Svante Arrhenius (1859–1927) est un chimiste et physicien suédois, lauréat du prix Nobel de chimie en 1903 pour ses travaux sur la théorie de la dissociation électrolytique, qui explique comment les sels, acides et bases se séparent en ions lorsqu’ils sont dissous dans l’eau, découverte fondatrice de la chimie physique moderne. Il formule également la loi d’Arrhenius (1889), qui décrit la dépendance de la vitesse des réactions chimiques à la température.

Mais c’est en 1896 qu’il publie un travail visionnaire, dans le sillage de ses prédécesseurs, sur l’effet de serre : en s’appuyant sur les données de son collègue Arvid Högbom, il calcule que la concentration en CO₂ atmosphérique d’origine naturelle et humaine influence significativement la température terrestre, et estime qu’un doublement de ce gaz entraînerait un réchauffement de 5 à 6 °C, une valeur remarquablement proche des estimations actuelles.

Cependant, Arrhenius se trompe sur plusieurs points importants. Il pense que ce réchauffement serait extrêmement lent (il l’estime à plusieurs milliers d’années) et surtout il le percevait comme une perspective bénéfique, notamment pour les régions nordiques comme la Scandinavie, qui pourraient devenir agronomiquement plus productives. Son erreur du moment se double d’une autre partagée par une bonne part de la communauté scientifique de son époque : celle du refroidissement géophysique de la Terre.

À ce titre, Arrhenius estime à l’époque que le réchauffement est donc positif pour l’humanité, ce que démontrent les extraits choisis, tandis que l’épuisement proche des ressources en énergie fossiles l’inquiète.


Extrait n°1 :

 

[…] Les époques chaudes et les époques glaciaires ont alterné sur notre globe depuis que l’homme y a fait son apparition.
La question s’impose donc : est-il probable que dans les prochaines époques géologiques, nous soyons menacés d’une nouvelle période glaciaire ? Il ne semble pas que cela soit à craindre. La consommation du charbon pour des besoins industriels est de nature à augmenter sensiblement la teneur de l’air en acide carbonique. En outre, il semble que le volcanisme, dont les méfaits ont été particulièrement violents dans les temps récents, on se souvient des éruptions de Krakatoa en 1883 et de la Montagne Pelée en 1902, soit encore en progrès. Il semble donc probable que l’acide carbonique augmente plutôt, et même assez rapidement, dans l’air. Nous en avons un indice dans ce fait que l’océan semble absorber de l’acide carbonique de l’air, car dans son voisinage la teneur de l’air de ce gaz est d’environ 10 p. 100 plus faible qu’à l’intérieur des continents.

Si en effet la proportion d’acide carbonique de l’air était depuis longtemps constante, l’eau qui en tient en dissolution devrait avoir mis en équilibre celui qui est dissous avec celui qui est libre. Si, au contraire, la mer continue à absorber l’acide carbonique de l’air, cela indique que l’équilibre s’est trouvé précédemment établi avec une atmosphère qui en contenait moins qu’aujourd’hui. Il faudrait donc en conclure que la proportion de ce gaz est en voie d’augmentation dans l’océan atmosphérique.

On entend souvent exprimer des craintes parce que les réserves de houille existant sur notre globe sont attaquées et consommées par la civilisation actuelle, sans qu’on ait aucune prévoyance ni égards pour l’avenir. On s’effraie en même temps des énormes pertes de vies et de biens qui sont la conséquence des phénomènes volcaniques de nos jours. Peut-être trouvera-t-on qu’il convient de se rasséréner en se rappelant qu’il n’y a ici, comme souvent, qu’un dommage d’un côté pour un bien de l’autre. Par suite de l’augmentation de l’acide carbonique dans l’air, il nous est permis d’espérer des périodes qui offriront au genre humain des températures plus égales et des conditions climatériques plus douces. Cela se réalisera sans doute dans les régions les plus froides de notre terre. Ces périodes permettront au sol de produire des récoltes considérablement plus fortes qu’aujourd’hui, pour le bien d’une population qui semble en voie d’accroissement plus rapidement que jamais.

 

Svante Arrhenius L’évolution des mondes, traduction française de Théophile Seyrig, Paris, C. Béranger, 1910, extrait du chapitre « La vie à la surface des corps de l’espace – Amélioration possible du climat du globe », pp. 67-69

 

Extrait n° 2

[…] On croit que l’homme a existé sur notre Terre depuis environ 500 000 ans et, peut-être seulement 100 000. Ce temps est extraordinairement long comparé aux temps historiques qui datent d’environ 7000 ans, mais il est d’autre part très court comparé au temps (environ un milliard d’années) durant lequel la Terre a été habitée par des êtres vivants. Il est plus intéressant encore de savoir pendant combien de temps encore l’homme régnera sur la Terre. Le Soleil s’éteint probablement peu à peu. Il viendra donc un temps où la chaleur rayonnée vers nous par l’astre du jour ne sera plus suffisante pour entretenir la vie des plantes, qui sont, comme nous le savons, nécessaires à la vie des animaux et par conséquent aussi à celle de l’homme. À cet égard il semble probable que le temps réservé à l’existence des hommes doive être compté par millions d’années.

 

Mais si satisfaisante que semble cette circonstance, il faut pourtant confesser que s’il devenait nécessaire de se contenter de la vie de l’homme de l’âge de pierre, nous ne nous réjouirions pas de participer à une vie aussi misérable. Quand bien même il nous serait offert de vivre comme un Russe de nos jours, pourtant très civilisé, comparé à l’homme de l’âge de pierre, nous hésiterions à choisir un pareil sort. Nous demandons en effet que la civilisation intellectuelle et matérielle progresse, ou tout au moins ne régresse plus. Nous ne devons pas léguer à nos descendants un héritage de moindre valeur que celui que nous avons reçu.

Sur quoi repose donc notre actuelle et haute civilisation ? Nous trouvons à la réflexion que le perfectionnement des machines à vapeur par Watt et autres, a révolutionné l’industrie. Cela revient à dire que l’emploi de la houille et du pétrole est la base de notre haute situation matérielle, nécessaire elle-même à notre progrès intellectuel. Si la houille, ou en général les combustibles fossiles, dans lesquels l’énergie solaire des temps passés est en partie emmagasinée, faisaient défaut, la plupart des machines de l’industrie seraient arrêtées et nos moyens de communications seraient extrêmement réduits.

Dès lors la question suivante se pose. Les combustibles fossiles seront-ils consommés dans quelques milliers d’années ? Si cela était le cas, trouverons-nous quelque compensation qui pourrait sauver notre civilisation ? Cette question a, en réalité, été assidûment discutée dans les derniers temps […]

Source : Conférences sur quelques problèmes actuels de la chimie physique et cosmique faites à l’université de Paris en avril et mai 1922 / par M. Svante Arrhenius, Paris, Gauthier-Villars et Cie, 1923, extrait du chapitre : les sources mondiales d’énergie, pp. 73-74