Dans Le banquet, dialogue platonicien consacré au désir et à l’amour, figure un éloge de Socrate prononcé par Alcibiade.

Personnage haut en couleur, le jeune aristocrate se lance, après avoir entre autres comparé Socrate à un Silène et au satyre Marsyas, dans un vibrant hommage des qualités de combattant de Socrate.

Rien n’y manque : Socrate ne craint pas le froid, sauve Alcibiade de la mort, refuse la gloire militaire et il fait même montre d’un flegme extraordinaire lors de la déroute, conservant la belle constance du sage.


« Tout cela m’était déjà arrivé quand vint l’expédition de Potidée (durant la guerre du Péloponnèse). Nous y servîmes tous deux, et nous prenions nos repas ensemble. D’abord, ce qui est sûr, c’est que pour résister aux fatigues, il était plus fort non seulement que moi, mais que tous les autres. Quand nos communications étaient coupées en quelque point, comme cela arrive en campagne, et que nous devions rester sans manger, nul autre n’égalait son endurance. Au contraire, si l’on était bien ravitaillé, il savait en profiter mieux que personne, en particulier pour boire ; il n’y était pas porté, mais si on le forçait il surpassait tout le monde et, c’est le plus étonnant, jamais personne n’a vu Socrate ivre-la preuve en sera donnée tout à l’heure, je pense. Ensuite, pour supporter le froid de l’hiver, car les hivers sont terribles là-bas, il était étonnant. Ainsi par exemple, un jour de gel, ce qu’on peut imaginer de pire dans le genre, quand tout le monde évitait de sortir, ou bien ne sortait qu’emmitouflé de façon étonnante, chaussé, les pieds enveloppés de feutre ou de peaux d’agneau, Socrate sortait, lui, dans ces conditions-là, avec le même manteau qu’à l’ordinaire, et marchait pieds nus sur la glace plus facilement que les autres avec leurs chaussures : les soldats le regardaient de travers, croyant qu’il voulait les braver.

Voilà ce que j’avais à dire là-dessus. ce que fit d’autre part, ce que sut endurer ce héros énergique là-bas, un jour, à la guerre, cela vaut la peine d’être entendu. Il s’était mis à méditer, et restait là debout, depuis le petit matin, à la poursuite d’une idée. Comme cela n’avançait pas, il ne voulait pas lâcher et restait debout, à chercher. Il était déjà midi. Les hommes l’observaient, s’étonnaient, et disaient entre eux que Socrate était debout, en train de réfléchir, depuis le petit jour. Finalement, le soir venu, quelques Ioniens après leur dîner portèrent dehors leurs lits de camp, car on était alors en été, et couchèrent au frais tout en surveillant Socrate, pour voir s’il passerait encore la nuit debout. Or, il resta debout jusqu’à l’aurore et au lever du soleil. Puis il s’en alla, après avoir adressé sa prière au soleil.

Maintenant, si vous voulez, sa conduite au combat-car sur ce point également il faut lui rendre justice. Lors du combat à la suite duquel les généraux m’ont décerné le prix du courage, je n’ai dû mon salut qu’à cet homme. J’étais blessé, il refusa de m’abandonner, et il réussit à sauver tout à la fois mes armes et moi-même. A l’époque, Socrate, j’ai demandé aux généraux de te décerner ce prix : là-dessus tu ne pourras me faire de reproche, ou dire que je mens. Mais les généraux considéraient mon rang et voulaient me donner le prix, et tu as personnellement insisté, plus qu’eux, pour qu’il me revint plutôt qu’à toi. Encore une autre occasion, mes amis, où il valait la peine de voir Socrate : quand l’armée, quittant Délion (toujours durant la guerre du Péloponnèse. Délion se trouve en Béotie), se repliait en déroute. Le hasard me le fit rencontrer. J’avais un cheval, et lui portait son armement d’hoplite. Il se repliait donc au milieu de la débandade, en compagnie de Lachès (général athénien). Je tombe sur eux par hasard, et dès que je les vois je les encourage, je leur dis que je ne les abandonnerai pas. Dans cette occasion-là j’ai pu observer Socrate, encore mieux qu’à Potidée, car j’avais moins à craindre, étant à cheval. D’abord il avait plus de sang-froid-ô combien !- que Lachès. Et puis j’avais l’impression (ce sont tes propres termes Aristophane) qu’il s’avançait là-bas comme dans les rues d’Athènes, se rengorgeant regardant de côté, observant d’un œil tranquille amis et ennemis, et montrant clairement, et de fort loin, que si l’on voulait l’attaquer il se défendrait avec vigueur. Aussi se repliait-il sans être inquiété, lui et son compagnon : les gens qui se comportent de cette manière à la guerre, on n’essaye même pas de les attaquer, tandis qu’on poursuit ceux qui fuient en désordre ».

Platon, Le Banquet, Éloge de Socrate par Alcibiade.