Suzanne Rachel Flore Lenglen [1899-1938] est une joueuse de tennis française et la première star internationale du tennis féminin.

Née à Paris dans une famille de la bourgeoisie catholique, Suzanne est la fille de Charles Servais Adolphe Lenglen (1859-1929), rentier et pharmacien de formation, et d’Anaïs Dhainault. Sa famille s’installe en 1906 en Picardie. En 1911, Suzanne touche pour la première fois une raquette de tennis, offerte par son père pour qu’elle puisse s’amuser sur le court familial.  Très vite, elle se découvre une véritable passion pour le sport en général. Suzanne s’initie au golf et à la natation (dont elle devient championne de France en 1919), ainsi qu’au tir à l’arc et à l’équitation.

Son père remarque très vite son goût et son aptitude remarquable  pour le tennis et décide de devenir son entraîneur. Elle bénéficie alors d’un entrainement spécifique, en général réservé aux hommes. Suzanne Lenglen dispute son premier tournoi en 1911 à Chantilly où elle atteint la finale. Les médias, qui la surnomment « la Divine » s’intéressent très vite à elle d’autant qu’elle enchaine les victoires. Suzanne Lenglen remporte son premier titre sur gazon à Wimbledon en 1919. Son bilan est sans appel : elle remporte 241 titres, et affiche un pourcentage de réussite exceptionnel avec 98 % de matches gagnés (341-7). Elle s’impose deux fois aux Internationaux de France, six fois à Wimbledon, et remporte la médaille d’or olympique du simple dames aux Jeux d’Anvers 1920.

Consciente de sa popularité et de l’intérêt de soigner son image (surtout pour ne pas subir de procès en virilité comme Violette Morris), elle collabore avec les plus grands couturiers de son temps.

Mais, après avoir enchaîné les victoires aux Internationaux de France ou à Wimbledon, le doute et les difficultés s’installent au milieu des années 20. En 1926, après un tournoi difficile à Wimbledon, Suzanne Lenglen décide de tourner le tos à l’amateurisme en devenant professionnelle. Elle rédige le texte suivant, destiné à expliquer au grand public les raisons de ce changement.


 

Un amateur, au sens strict du mot, c’est celui qui aime qui se dévoue. Le mot est français, la racine en est latine amo – j’aime. En langue anglaise, il n’est d’amateurs qu’en fait de sport, mais nous autres Français nous connaissons toutes sortes d’amateurs.

Il y a les amateurs de cuisses de grenouilles, les amateurs de sculpture, de poésie, de musique, les amateurs des sports ou du poker, les amateurs d’amateurisme et les amateurs de recettes importantes. Je ne dis pas que ces derniers ont inventé pour leur profit les règles de l’amateurisme mais je ne puis m’empêcher de trouver que l’apparition gratuite, sur un court, d’un joueur connu, bien loin de diminuer les bénéfices nets, les fait gonfler singulièrement.

Les choses étant telles et la nature humaine ce qu’elle est, le prix élevé de la vie, des billets de chemin de fer et des notes d’hôtel en particulier, venant à dépendre de certains professionnels de compagnies de chemin de fer et propriétaires d’hôtel, il s’ensuit que le tennis d’amateur se trouve dans une situation curieuse et un peu incongrue.

Voyons, par exemple, le tournoi de tennis d’un club de tennis quelconque. Un charmant petit club, niché dans les Alpes françaises, un club très fermé, dont tous les membres sont fort à leur aise. Ses propriétaires sont trois gros messieurs, lesquels, comme par hasard, se trouvent posséder aussi le bel hôtel situé non loin de là. Grâce à une connaissance intime et experte des épices, ces messieurs ont su combiner pour leurs viandes et leurs salades des sauces et des assaisonnements dont l’excellence a porté au loin le renom de la cuisine de cet hôtel.

Fort naturellement, ces cordons bleus ont pensé qu’un peu d’exercice augmenterait les appétits distingués de leurs hôtes distingués et, par conséquent, la vente de leurs sauces. D’où le club de tennis. À l’occasion, ces messieurs ne détestent pas voir le tennis même rapporter quelque argent. C’est pourquoi ils font élever des tribunes, afin qu’en payant puissent entrer les gens qui à jouer mal préfèrent voir jouer bien. Pour s’assurer un bon jeu de tennis à leur faire admirer, on fait une vaste publicité à ce qu’on nommera un tournoi international de tennis d’amateurs. Le nombre des joueurs n’est pas fixé. Tout amateur payant les cent francs d’inscription a le droit de lancer un défi aux champions. Je n’ai jamais compris pourquoi un joueur amateur devait payer le privilège de paraître dans ces tournois. Mais évidemment un amateur peut payer un organisateur de tournoi, tandis que ce serait tout autre chose si l’organisateur payait l’amateur.

Mais pour qu’un tournoi de tennis ait du succès, il doit être autre chose qu’une rencontre entre des amateurs quelconques. Il faut bien qu’on y voie de six à dix «étoiles » venues de tous les coins du globe. Alors les galeries se rempliront de spectateurs et, par conséquent, les poches des organisateurs se rempliront d’argent. Mais voici une difficulté. Les « étoiles » ont souvent autre chose à faire. Quelques-unes sont même occupées à gagner leur vie. Certaines trouvent difficiles, ou même impossible, de payer leurs billets de chemin de fer et leurs notes d’hôtel.

On leur interdit de gagner leur vie par le tennis, et pourtant il faut vivre. Mais que voulez-vous ! il faut rester amateur !
Quelque difficile que puisse paraître la situation, on l’arrange avec dextérité. L’ «étoile» est invitée, on paye ses frais de voyage et on s’occupe de ses notes d’hôtel, parfois de ses « frais supplémentaires». Comment ces façons d’agir peuvent-elles se concilier avec les règles de l’amateurisme strict, je ne sais mais la chose est couramment pratiquée. Il me paraît non moins mystérieux de voir que toutes les dépenses de l’ «étoile» sont couvertes par des mains bienveillantes alors qu’un joueur de moindre rang doit payer les siennes. Une seule explication possible : les recettes à l’entrée.

Cette situation particulière, et un peu regrettable, est, due aux règles qui président à l’amateurisme. En bien peu de cas, la lettre de la règle est vraiment enfreinte, mais, par des arrangements fort délicats et confidentiels, l’esprit en est constamment violé. On ne saurait blâmer les joueurs. Pour beaucoup, comme pour moi, le tennis est à la fois leur passion et le travail de toute leur vie. Le manque d’argent et les préjugés des amateurs les forcent à user de subterfuges afin de pouvoir jouer. On ne critiquera pas non plus les organisateurs des  tournois : il est bien naturel qu’ils veuillent attirer le plus d’ « étoiles » de tennis possible, au moindre frais possible. Seules sont à blâmer les règles de l’Association française des joueurs de tennis. Elles furent établies alors que le tennis était encore au berceau et que les joueurs se recrutaient uniquement parmi les gens élégants. L’intérêt bien compris du jeu demanderait que l’on permît à un joueur « étoile » de tirer parti de ses capacités et de gagner de l’argent en faisant du jeu de tennis sa carrière. Avec les règlements actuels, voici ce qui arrive : ou bien il abandonne le tennis pour se vouer à une occupation plus lucrative, ou bien il cherche des subterfuges, il travaille pour une maison d’articles de sport ou fait tout autre chose lui permettant de tirer de sa réputation assez d’argent pour qu’il puisse continuer à jouer.

C’est très joli de parler des gens qui jouent au tennis par amour du jeu, mais je ne vois pas pourquoi on aimerait moins le tennis si on en tire honnêtement un peu d’argent.
L’art pour l’art, dit-on. Mais quels sont les artistes auxquels on dénie la récompense de leur art ?

Suzanne Lenglen, « Pourquoi je deviens professionnelle », journal Le Petit parisien, 5 septembre 1926, page 1

 

Pour aller plus loin :

Castan-Vicente, Florys. « Suzanne Lenglen et la définition du professionnalisme dans le tennis de l’entre-deux-guerres », Le Mouvement Social, vol. 254, no. 1, 2016, pp. 87-101.