Par sa dimension médiatique mondiale, le football est devenu un phénomène culturel et politique incontournable. Par conséquent, les hommes politiques, qu’ils s’y intéressent ou non, ne peuvent se dispenser de donner leur avis quand, à travers les performances des footballeurs, il semble que ce soit le destin de la nation qui se joue.

Les déclarations de Jean-Marie Le Pen de juin 1996, à propos de l’origine des joueurs de l’équipe de France, avaient suscité un certain émoi médiatique, à l’époque. Lors du championnat européen de football de 1996 qui se tient en Angleterre, la France réussit une belle performance en se qualifiant pour les demi-finales, avant d’être éliminée par la Tchéquie aux tirs au but. L’équipe de France, composée par le sélectionneur Aimé Jacquet, est pour l’essentiel, celle qui a gagné la Coupe du monde de 1998.

Les déclarations de Jean-Marie Le Pen, président du Front National depuis sa fondation en 1972, ont été faites, après la victoire  de la France lors des quarts de finale, pour laquelle il se déclare « très heureux « .

Mais… C’est pour mieux regretter l’origine étrangère de trop de joueurs, « objet d’une naturalisation de complaisance », ou bien nés en France mais de parents étrangers. Autrement dit, une équipe de France trop peu « représentative de la qualité sportive de notre pays. Hélas ! »

Bien qu’il n’emploie pas l’expression, Jean-Marie Le Pen reprend la notion de « Français de papier » diffusée par l’Action française depuis 1915 et qui structure la vision de la nation française de l’extrême droite.

Depuis, 30 années ont passé. Le Rassemblement national, héritier du F.N. et de son fondateur, en quête de respectabilité, s’abstient désormais de critiquer l’origine des joueurs de notre brillante équipe de France. C’est sur les réseaux sociaux ou au bar du commerce de certains de nos villages qu’il faut aller pour voir fleurir un racisme décomplexé que, bien naïvement, on croyait disparu.


France-Soir – 25 juin 1996

France-Soir : Aucun joueur étranger ne peut figurer au sein d’une équipe nationale. Comment pouvez-vous remettre en cause la nationalité des joueurs de l’équipe de France ?

Jean-Marie Le Pen : Ce débat est anecdotique dans la politique française. Il y a des sujets autrement sérieux. Et je tiens à dire d’abord que je suis très heureux de la victoire de France. C’est une occasion d’entendre « La Marseillaise » et ce n’est pas si courant sur un stade international ! Il va sans dire que nos joueurs sont tous français puisqu’ils sont membres de l’équipe de France. Et je n’ai jamais dit que ceux qui sont originaires des DOM-TOM ne sont pas français.

Mais beaucoup de membres de cette équipe le sont parce qu’ils ont été l’objet d’une naturalisation de complaisance. Desailly est né au Ghana, Martins est binational portugais, ayant opté pour la nationalité française pour pouvoir faire partie de cette équipe, Lamouchi est tunisien, né en France, Zidane algérien, né en France, Madar tunisien, né en France, Djorkaeff arménien, né en France. Je n’ai aucune hostilité individuelle contre ces joueurs dont certains sont excellents. Je suis un fervent de ce sport-spectacle, mais je ne crois pas que l’équipe de France de football soit représentative de la qualité sportive de notre pays. Hélas !

France-Soir : Vous leur avez quand même reproché de ne pas chanter « La Marseillaise » !

Jean-Marie Le Pen : Je l’ai en effet regretté. Je pense que s’ils ne la chantent pas, c’est qu’ils ne le veulent ou ne le peuvent parce qu’ils ne la savent pas. C’est un constat. Karembeu a très gentiment répondu qu’il la chantait intérieurement. J’en prends acte et je n’en fais d’ailleurs pas un débat politique. C’est une réaction d’amateur de spectacles sportifs. Mais on ne peut pas s’exprimer dans ce pays de manière non conventionnelle sans qu’immédiatement on soit entouré de fantômes de toutes sortes, sans qu’aussitôt on vous fasse un procès en sorcellerie !

France-Soir : Vous reconnaissez néanmoins que vous êtes un spectateur assidu de l’Euro 96 ?

Jean-Marie Le Pen : En tant que personne privée, je le suis en effet, mais en tant qu’homme politique, je pense que les collectivités n’ont pas à subventionner le sport professionnel qui devrait être financé par les spectateurs. Je pense aussi qu’on recrute trop facilement des étrangers qu’on naturalise et qui d’ailleurs ne sont pas non plus eux-mêmes des militants de l’antiracisme. Ils sont là pour jouer au foot et c’est très bien ainsi. Mais il serait bien de trouver des joueurs en France, tout comme je préférerais qu’il soit plus facile d’adopter des petits enfants français que des étrangers. Il n’y a aucune arrière-pensée derrière tout ça, mais je vais encore tomber sous les coups de canon des moralisateurs de la politique.

France-Soir : Le sport n’est jamais  jeu. Ces polémiques paraissent hors de proportions !

Jean-Marie Le Pen : Il y a malheureusement bien d’autres sujets plus sérieux et, c’est vrai, le sport doit rester un jeu. Mais qui obéit à un certain nombre de règles, la loyauté en particulier, qui est fondamentale. Le paradoxe est qu’en France la société refuse toutes les valeurs qui sont le fondement même du sport tout en feignant de les admirer chez ses sportifs. Le sport suppose des dons innés – il ne suffit pas de vouloir -, des efforts considérables développés de manière compétitive, le goût de la compétition et du classement, et aussi l’acceptation de l’échec. Toutes valeurs qu’on méprise ou combat dans la société civile.

France-Soir : En tant que jeu, le sport n’implique pas d’adhésion philosophique.

Jean-Marie Le Pen : Non. Mais si les sportifs sont les idoles de nos compatriotes, c’est peut-être justement parce que leurs valeurs leur semblent inaccessibles.

France-Soir : Souhaitez-vous sincèrement la victoire de cette équipe de France ?

Jean-Marie Le Pen : Si elle gagne, je serai très heureux. Si elle est battue, je ne me considèrerai pas comme déshonoré. Mais je constate que mes propos la concernant ont éclipsé le sommet arabe, Florence et les élections russes. Laissez-moi en sourire.

Article publié par France- Soir, le 25 juin 1996