La correspondance de Marc Bloch ne s’arrête pas aux lettres envoyées à Lucien Febvre. Les lettres envoyées à sa famille, et en particulier à son fils aîné Étienne, en témoignent.

L’été 1939 s’est déroulé de manière paisible pour la famille Bloch. Tandis que Marc et Simonne visitent l’exposition consacrée aux trésors du musée du Prado à Genève, en Suisse, Étienne effectue un séjour linguistique dans une grammar school, en Angleterre. Deuxième enfant du couple né à Strasbourg le 23 septembre 1921, Étienne est alors élève de première au lycée Henri-IV à Paris. 

Simonne Vidal-Bloch – Photo : auteur inconnu

Mais l’aggravation des tensions internationales modifie les projets de la famille. Marc Bloch, alors capitaine de réserve, est rappelé, à sa demande, le 24 août 1939 et envoyé en Alsace, à l’état-major du groupe de subdivisions, d’abord à Strasbourg, puis à Molsheim au pied des Vosges. Sa tâche principale consiste à superviser la mobilisation dans l’Est. C’est dans ce contexte qu’il envoie cette lettre à son fils Étienne, à qui il recommande de ne pas échouer, cette fois au bac ! Ayant échoué à l’oral de la première partie du baccalauréat, Etienne repassera ce dernier à Clermont-Ferrand, en octobre 1939. 

Outre son témoignage sur les prémices de la « drôle de guerre » qui s’annonce, son rôle de paterfamilias ressort de cette lettre, tandis que le lecteur attentionné percevra toute l’inquiétude et le respect qu’éprouve Marc Bloch envers son épouse Simonne, chargée de la tenue du foyer, mais aussi fidèle relectrice et correctrice de ses travaux. 


31 août 1939

Mon vieux Tiennot,

Comme je l’écris par ailleurs à Alice, il vaut mieux, je crois, que sans préjudice des lettres pour maman, qui lui permettent de vous tenir un peu au courant de mon train-train journalier, je vous écrive directement, aux uns et aux autres, de temps en temps ; et que vous me donniez de votre côté des nouvelles, soit de vous, soit de maman. Comme cela, nous maintiendrons moins imparfaitement la vie de famille. Maman me dit que tu travailles et que tu es un gentil compagnon. J’en étais persuadé d’avance. En ce moment- ci, il faut que chacun s’efforce de faire sa tâche, là où le sort l’a placé. Moi, je gratte du papier, je reçois des gens, je fais exécuter des ordres… etc. : toutes choses pas très intéressantes, le plus souvent, et qui me donnent souvent aussi le sentiment que je ne suis pas employé là où je serais le plus utile !. Ce matin, par exemple, où d’ailleurs je n’ai pas été bien bousculé, qu’ai-je fait ? j’ai demandé un renseignement à Haguenau qu’on m’avait chargé de me procurer et qui n’avait guère d’intérêt ; j’ai été mis au courant d’une nouvelle organisation des commandements, qui ne nous laisse d’ailleurs presque plus rien à commander ; j’ai eu la visite (a) du recteur, (b) du directeur départemental de l’Agriculture à qui j’ai donné quelques renseignements ; j’ai reçu un compte rendu téléphoné de l’officier commandant une section de transports ; j’ai signé des papiers……

Toi, il faut que tu sois bachelier ; et il faut, aussi, que tu facilites à maman sa tâche. Là est ma grosse inquiétude, je ne te le dissimulerai pas. « Là » veut dire non pas du tout, comme ma phrase mal faite, le pourrait faire croire (pardon !) ta conduite ; mais la santé, physique et morale, de maman. Elle avait si mauvaise mine au début de l’été que je me demande, avec angoisse, comment elle va supporter cette nouvelle période de soucis. Je compte sur vous tous – sur toi tout spécialement, mon vieux Tiennot qui, malgré quelques difficultés d’écorce, as au fond, je le sais bien, si bon coeur – je compte, dis-je, sur vous tous, pour l’entourer et l’aider ; pour obéir, très gentiment et sans préoccupation d’amour-propre ou d’indépendance, à ses désirs ; pour maintenir autour d’elle l’atmosphère de confiance, de courtoisie, de bonne humeur et de gentillesse dans toutes les formes extrêmes dont sa délicatesse et son émotivité ont un si grand besoin. Elle me dit qu’à son avis, si tu travailles bien et si tu es d’agréable compagnie, tu ne prends pas, en revanche, à son avis, tout à fait assez d’exercice. Pense, si cela t’est possible, à la satisfaire à cet égard : 1° parce qu’elle a raison comme, nous le savons tous, presque toujours ; 2° parce que cela lui fait plaisir. Et fais-le sans lui dire que je t’en ai donné, confidentiellement, le conseil. Ce sera plus délicat.

Merci encore pour les cigarettes qui sont excellentes. Donne de tes nouvelles. Je t’embrasse de tout mon coeur.

Source : Bloch Marc, Bédarida François, Peschanski Denis. Marc Bloch à Etienne Bloch. Lettres de la « drôle de guerre ». In: Les Cahiers de l’Institut d’Histoire du Temps Présent, n°19, décembre 1991. Marc Bloch à Etienne Bloch. Lettres de la « drôle de guerre » pp. 1-107.