Pierre NORDON, cdrom Encyclopædia Universalis, 3.0


Romancier, pamphlétaire, homme d’action, Daniel Defoe est né et mort à Londres. Ses origines, sa carrière et son oeuvre reflètent très largement l’idéologie de la classe moyenne anglaise à partir du XVIIIe siècle.

La génération dont Defoe fait partie est très exactement celle de la «révolution pacifique» de 1688. Cet événement consacre la défaite des théories monarchiques absolutistes et de droit divin. D’autre part, il place la nation dans un cadre politique propre à concilier, en théorie et en pratique, révolution industrielle, doctrine libérale, mercantilisme, impérialisme et individualisme.

Homme d’affaires

La famille Defoe était originaire des Flandres. James, père de Daniel, tenait une boutique de chandelles dans le quartier populaire de Cripplegate. Protestant non anglican, mais de tendance modérée, c’est-à-dire à l’écart du mouvement puritain, il confia l’éducation de son fils au révérend Charles Morton, directeur d’une institution privée non conformiste à Newington Green, près de Londres. Les biographes de Defoe accordent à Morton, qui devait par la suite devenir vice-recteur de l’université Harvard, une influence capitale sur la vocation littéraire du futur romancier. Conformément aux voeux de son entourage, ce dernier envisagea néanmoins une carrière ecclésiastique. Après avoir terminé ses études, il semble s’être pendant quelque temps livré à une activité de prédicateur. Mais son intérêt pour la vie pratique l’emporta très vite: vers 1682 commence pour Defoe une existence active, fort variée et toujours un peu mystérieuse. Pendant vingt ans il s’occupera de diverses affaires. Lesquelles ? Commerce, spéculation, affaires politiques, le tout ensemble. Ce passage du public au privé, et inversement, est très caractéristique de l’époque et des moeurs. Jamais dans la vie politique anglaise la frontière entre amateurs et professionnels n’a été si floue. (Notons au passage qu’aujourd’hui encore le terme de business est investi d’une valeur sémantique bien plus large que ne l’est le terme correspondant en français.) Pour « affaires », donc, Defoe va fréquemment voyager en Angleterre et à l’étranger. En 1684, il épouse une certaine Mary Tuffley, dont on ne sait pas grand-chose, sinon que son père était un importateur de vins assez aisé. La dot qu’elle reçut permit à Defoe d’étendre son activité au commerce de gros, à des affaires d’importation et d’exportation, aux assurances. Mais en 1692, il fait faillite et se trouve débiteur d’une somme de 17’000 livres. Cette catastrophe va le placer pour très longtemps dans une situation de dépendance: d’où la nécessité pour lui de se procurer désormais la protection de personnages influents.

Homme politique

Rien ne serait pourtant plus injuste que de ne voir en Defoe qu’un affairiste ou un opportuniste. Ses positions politiques s’affirment courageusement dès 1685, à l’occasion de la rébellion dirigée par le duc de Monmouth dans les comtés du Sud-Ouest. Il rejoint les insurgés et, après la défaite que leur infligent les troupes royales sur le champ de bataille de Sedgemoor, réussit à échapper à la répression souvent cruelle dont sont victimes les prisonniers. En 1688, il songera à rejoindre les forces de Guillaume d’Orange et à prendre part à l’expédition d’Irlande. Il quitte Londres, puis, quelques jours plus tard, rebrousse chemin. Toujours est-il que l’année suivante il publie un pamphlet anonyme, Réflexions sur la révolution récente. C’est là le premier texte d’une bibliographie politique riche de plusieurs centaines de titres. Peu à peu Defoe va devenir le défenseur officiel de Guillaume III et du nouveau régime. En 1701, il publie une satire intitulée L’Anglais de bonne souche (The True-Born Englishman) en réponse à une attaque dirigée contre «le régime des étrangers» et qui, bien entendu, vise la personne du nouveau souverain. Defoe fait observer que bien peu de bons citoyens d’Angleterre peuvent se targuer d’une origine purement anglaise. Qu’il ait implicitement fait référence à son propre cas ne fait aucun doute. Il est bon de rappeler à ce sujet que le héros de Robinson Crusoé est précisément d’ascendance allemande. En 1701, à propos de l’affaire dite des «cinq gentlemen du Kent», emprisonnés pour avoir exigé du Parlement une décision concernant la reprise de la guerre contre la France, Defoe intervient de nouveau. Le succès de son pamphlet, dit des « légionnaires » (Legion Memorial), aboutit à la mise en liberté des inculpés et constitue pour l’écrivain un véritable triomphe. Le voici devenu l’une des têtes pensantes et agissantes du parti whig. En 1702, il publie l’un de ses plus célèbres pamphlets, Le Moyen le plus rapide d’en finir avec les dissidents (The Shortest Way with the Dissenters). En réponse à une attaque lancée contre les non-conformistes par le théologien Sacheverell, Defoe fait semblant de défendre la plus grande intransigeance afin de provoquer un mouvement de protestation auprès des libéraux. Cette feinte, qui n’est pas sans rappeler les procédés de l’ironie swiftienne, fait scandale. Des poursuites sont engagées contre l’auteur. Après s’être dérobé à la justice et avoir vécu dans la clandestinité, Defoe est arrêté en mai 1703. Il est emprisonné, mis au pilori; libéré quelques semaines plus tard grâce à l’intervention de Harley, l’un des hommes d’État les plus influents et les plus habiles de l’époque, Defoe se met au service de ce dernier. Pendant onze ans il est son homme de confiance, voyage constamment en Angleterre et en Écosse, rédige des rapports confidentiels et sert la propagande privée de son protecteur. Il fonde et dirige un journal politique, La Revue (The Review), dévoué aux desseins de Harley. Lorsqu’en 1710 celui-ci accepte de se placer à la tête d’un ministère tory, Defoe lui reste fidèle. Mais en 1714, après la chute des tories, il reviendra au service des whigs et leur vouera une parfaite fidélité.

Romancier

Robinson Crusoé est publié en 1719. C’est un récit imaginaire inspiré par l’aventure du marin écossais Alexandre Selkirk. Le succès est immédiat et considérable: Defoe lui donnera une suite et consacrera désormais à la littérature romanesque la plus grande partie de son activité. Capitaine Singleton paraît en 1720, Moll Flanders, le Journal de l’année de la peste (A Journal of the Plague Year) et Colonel Jack paraissent en 1722, Roxana en 1724.

En quoi consiste l’originalité du romancier? Quels sont ses apports esthétiques, historiques, philosophiques?

En premier lieu, Defoe est un illusionniste suprêmement adroit. Venu au roman avec une longue expérience d’observateur et de journaliste, il excelle dans l’art de créer l’impression de la réalité, du détail observé ou vécu. Cet art du trompe-l’oeil trouve à la même époque son équivalent en peinture. Mais s’il n’est peut-être pas le créateur du roman anglais, Defoe est, à coup sûr, le plus éminent vulgarisateur du réalisme imaginaire. À ce titre, son influence sur toutes les formes plus ou moins romancées du récit historique moderne est véritablement immense. Ainsi du Journal de l’année de la peste : Defoe n’avait que cinq ans lors de la grande peste de Londres et il va de soi qu’il n’avait pu directement observer la plupart des scènes qu’il décrit dans cette oeuvre. Son récit porte pourtant la marque du témoignage oculaire grâce à l’intervention de détails faussement réalistes. L’auteur décrit-il un enterrement? « Il m’était difficile de suivre la scène dans tous ses détails, car j’étais aux derniers rangs de l’assistance et, devant moi, un homme de haute taille me bouchait partiellement la vue. » Ce genre de trouvaille abonde dans les romans : Crusoé vient de découvrir sur le sable de son île une mystérieuse empreinte de pas : le romancier en profite pour faire un véritable inventaire phénoménologique de la peur.

Le réalisme de Defoe est psychologique : c’est cela qui confère aux personnages leur relief si caractéristique. Mais, ici encore, intervient l’illusion: la faculté d’introspection des personnages – dans des récits à la première personne, comme Crusoé ou Moll Flanders – trahit la voix du romancier et elle est peu vraisemblable si l’on se donne la peine de la rapprocher de la psychologie relativement naïve qui est le commun dénominateur de ces personnages. Pourquoi les a-t-on si souvent décrits comme des héros « bourgeois » ou, tout au moins, caractéristiques de la nouvelle classe moyenne anglaise ? C’est, en premier lieu, qu’ils en font partie et que, par conséquent, le lecteur n’éprouve guère de difficulté pour s’identifier à eux. Ils en font apparaître les contradictions idéologiques. Leur échelle de valeurs exprime et traduit l’évolution accomplie par la société anglaise au cours du XVIIe siècle. Sans que l’au-delà perde ses droits sur les consciences, les biens de ce monde et l’argent en particulier sont reconnus comme l’objectif légitime de l’effort individuel. Le travail cesse d’être le prix du péché originel: le voici maintenant valorisé tant moralement qu’économiquement. Productivité, progrès matériel et technologique deviennent, avec leurs corollaires théoriques, les impératifs implicites de l’ordre nouveau auquel participent les personnages de Defoe. De tous les récits du romancier, le plus représentatif, sinon le plus parfait, est évidemment Robinson Crusoé. L’épisode central constitue en vérité une épopée, celle de l’homme blanc, dont elle exalte les valeurs économiques, morales et religieuses. La grande entreprise coloniale des XVIIIe et XIXe siècles y trouve ses justifications. Mais l’au-delà demeure présent et, comme celle des autres héros de Defoe, l’aventure de Crusoé comporte une dimension spirituelle qui ressortit à la tradition puritaine, celle de Bunyan. Crusoé va de l’erreur à la vérité, suivant les voies impénétrables de la providence, et peu à peu, entre l’homme et Dieu s’instaure un dialogue direct, celui de la conscience solitaire et coupable. Enfin, le statut en quelque sorte monarchique dont le moi se trouve investi fait de ce roman – tout comme de Moll Flanders ou du Colonel Jack – un véritable « roman d’éducation » (Bildungs roman ), au sens où devait l’entendre, non pas Jean-Jacques Rousseau, mais Goethe.

Encore qu’elle s’appuie sur une vision à la fois sceptique et stoïque de la nature humaine – une vision qui est celle de Hobbes et sera celle de Darwin -, la philosophie de Daniel Defoe débouche sur l’optimisme de l’effort et s’appuie sur les valeurs du temps; et bien que, par certains côtés (large popularité, valeur mythique, rôle de l’imagination), elle lui ressemble, l’oeuvre de Daniel Defoe s’oppose radicalement, sur ce point capital, à celle de son grand contemporain, Jonathan Swift.

© 1997 Encyclopædia Universalis France S.A.Tous droits de propriété intellectuelle et industrielle réservés.