Cornelius Castoriadis (1922-1997) a été économiste auprès de l’OCDE (1948-1970), psychanalyste (1973-1997) et directeur d’études à l’EHESS (1980-1995). Fondateur avec Claude Lefort du groupe et de la revue Socialisme ou Barbarie, celui qui prônait une « démocratie radicale » s’est intéressé, dans la longue liste de ses travaux, à la démocratie athénienne.

L’extrait retenu ici est issu de la publication d’une conférence prononcée le 15 avril 1982, à New York. C. Castoriadis y définit ce qu’est selon lui une polis : en aucun cas un « État » mais clairement une communauté politique.


« La communauté par opposition à l’ « État ». La polis grecque n’est pas un « État » au sens moderne. Le mot même d' »État » n’existe pas en grec ancien (il est significatif que les Grecs modernes aient dû inventer un mot pour cette chose nouvelle et qu’ils aient recouru à l’ancien kratos, qui veut dire pure force). Politeia (dans le titre du livre de Platon par exemple) ne signifie pas der Staat comme dans la traduction allemande classique (…), mais désigne à la fois l’institution/constitution politique et la manière dont le peuple s’occupe des affaires communes. Que l’on s’obstine à traduire le titre du traité d’Aristote, Athènaiôn Politeia, par la « Constitution d’Athènes » fait honte à la philologie moderne : c’est une erreur linguistique flagrante et un signe inexplicable d’ignorance ou d’incompréhension de la part d’hommes très érudits. Aristote a écrit la Constitution des Athéniens. Thucydide est parfaitement explicite à ce sujet : Andres gar polis, « car la polis, ce sont les hommes ». Avant la bataille de Salamine, lorsqu’il dut recourir à un argument de dernière extrémité afin d’imposer sa tactique, Thémistocle menaça les autres chefs alliés : les Athéniens s’en iraient avec leurs familles et leur flotte pour fonder une nouvelle cité à l’ouest, et ce bien que pour les Athéniens-plus encore que pour les autres Grecs-leur terre fût sacrée et qu’ils fussent fiers de proclamer qu’ils étaient autochtones.

L’idée d’un « État », c’est à dire d’une institution distincte et séparée du corps des citoyens, eût été incompréhensible pour un Grec. Certes, la communauté politique existe à un niveau qui ne se confond pas avec la réalité concrète, « empirique » de tant de milliers de personnes assemblées en un lieu donné tel ou tel jour. La communauté politique des athéniens, la polis, possède une existence propre : par exemple, les traités sont honorés indépendamment de leur ancienneté, la responsabilité pour les actes passés est acceptée, etc. mais la distinction n’est pas faite entre un « État » et une « population » ; elle oppose la « personne morale », le corps constitué permanent des Athéniens pérennes et impersonnels, d’une part, et les Athéniens vivant et respirant de l’autre.

Ni « État », « ni appareil d’État ». Naturellement, il existe à Athènes un mécanisme technico-administratif (…) mais celui-ci n’assume aucune fonction politique. »

Cornelius Castoriadis, « La polis grecque et la création de la démocratie », Domaines de l’homme. Les carrefours du labyrinthe-2, Éditions du Seuil, 1986, p.363-364.