Avec son collègue et ami Lucien Febvre, Marc Bloch a profondément renouvelé la discipline historique par une approche interdisciplinaire basée sur le dialogue et le recours aux autres sciences humaines que sont la sociologie, l’économie, la géographie ou encore la linguistique. Cela a abouti à la création en janvier 1929 de la revue des Annales d’histoire économique et sociale, dont l’importance historiographique n’est plus à démontrer. Parmi les nombreuses qualités de l’historien Marc Bloch, on notera sa remarquable capacité à utiliser et à croiser les sources de diverses natures, à faire en quelque sorte flèche de tout bois, pour approcher au plus près la connaissance du passé. Le texte proposé est un exemple de l’usage que fait Marc Bloch, qui était polyglotte, de la toponymie (la science qui étudie les noms de lieux).
Cet extrait est issu de La société féodale, le dernier ouvrage publié en 2 tomes du vivant de Marc Bloch, en 1939 et 1940. La Société féodale constitue les tomes 34 et 34 bis de la Bibliothèque de synthèse historique « L’évolution de l’Humanité », fondée en 1920 par Henri Berr.
L’extrait est tiré du chapitre III du livre premier du premier volume, dans lequel Marc Bloch aborde rapidement les conséquences humaines des invasions des Vikings en Angleterre et en Normandie. Les documents écrits abordant cette question étant très rares et les sources démographiques inexistantes, Marc Bloch a recours à l’analyse de la toponymie normande et anglaise. On notera à la fois la capacité de l’historien à « faire parler » les sources, à proposer des hypothèses ; et en même temps sa prudence, incitant ses collègues actuels et futurs à approfondir les recherches.
L’apport humain : le témoignage de la langue et des noms
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Aussi bien, que, dans les contrées où eux-mêmes avaient creusé tant de vides, les Vikings aient, à leur tour, fondé plus d’un établissement nouveau, la toponymie suffirait à nous en assurer. En Normandie, à vrai dire, il n’est pas toujours aisé de faire le départ entre les noms de lieux scandinaves et une couche germanique plus ancienne, qui proviendrait d’une colonisation saxonne, clairement attestée, vers le temps même des invasions barbares, dans le Bessin au moins. Il semble cependant que, dans la plupart des cas, le litige doive être tranché en faveur de l’immigration la plus récente. Si l’on dresse, par exemple, comme il est loisible de le faire avec quelque exactitude, la liste des terres possédées autour de la Basse-Seine, vers la fin de l’époque mérovingienne, par les moines de Saint-Wandrille, deux enseignements caractéristiques s’en dégagent : les noms sont tous gallo-romains ou d’époque franque, sans confusion possible avec l’apport nordique postérieur ; un très grand nombre se trouvent aujourd’hui rebelles à toute identification, certainement parce qu’au temps de l’invasion normande la plupart des localités elles-mêmes furent détruites ou débaptisées. Seuls, d’ailleurs, importent ici les phénomènes de masse, qui sont les moins sujets au doute. Les villages à consonance scandinave se pressent, très proches les uns des autres, dans le Roumois et le Caux [en Haute- Normandie]. Au-delà l’ordre en devient plus lâche avec, par endroits, de petites constellations encore relativement ramassées : tel le groupe qui, entre Seine et Risle, aux abords de la forêt de Londe – dont le nom lui-même est nordique – rappelle les défrichements de colons familiarisés, dès la mère-patrie, avec la vie de coureurs des bois. Selon toute apparence, les conquérants évitaient à la fois de se disperser à l’excès et de trop s’écarter de la mer. On ne relève, semble-t-il, aucune trace de leur occupation dans le Vexin, l’Alençonnais ou le pays d’Avranches.
De l’autre côté de la Manche, mêmes contrastes, mais répartis sur de beaucoup plus vastes espaces. Extrêmement serrés dans le grand comté d’York et dans les régions qui, au sud de la baie de Solway, bordent la mer d’Irlande, les noms caractéristiques – tout entiers scandinaves ou parfois seulement scandinavisés – vont s’égaillant à mesure que l’on s’enfonce vers le Midi ou le Centre : au point de se réduire à quelques unités lorsque, avec les comtés de Buckingham et de Bedford, on atteint le voisinage des collines qui limitent, vers le nord-est, la plaine de la Tamise.
Certes, parmi les lieux ainsi baptisés à la mode des Vikings, tous n’étaient pas forcément des agglomérations nouvelles ou dont le peuplement eût été, de fond en comble, renouvelé. Il est, par exception, des faits indiscutables. Les colons qui, se fixant sur les bords de la Seine, au débouché d’un petit vallon, imaginèrent d’appeler cet établissement, en leur langage, « le froid ruisseau » -c’est aujourd’hui Caudebec-, comment croire qu’ils ne fussent pas tous, ou peu s’en faut, de parler nordique? Plusieurs localités, dans le nord du Yorkshire, se dénomment « village des Anglais », Ingleby (le mot by par ailleurs étant incontestablement scandinave) : appellation qui, de toute évidence, eût été dépourvue de sens si, dans ce pays, à un moment donné, ce n’avait été pour un lieu habité une grande originalité que de posséder une population anglaise. Là où, en même temps que l’agglomération elle-même, les diverses sections de son terroir revêtirent des noms également importés, il est visible que l’humble toponymie des champs n’a pu être ainsi remaniée que par des paysans. Le cas est fréquent dans l’Angleterre du Nord-Est.
En Normandie, une fois de plus, force est d’avouer l’insuffisance des recherches. D’autres témoignages, malheureusement, offrent moins de certitude. Un grand nombre de villages, dans la Grande-Bretagne comme autour de la Seine, sont désignés par un nom composé dont le premier terme est un nom d’homme, d’origine scandinave. Que ce personnage éponyme, dans lequel on ne saurait guère voir qu’un chef, fût un immigré n’implique pas nécessairement pour ses sujets une naissance semblable. Parmi les pauvres hères dont le labeur nourrissait le seigneur Hastein, de Hattentot en Caux, ou le seigneur Tofi, de Towthorpe en Yorkshire, qui nous dira combien, avant l’arrivée de ces maîtres, avaient déjà, de père en fils, vécu sur le sol qu’ils engraissaient de leurs peines ? À plus forte raison ces réserves s’imposent-elles lorsque, dans le double nom, le second élément, qui, dans les exemples précédents, était, comme le premier, de provenance étrangère, appartient, au contraire, à la langue indigène : les hommes qui, parlant de la terre du seigneur Hakon, l’appelaient Hacquenville avaient assurément oublié la langue des envahisseurs ou, plus probablement, ne s’en étaient jamais servi.
- Marc Bloch, La société féodale, 1939, tome 1, Livre premier, chapitre 3, extrait


