Football et politique forment un duo inséparable, comme l’ont démontré récemment les pressions exercées par Donald Trump pour faire lever la suspension d’un joueur de l’équipe des États-Unis, Folarin Balogun, après un appel personnel à Gianni Infantino, président de la FIFA. La soumission de ce dernier à l’injonction présidentielle a, naturellement, provoqué un scandale sans précédent dans le cadre de l’édition 2026 de la Coupe du Monde de football.

Cette ingérence démontre que la séparation du Football et de l’État est loin d’être une réalité dans les Etats démocratiques. Ce mélange est observable, dès les années 30, et à l’occasion de la Coupe du Monde 1939 organisée en France, comme en témoigne l’article que nous avons sélectionné.

Ce dernier est rédigé par l’un des journalistes sportifs majeurs de l’entre-deux-guerres, Maurice Pefferkorn (classé à l’extrême-droite), qui, très tôt, s’intéresse à la dimension politique du football. Il n’hésite pas à proclamer le football nouvelle religion d’État et à faire du Président Albert Lebrun son grand-prêtre.

Sans doute faut-il y voir une petite part d’ironie de la part de Pefferkorn qui ne peut pas ignorer les idées républicaines et laïques du Président.


 

N’avez-vous pas remarqué que le Président de la République assistait, dimanche après-midi, au Grand Steeple d’Auteuil. Et que, cependant, il était à 17 heures à Colombes pour inaugurer  la grande finale si l’on peut dire. Il nous est permis de penser que cette seconde obligation ne lui fut pas pénible et que peut-être, en son for intérieur, il n’était pas fâché de se rendre dans un milieu plus sympathique, en ce sens qu’il allait pouvoir y côtoyer un monde, sans doute moins élégant, mais où l’âme de la foule vibrait avec plus d’enthousiasme, d’abandon, de sérénité et d’idéalisme.
Poussant même plus loin  nos hypothèses personnelles, nous oserons formuler que la perspective du spectacle de Colombes séduisait davantage l’esprit de M. Albert Lebrun que celle d’Auteuil. Il ne semble pas douteux, en effet, que l’actuel Président de la République apporte aux grandes rencontres du football une facilité de compréhension et un esprit critique qu’expliquent sans doute sa culture scientifique et son goût pour la méthode. Avant lui, M. Gaston Doumergue se plaisait dans notre milieu et y trouvait l’occasion d’exprimer sa bonhomie naturelle et son sourire légendaire. Mais peut-être l’esprit plus technicien de M. Albert Lebrun trouve t-il dans notre jeu favori l’occasion de pénétrer plus à fond son caractère, son essence et sa profonde philosophie.

Oui, peut–être l’avons-nous conquis plus intimement que M. Doumergue. Mais notre but n’est point d’établir un tel parallèle et, à sa faveur, de pénétrer les psychologies successives des divers présidents de la République que la nation délègue à nos manifestations sportives.

Non, la question est plus haute aujourd’hui. La présence de M. Albert Lebrun à la finale de la Coupe du monde demeure à nos yeux un précieux symbole. Lorsque le Président pénètre dans le stade de Colombes pour la finale de la Coupe de France, nous exploitons légitimement cette présence pour proclamer que le football a conquis notre pays et que les Pouvoirs publics viennent le confesser volontiers. C’est d’ailleurs là, pour nous, une satisfaction un peu platonique, car il n’est que trop certain qu’en dépit du succès grandissant que le football recueille auprès des masses, il rencontre encore pas mal d’irredentistes chez les dirigeants de notre pays. L’on jalouse cet essor auquel on n’avait pas cru et auquel on ne se rallie pas de bonne grâce.
Mais peu importe, après tout.
Le football aura bientôt conquis la France entière, comme il a déjà conquis complètement tant d’autres pays. Et l’on finira bien par l’excuser de faire sa part au professionnalisme… Car, au fond, c’est surtout cela qu’on lui reproche encore.

Mais quand il vient présider la finale de la Coupe du Monde, quand il descend dans l’arène pour serrer la main de onze combattants hongrois, de onze combattants italiens, d’un arbitre français, d’une juge de touche suisse et d’un autre tchécoslovaque, notre chef de l’Etat se proclame , qu’il le veuille ou non, grand-prêtre du football universel, grand-prêtre d’une religion reconnue et pratiquée dans le monde entier. C’est le salut de la France à tous les autres peuples qu’il apporte par sa présence. Lui seul peut donner toute sa force à ce symbole.

Et alors, le football, le sport tout entier, franchit les barrières dans lesquelles on voudrait le limiter. Il devient une expression de la vie sociale de l’univers. Il se déclare automatiquement une force de la société, une force réelle, vivante, tangible et agissante. Et parce que tant de gens assemblés sont là pour contempler vingt-deux combattants qui représentent tant de choses et un homme qui exerce sur eux un pouvoir discrétionnaire, le football affirme les liens qui unissent les générations entre elles, celles devant qui s’ouvre la vie avec ses expériences, comme celles qui, déjà, regardent vers le passé, mais que soudain l’avenir reconquiert.

60.000 hommes pour en contempler 23 ! Par ce slogan périmé, l’on a cru qu’on nous ferait comprendre notre erreur ! Vers ceux-là qui nous condamneraient, nous nous retournons aujourd’hui pour demander si le spectacle de tant de vaillance, si le déploiement de tant d’énergie et de saine ambition seraient possibles sans la ferveur et la fidélité des foules.

Et puisque M. le Président de la République vient témoigner pour nous, n’est-il pas juste que nous le nommions grand-prêtre du football, grand-prêtre d’une religion moderne et universelle ?

Source : M. PEFFERKORN «  Le Président de la République, grand-prêtre du football », revue Football : le seul hebdomadaire français exclusivement consacré au football – directeur Marcel Rossini 22 juin 1938, page 11