Peu après la fondation de la Fédération internationale de football association (FIFA) en 1904, l’idée d’organiser des compétitions internationales commence à germer. Le dirigeant néerlandais Carl Hirschman [1877-1951] propose alors un premier tournoi qui se tiendrait en Suisse en 1906, réunissant seize équipes réparties en quatre groupes de quatre. Cependant, à la clôture des inscriptions, le 31 août 1905, aucune fédération ne s’est manifestée. Le projet est, alors, provisoirement  abandonné .

Par la suite, avec la création du tournoi olympique de football (dont la première édition impliquant des équipes nationales se déroule en 1908), Hirschman souhaite faire reconnaître cette compétition comme championnat du monde amateur. Cette proposition est acceptée lors du congrès de la FIFA en 1914, mais le déclenchement de la Première Guerre mondiale interrompt cet élan.

Les tournois olympiques de 1924 et 1928 marquent un tournant : pour la première fois, des sélections américaines y participent, aux côtés des équipes européennes et de l’Égypte, donnant à ces compétitions une véritable portée mondiale. Elles sont alors perçues comme les championnats du monde officieux de la discipline. C’est dans ce contexte que le Français Jules Rimet, devenu président de la FIFA en 1921, œuvre activement, aux côtés d’Henri Delaunay (secrétaire général de la Fédération française de football association), à la mise en place d’un véritable championnat du monde de football. Finalement, le projet prend forme.

En 1930, l’organisation de la première Coupe du monde est confiée à l’Uruguay, double champion olympique de football. Si le succès de cette première édition est modeste (4 pays y participent tandis que la couverture médiatique est restreinte), elle n’est pas remise en question et s’impose rapidement comme un rendez-vous sportif incontournable. Après une seconde édition organisée en Italie, édition au cours de laquelle le régime fasciste n’hésite pas à instrumentaliser l’événement à son profit, c’est finalement la France qui accueille la troisième édition marquée elle aussi par les tensions géopolitiques du moment.

C’est dans ce contexte que le journaliste Maurice Pefferkorn écrit cet article dans lequel il résume sa vision (idéaliste) de ce sport, dans le contexte de l’entre-deux-guerres, un an avant le déclenchement de la seconde guerre mondiale. 


La coupe du monde de football, symbole sportif et social

Parce qu’il y a sur la terre des millions et des millions de jeunes hommes (vingt, trente peut-être) qui pratiquent le football…

Parce que tous ils reconnaissent la même loi, se plient à la même discipline, observent la même doctrine…

Parce que sur tous les points du globe l’on a érigé des temples, qu’on appelle stades, pour l’exercice de ce culte…

Parce qu’en un mot le football traduit les aspirations communes d’une grande partie de la jeunesse de l’univers…

Nous proclamons hautement que la Coupe du Monde est une épreuve sportive de grande portée philosophique, l’une des plus importantes de notre planète, l’égale — oui, parfaitement ! — des Jeux Olympiques eux-mêmes…

Le premier des jeux

Nous reconnaissons bien volontiers la noblesse de l’athlétisme, sa fonction essentielle dans la vie sportive, sa nécessité absolue à la base de tous les sports. En football même, quand nous exaltons les qualités athlétiques des hommes, nous rendons, un juste hommage aux vertus de la piste.

Mais si l’athlétisme développe et perfectionne les aptitudes naturelles de l’homme, le football, lui, est un jeu, mieux encore, un jeu d’équipe. Il comporte une discipline collective en plus de la discipline individuelle que commande l’athlétisme.

La Coupe du Monde, en faisant appel aux élites de l’univers, dans une même confrontation, nous est l’occasion d’exalter ces symboles et nous autorise à placer cette vaste compétition sur le plan élevé de l’idéalisme.

Professionalisme, nous objectera-t-on ? Eh ! qu’importe tout cela. À tous les puristes qui se plaisent à dénigrer le professionalisme, sous prétexte qu’il consacre l’intérêt personnel et matériel de l’individu, alors que le sport veut être une école de désintéressement, nous nous contentons de répondre que le professionalisme possède une force considérable de propagande et qu’au surplus les lois même du football impliquent la leçon d’abnégation recherchée.

D’ailleurs, dans les pays que le mot de professionalisme effraye encore — beaucoup plus que la chose — ne fait-on pas du footballeur un fonctionnaire de l’Etat, ainsi que nous le montre la promesse faite par le Reich allemand aux joueurs autrichiens, de leur fournir un emploi lorsqu’ils seront de retour dans leurs foyers ?

La leçon sociale

Parmi toutes les significations qui s’attachent à la Coupe du Monde, n’oublions pas la leçon sociale qu’elle nous apporte, A vous, chefs de famille, chefs d’entreprise, chefs de communauté et chefs d’Etat, qui n’avez pas encore compris la place que tenait le sport, et le football en particulier, dans les préoccupations de la jeunesse moderne, qui ne saisissez pas, par conséquent, qu’ainsi peuvent se resserrer, ou se forger, les liens qui unissent les générations d’hier à celles de demain, qui méconnaissez en somme cet aspect primordial du problème social, une épreuve comme la Coupe du Monde vient apporter le témoignage d’une compréhension universelle sur laquelle il est bon de méditer.

Et si vous redoutez que des manifestations internationales de cette envergure soient ayant tout une arme pour tes ambitions nationalistes, c’est que vous n’embrassez pas l’ensemble de la question, car la loi du sport, celle du football en particulier, a précisément pour but d’encadrer ces ambitions dans des limites humaines, en consacrant le génie d’organisation des peuples plus que l’orgueil des races.

Sans doute l’esprit du sport n’est-il pas toujours respecté en de telles circonstances ; mais il l’est généralement.

Le football moderne

Nous n’avons pas fini d’énumérer les vertus de cette Coupe du Monde.

Ne va-t-elle pas aussi nous permettre, en nous plaçant maintenant au point de vue technique, en la considérant, non plus subjectivement, mais objectivement, de juger de la qualité du football moderne ?

Il ne fait plus aucun doute que le football d’aujourd’hui ne ressemble guère à celui que l’on pratiquait il y a cinquante ou même vingt-cinq ans. Jadis, nous nous émerveillions sur les exhibitions des amateurs anglais, de ces Corinthians qui avaient élevé l’art du football à des sommets que voilent maintenant les brumes du passé.

Mais sommes-nous, au fond, moins conquis par l’aspect que présente aujourd’hui le football des professionnels britanniques ? S’il a perdu en élégance, en subtilité, en recherche artistique, il a gagné en puissance, en réalisme, en solidité artisanale, si je puis dire. En comparant, la semaine dernière, l’exhibition des pros d’Angleterre à celles des Corinthians de jadis, en vérité nous n’estimions pas que l’art du football était en déclin. Il était autre, à la vérité ; mais il faisait appel à la même technique, à la même étude de préparation, à la même somme d’expérience individuelle.

Sa manière et son aspect sont différents aujourd’hui de ce qu’ils étaient avant la guerre ? C’est que les conditions mêmes de !’existence humaine ont changé ; c’est que notre époque est plus âpre, plus avide, plus incertaine, plus ardente à réaliser.

Le football, ainsi, reproduit le rythme de l’humanité. Mais tous les peuples ne subissent pas également les effets de ce rythme. Ceux dont l’existence est soumise à des lois plus sévères sauront-ils traduire dans leur football ces impérieuses nécessités ? Voilà ce que peut-être aussi nous montrera la Coupe du Monde.

Le problème des tactiques

Et, pour descendre enfin plus intimement dans le détail, pour envisager la compétition sous l’angle des tactiques, disons que nous pouvons espérer que, dans ce domaine même, des leçons et des enseignements seront fournis. Et c’est à ce point de vue surtout que nous regretterons l’absence des Britanniques. Les créateurs du football, nos maîtres jusqu’à nouvel avis, sont aussi ceux qui, de temps à autre, se permettent d’en modifier les règles et d’en faire varier ainsi la physionomie.

Ayant changé la loi du hors jeu, ils ont conçu une tactique nouvelle, celle du WM, qui a renforcé les soucis destructifs d’une équipe et changé l’allure de sa manière offensive. Combien de nations ont imité cet exemple ? Et comment ceux qui n’ont point consacré au WM ont-ils adapté leur jeu aux nécessités modernes ? Comment ont-ils pu marier les anciennes conceptions à celles du football contemporain ? Dans quelle mesure ceux qui persistent à sacrifier à l’élégance et à la subtilité peuvent-ils faire échec à ceux qui sont plus directs, plus dépouillés, plus avides de réalisations ? Ce côté technique de la Coupe du Monde sera sans doute, pour ceux qui suivent de près toutes les manifestations du football, le plus pittoresque et le plus apparent.

Maurice Pefferkorn, « La Coupe du monde de football, symbole sportif et social », journal L’Auto-vélo, 4 juin 1938, page 2

  •  François da Rocha Carneiro, Un peuple et son football, une histoire sociale, éditions du Détour, 2024, 204 pages
  • Mickaël Correia Une histoire populaire du football, La découverte, 2018, 432 pages

 

Affiche officielle de la Coupe du monde de football, 1938