La révolution de février vue par un aristocrate libéral (I)
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La révolution de février vue par un aristocrate libéral (I)

Dominique Chathuant
samedi 9 décembre 2017

Alexis de Tocqueville se promène dans Paris le 23 février 1848 :

« Le 23, comme je me rendais à l’Assemblée avant l’heure ordinaire, je vis un grand nombre d’omnibus réunis autour de la Madeleine. Cela m’apprit qu’on commençait à élever des barricades dans les rues. C’est ce qui me fut confirmé à mon arrivée au palais. Cependant, on doutait encore qu’il s’agit d’une prise d’armes sérieuse. Je résolus d’aller m’assurer par moi-même de l’état des choses et, avec Corcelle [1], je me rendis aux environs de l’Hôtel de Ville. Dans toutes les petites rues qui avoisinent ce monument je trouvai le peuple occupé à établir des barricades. Il procédait à ce travail avec l’habileté et la régularité d’un ingénieur, ne dépavant que ce qu’il fallait pour fonder, à l’aide des pierres carrées qu’il se procurait ainsi, un mur épais, très solide et même assez propre, dans lequel il avait soin d’ordinaire de laisser une petite ouverture le long des maisons, afin qu’on pût circuler. Impatients de nous renseigner plus vite sur l’état de la ville, nous convînmes, Corcelle et moi, de nous séparer. Il alla d’un côté et moi de l’autre. Son excursion faillit lui tourner mal. II m’a raconté depuis qu’après avoir franchi d’abord sans encombre plusieurs barricades à moitié construites, à la dernière, on l’arrêta ; les hommes du peuple qui élevaient celle-ci, voyant un beau monsieur en habit noir et au linge très blanc parcourir doucement les rues sales des environs de l’Hôtel de Ville et s’arrêter devant eux d’un air placide et curieux, imaginèrent de tirer parti de cet observateur suspect. Ils lui demandèrent au nom de la fraternité de les aider dans leur ouvrage. Corcelle était brave comme César. Mais il jugea avec raison que dans cette circonstance il n’y avait rien de mieux à faire que de céder sans bruit. Le voilà donc remuant les pavés et les posant le plus proprement possible les uns sur les autres. Sa maladresse naturelle et ses distractions vinrent heureusement à son aide. On le congédia bientôt comme un ouvrier inutile.

Il ne me survint aucune aventure semblable. Je parcourus les rues des quartiers Saint-Martin et Saint-Denis sans rencontrer pour ainsi dire de barricades, mais l’agitation y était extraordinaire. En revenant, je rencontrai, dans la rue des Jeûneurs, un garde national couvert de sang et de fragments de cervelle ; il était très pâle et rentrait chez lui. Je lui demandai ce qui se passait. Il me dit que le bataillon dont il faisait partie venait de recevoir à bout portant, à la porte Saint-Denis, un feu très meurtrier ; un de ses camarades, dont il me dit le nom, avait été tué à côté de lui et c’est à ce malheureux qu’appartenaient le sang et les débris dont il était lui-même couvert. »

Alexis Clérel, Comte de Tocqueville, Souvenirs, Calmann-Lévy, 1893.

[1Claude « Francisque » de Tircuy de la Barre de Corcelle, député et ami de Tocqueville.

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