelle ajoute un chapitre, une nouvelle sorte d’hécatombe : l’empoisonnement direct des oiseaux, des mammifères, des poissons, et de pratiquement toutes les formes de la vie animale au moyen d’insecticides chimiques répandus aveuglément.

Selon la philosophie qui semble maintenant guider nos destinées, rien ne doit barrer le chemin aux hommes armés du pulvérisateur.

Op cit. p.129

printemps silencieux rachel Carson

Y Clio-texte/écologie politique en France- Canditature de René Dumont en 1974