La conquête, un terme inadmissible

Las Casas (1474-1566), prêtre, puis moine dominicain, a participé à la conquête du Mexique et du Guatemala. Il a pris la défense des Indiens, dont certains avaient été réduits en esclavage et beaucoup d’autres confiés à des Espagnols selon un système, l’encomienda, qui a souvent entraîné le travail forcé. À partir de 1550, revenu en Espagne, Las Casas rédige, pour défendre son point de vue, une histoire des Indes où il reprend des textes qu’il a écrits précédemment, des textes d’historiens contemporains ou de penseurs de l’antiquité et des faits qu’il a lui-même observés. Dès 1552 est diffusé à Séville un résumé de cette oeuvre: La Brève Relation de la destruction des Indes.

« Ce terme ou vocable de conquête, en ce qui concerne les Indes découvertes ou à découvrir, est tyrannique, mahométique, abusif et infernal. Car il ne saurait y avoir, nulle part aux Indes, de guerres contre les Maures comme en Afrique, ni contre les Turcs et hérétiques qui possèdent nos terres, persécutent les chrétiens et s’efforcent de détruire notre sainte foi : il ne s’agit que d’y prêcher l’Évangile du Christ, d’y propager la religion chrétienne et d’y convertir les âmes. Ce qui requiert, non la conquête armée mais la persuasion de douces et divines paroles, et les oeuvres exemplaires d’une sainte vie. »

Bartolomé de Las Casas, La Brève Relation de la destruction des Indes.

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Protestation de Las Casas (1542)

« On découvrit les Indes en 1492 : on commença en 1493 à y envoyer des chrétiens espagnols, de telle sorte qu’il y a quarante-neuf ans que des Espagnols y viennent en quantité. La première terre où ils vinrent pour habiter fut la grande et très florissante île Española [= Saint-Domingue], qui a 600 lieues de tour. Mais il y a d’autres îles, très grandes aux environs, et toutes ces îles étaient toutes comme Española, et nous l’avons vu nous-mêmes, les plus peuplées des pays qu’on peut voir sur la terre.

La terre ferme [= le continent américain], qui est éloignée d’Española d’environ 250 lieues au minimum, peut-être un peu plus, a une côte étendue, plus de 10’000 lieues; chaque jour on en découvre encore. Toutes ces terres étaient remplies de gens, on aurait dit que Dieu avait mis dans ces pays la majeure partie du lignage humain. Tous ces peuples infinis, Dieu les avaient créés les plus simples, sans méchanceté ni hypocrisie, les plus obéissants, fidèles à leurs chefs naturels, comme aux chrétiens qu’ils durent servir: les plus humbles, les plus patients, les plus pacifiques, dépourvus de rancune, d’esprit querelleur, de bévues et de vengeances. Ce sont donc par là même les races les plus délicates, fragiles et tendres et qui peuvent le moins souffrir les gros travaux, et qui meurent le plus facilement de quelque maladie. Il n’y a pas chez nous de fils de princes et de seigneurs, élevés dans le luxe et gâtés, qui soient plus délicats que ces Indiens, bien que ces peuples soient pauvres, et qu’ils ne possèdent et ne veulent posséder de biens temporels, ce qui leur évite la superbe, l’ambition, la jalousie. Leur nourriture est telle, que celle des Saints Pères [= premiers ermites chrétiens] dans le désert ne me paraît pas avoir été plus frugale. Leurs vêtements communs sont en cuir, quelques-uns ont des manteaux de coton. Beaucoup dorment dans la nature dans des filets suspendus, que dans la langue de l’île d’Española on appelle hamacs. Les Indiens ont une intelligence neuve, mais vive, ils sont très capables et dociles à toute bonne doctrine, tout à fait aptes à recevoir notre sainte foi catholique et à pratiquer les vertus chrétiennes …

C’est parmi ces douces brebis, ainsi dotées par le Créateur des qualités que j’ai dites, que s’installèrent les Espagnols. Dès qu’ils les connurent, ceux-ci se comportèrent comme des loups, et des tigres et des lions, qu’on aurait dit affamés depuis des jours. Et ils n’ont rien fait depuis quarante ans et plus qu’ils sont là, sinon les tuer, les faire souffrir, les affliger, les tourmenter par des méthodes cruelles extraordinaires, nouvelles et variées, qu’on n’avait jamais vues ni entendu parler. Si bien que de 300’000 qu’ils étaient à Española, les naturels ne sont plus aujourd’hui que 200 ! L’île de Cuba est peut-être plus longue que la distance de Valladolid [= ville du nord de l’Espagne] à Rome: elle est aujourd’hui à peu près dépeuplée. L’île de San Juan et celle de la Jamaïque, îles qui furent prospères et heureuses, sont aujourd’hui vides toutes deux. Dans les Lucayes, qui étaient voisines de Cuba et d’Española par le Nord, et qui sont plus de 60 et dont la pire était plus fertile que la huerta [= terrain riche et bien irrigué] de Séville, et la plus saine terre du monde, il ne reste plus aujourd’hui une seule créature. Les Espagnols ont tué les indigènes ou les ont enlevés pour l’île d’Española, où ils voyaient que les habitants disparaissaient… Quant à la grande Terre Ferme, nous sommes certains que nos Espagnols, à cause de leur cruauté et de leurs œuvres criminelles, l’ont aussi dépeuplée et désolée, alors qu’on y trouvait quantité de monde dans dix royaumes plus grands que l’Espagne. Nous tiendrons pour vrai et assuré, qu’en quarante ans, dans lesdites terres, sont morts à cause de cette tyrannie plus de 12 millions d’êtres vivants, hommes, femmes, enfants (…)

Il y a eu deux façons principales pour ces gens qu’on appelle chrétiens, d’extirper et rayer ainsi de la terre ces malheureuses nations: la première ce furent les guerres cruelles, sanglantes, tyranniques; la seconde fut, après la mort de tous ceux qui pouvaient aspirer à la liberté et combattre pour elle – car tous les chefs et les hommes Indiens sont courageux – une oppression, une servitude si dure, si horrible que jamais des bêtes n’y ont été soumises. La raison pour laquelle les chrétiens ont détruit une si grande quantité d’êtres humains, a été seulement le désir insatiable de l’or, l’envie de s’emplir de richesses dans le délai le plus rapide possible, afin de s’élever à des niveaux sociaux qui n’étaient pas dignes de leur personne. »

Extrait tiré de : Bartolomé De Las Casas (1542), Brevisima Relacion de la destruccion de las Indias (= Très brève relation de la destruction des Indes).

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L’encomienda et le sort des Indiens selon Las Casas

« On donna ainsi des Indiens à chaque chrétien sous prétexte qu’il les instruirait dans les choses de la foi catholique (…). Le soin qu’ils prirent des Indiens fut d’envoyer les hommes dans les mines pour en tirer de l’or, ce qui sont un travail intolérable ; quand aux femmes, ils les plaçaient aux champs, dans les fermes, pour qu’elles labourent et cultivent la terre, ce qui est un travail d’hommes très solides et très rudes. Ils ne donnaient à manger aux uns et aux autres que des herbes et des aliments sans consistance ; le lait séchait dans les seins des femmes accouchées et tous les bébés moururent donc très vite (…).Les hommes moururent dans les mines d’épuisement et de faim, et les femmes dans les fermes pour les mêmes raisons. »

B. de Las Casas, Relation de la destruction des Indes (XVIe s.), Maspéro, 1979.
In Histoire géographie, initiation économique 5e, s. d. Jeannine GUIGUE, Paris, Bordas, 1990.

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UNE CONCESSION D’ENCOMIENDA, 1544

« Don Francisco de Montejo, adelantado et governador et capitan-general pour Sa Majesté dans la juridiction de Yucatan et Cozumel et Higueras et Honduras, et de ses terres et provinces, par ces présentes, en son nom royal.

Je donne en encomienda et repartimiento à vous Antonio de Vergara, citoyen de la ville de Santa-Maria de la vallée de Cormayagua, le pueblo de Taxica, qui s’étend entre les frontières de ladite ville, avec tous les señoritas et caciques et principales et toutes les divisions et villages sujets dudit pueblo, de telle sorte que vous pouvez en faire usage et profiter de ceux-ci dans vos états et commerce, stipulant que vous les endoctriniez et leur enseignez les principes de notre Sainte Foi Catholique et que vous les traitiez selon les Ordonnances Royales qui ont été et qui peuvent être conclues pour le bien et accroissement desdits Indiens ; et en cela je charge votre conscience et décharge celle de Sa Majesté et la mienne ; et j’ordonne à chacun et tous magistrats de vous mettre en possession desdits Indiens et de vous protéger en elle ; et si quelqu’un fait le contraire, je le condamne à payer cinquante pesos de bon or pour le Trésor du Roi et le trésor public ; et en son Royal Nom je vous le donne en rémunération pour vos services, difficultés et dépenses, et pour les services que vous avez rendus à Sa Majesté dans la conquête et pacification de la juridiction d’Higueras et Honduras.

Fait dans cette ville de Gracias a Dios, le septième jour de mai 1544 (…). »

Archives coloniales, Guatemala.

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Las Casas défend les Indiens

Las Casas rédige un texte contre les excès des conquistadores.

« Vous êtes en état de péché mortel. De quel droit avez-vous engagé une guerre atroce contre des gens qui vivaient pacifiquement dans leur pays? Pourquoi les laissez-vous dans un tel état d’épuisement sans les nourrir suffisamment ? Car le travail excessif que vous exigez d’eux les accable et les tue. Ne sont-ils pas des hommes? N’ont-ils pas une raison, une âme ? (…)

Toutes les nations du monde sont composées d’hommes: tous ont leur intellect, leur volonté et leur libre arbitre, puisqu’ils sont faits à l’image de Dieu. »

Bartolomé de Las Casas, La Destruction des Indes, 1552.

« À ceux qui prétendent que les Indiens sont des barbares, nous répondons que ces gens ont des villages, des cités, des rois, des seigneurs et leur organisation politique est parfois meilleure que la nôtre.

Si l’on n’a pas longuement enseigné la doctrine chrétienne aux Indiens, c’est une grande absurdité que de prétendre leur faire abandonner leurs idoles. Car personne n’abandonne de bon coeur les croyances de ses ancêtres. Que l’on sache que ces Indiens sont des hommes et qu’ils doivent être traités comme des hommes libres. »

Extrait de Histoire Géographie, initiation économique 5e, Paris, Hachette, 1995.

La défense des Indiens (toujours Las Casas)

« Alors que les Indiens étaient si bien disposés à leur égard, les chrétiens ont envahi ces pays tels des loups enragés qui se jettent sur de doux et paisibles agneaux. Et comme tous ces hommes qui vinrent de Castille étaient gens insoucieux de leur âme, assoiffés de richesses et possédés des plus viles passions, ils mirent tant de diligence à détruire ces pays qu’aucune plume, certes, ni même aucune langue ne suffirait à en faire relation. Tant et si bien que la population, estimée au début à onze cent mille âmes, est entièrement dissipée et détruite, s’il est vrai qu’il n’en reste pas aujourd’hui douze mille entre petits et grands, jeunes et vieux, malades et valides (…).

Voici les causes pour lesquelles, dès le commencement, furent tuées tant et tant de personnes : en premier lieu, tous ceux qui sont venus ont cru que, s’agissant de peuples infidèles, il leur était loisible de les tuer ou de les capturer, de leur prendre leurs terres, leurs biens et leurs domaines, sans se faire aucune conscience de ces choses ; en second lieu, ces mêmes infidèles étaient les êtres les plus doux et les plus pacifiques du monde, totalement dépourvus d’armes ; à quoi s’est ajouté que ceux qui sont venus, ou la plupart d’entre eux, étaient le rebut de l’Espagne, un ramassis de gens convoiteux et pillards (…).

Des chrétiens rencontrèrent une Indienne, qui portait dans ses bras un enfant qu’elle était en train d’allaiter ; et comme le chien qui les accompagnait avait faim, ils arrachèrent l’enfant des bras de la mère, et tout vivant le jetèrent au chien, qui se mit à le dépecer sous les yeux mêmes de la mère (…). »

Extrait de Las Casas (début du XVIe siècle) Très bref exposé de la destruction des Indiens, in COLL., Histoire-Géographie 5e, initiation économique, Paris, Nathan, 1987.
Las Casas (1474-1566), dominicain espagnol, fut évêque au Mexique.

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Bartolomé de Las Casas dénonce le massacre des Indiens (1552)

« Toutes ces terres étaient remplies de gens. On aurait dit que Dieu avait mis dans ces pays la majeure partie du lignage humain. Tous ces peuples infinis, Dieu les avait créés les plus simples, sans méchanceté, ni hypocrisie, les plus obéissants, fidèles à leurs chefs naturels comme aux chrétiens qu’ils durent servir Ce sont donc par là même les races les plus délicates, fragiles et tendres, et qui peuvent le moins supporter les gros travaux, et qui meurent le plus facilement de quelque maladie.(…)

C’est parmi ces douces brebis, ainsi dotées par le Créateur des qualités que j’ai dites, que s’installèrent les Espagnols. Dès qu’ils les connurent, ceux-ci se comportèrent comme des loups, des tigres et des lions qu’on aurait dit affamés depuis des jours. Et ils n’ont rien fait depuis quarante ans et plus qu’ils sont là, sinon les tuer, les faire souffrir, les affliger, les tourmenter par des méthodes cruelles extraordinaires, nouvelles et variées. Si bien que de 300000 âmes qu’ils étaient à Hispaniola*, les naturels ne sont plus aujourd’hui que 200 ! »

* Actuellement l’île d’Haïti.

Bartotomé de Las Casas, Brevisima relacion de la destruccion de las Indias, is43, publié par M. Devèze et R. Marx, Textes et documents d’Histoire moderne, SEDES.

Des millions de morts

Espagnol lui-même, et évêque de Chiappa (Mexique), Bartolomé de Las Casas (1474-1566) s’insurgea, toute sa vie, contre la barbarie des colons.

« Tous ces peuples, innombrables, universels, divers, Dieu les a créés simples, sans malveillance ni duplicité : plus humbles, plus patients, plus pacifiques que quiconque au monde, d’une santé plus délicate, ni orgueilleux, ni ambitieux, ni cupides. C’est chez ces douces brebis que les Espagnols ont pénétré, tels des loups, des tigres et des lions très cruels. Et, depuis quarante ans, ainsi qu’à l’heure actuelle, ils ne font que les mettre en pièces, les tuer, les tourmenter et les détruire par des actes de cruauté étrangers. Sur trois millions d’âmes que nous avons vues dans l’île de Haïti, il n’en reste pas deux cents. L’île de Cuba est presque entièrement dépeuplée. Les îles Lucayes sont une soixantaine. On y trouvait plus de cinq cent mille âmes : aujourd’hui, il n’y a plus un seul être vivant. En quarante ans, par suite de la tyrannie et des actions infernales des chrétiens, douze millions d’âmes, hommes, femmes et enfants sont morts. Pourquoi les chrétiens ont-ils tué et détruit un pareil nombre d’âmes ? Seulement pour avoir de l’or, se gonfler de richesses en quelques jours. Jamais les habitants de toutes les Indes n’ont fait le moindre mal aux chrétiens. Bien au contraire, ils les ont considérés comme venus du Ciel. Les armes des Indiens sont plutôt faibles, peu offensives, peu résistantes. Les chrétiens, avec leurs chevaux, leurs épées et leurs lances, ont commencé les tueries et les actes cruels, étrangers aux Indiens. »

Bartolomé de Las Casas, Très brève relation sur la destruction des Indiens, 1552.

Les causes de la dépopulation de l’Amérique selon Las Casas

« Quand les guerres furent terminées et que tous les hommes y furent morts, il ne resta, comme il arrive généralement, que les jeunes garçons, les femmes et les fillettes. Les chrétiens se les partagèrent. (…) Le soin qu’ils prirent des Indiens fut d’envoyer les hommes dans les mines pour en tirer de l’or, ce qui est un travail considérable ; quant aux femmes, ils les plaçaient aux champs, dans les fermes, pour qu’elles labourent et cultivent la terre, ce qui est un travail d’hommes très solides et rudes. Ils ne donnaient à manger aux unes et aux autres que des herbes et des aliments sans consistance ; le lait séchait dans les seins des femmes accouchées et tous les bébés moururent donc très vite. Comme les maris étaient éloignés et ne voyaient jamais leurs femmes, la procréation cessa. Les hommes moururent dans les mines d’épuisement et de faim, et les femmes dans les fermes pour les mêmes raisons. Ainsi disparurent tant et tant d’habitants des îles, et ainsi auraient pu disparaître tous les habitants du monde.

Bartolomé de Las Casas, Très brève relation de la destruction des Indes, 1552.

En 1543 Las Casas publia une Histoire des Indes Occidentales où il s’éleva contre les méthodes et les effets de la conquête. Il aboutit à la conclusion suivante :

« Nous tiendrons pour vrai et assuré, qu’en quarante ans, dans lesdits terres, sont morts à cause de cette tyrannie plus de 12 millions d’êtres vivants, hommes, femmes, enfants…

Il y a eu deux façons principales pour ces gens qu’on appelle chrétiens, d’extirper et rayer ainsi de la terre ces malheureuses nations : la première ce furent les guerres cruelles, sanglantes, tyrannique ; la seconde fut, après la mort de tous ceux qui pouvaient aspirer à la liberté et combattre pour elle – car tous les chefs et les hommes indiens sont courageux – une oppression, une servitude si dure, si horrible que jamais des bêtes n’y ont été soumises.

La raison pour laquelle les chrétiens ont détruit une si grande quantité d’êtres humains, a été seulement le désir insatiable de l’or, l’envie de s’emplir de richesses dans le délai le plus rapide possible, afin de s’élever é des nivaux sociaux qui n’étaient pas dignes de leur personne. »

In Jacques Dupâquier & Marcel Lachiver, Nouvelle collection d’histoire Bordas 4e, Les Temps Modernes, ed. Bordas, 1970 (p.17).

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Testament du dominicain Bartolomé de Las Casas (1564)

En février 1564, Bartolomé de Las Casas, qui résidait au couvent des dominicains de Madrid, a rédigé son testament ; ce document n’a été ouvert qu’après sa mort survenue deux ans plus tard.

« (…) Moi qui par la bonté et la miséricorde de Dieu fus choisi, quoique indigne, pour défendre toutes ces nations que nous appelons indiennes, propriétaires de tous ces royaumes et territoires, contre les injures et vexations inouïes que nous, les Espagnols, leur avons infligées au mépris de toute raison et justice ; pour les rétablir dans leur liberté première, dont elles ont été frustrées injustement ; et pour les préserver de l’extermination violente dont elles sont victimes encore aujourd’hui, alors que des milliers de lieues ont été dépeuplées, bien souvent en ma présence ; moi qui me suis donné tant de mal, à la cour des rois de Castille, après avoir traversé maintes fois l’océan dans les deux sens depuis la date de 1514, c’est-à-dire depuis près de cinquante ans, sans autre mobile que l’amour de Dieu et la compassion que j’éprouvais à voir périr ces multitudes d’hommes doués de raison, si paisibles, si humbles, si doux et si simples, si parfaitement aptes à recevoir notre sainte foi catholique et à vivre selon la morale chrétienne, si bien dotés, enfin, de toutes bonnes coutumes ; j’affirme en conséquence, dans la certitude où je suis d’être d’accord avec la Sainte Église Romaine, règle et mesure de nos convictions, que tous les maux infligés par les Espagnols à ces populations : vols, meurtres et usurpations de terres et domaines, ainsi que des États, royaumes et autres biens de leurs rois et seigneurs naturels, et toutes les infernales cruautés qui ont été commises, en violation de la très juste et impeccable loi du Christ et de toute raison naturelle, ont souillé gravement le nom de Jésus-Christ et notre religion chrétienne, mis de fatals obstacles à la propagation de la foi, et porté d’irréparables préjudices aux âmes et aux corps de ces peuples innocents.

Et je crois qu’en punition de ces oeuvres impies, scélérates et ignominieuses, si tyranniquement et sauvagement perpétrées, Dieu foudroiera l’Espagne de sa fureur et de son ire, s’il est vrai que toute l’Espagne, peu ou prou, a pris sa part des sanglantes richesses violemment usurpées au prix de tant des ruines et d’exterminations. La rigoureuse pénitence qui pourrait la sauver, je crois fort qu’elle ne la fasse trop tard, si jamais elle la fait : car l’aveuglement dont le ciel, pour nos péchés, a frappé grands et petits, et principalement ceux qui se vantent ou ont la réputation d’être sages et avisés, et qui se croient capables de gouverner le monde, cet obscurcissement de leur raison, en châtiment de leurs péchés, et plus généralement de toutes les fautes de la nations espagnole, est encore aujourd’hui si total que depuis soixante-dix ans qu’ont commencé ces vols et ces vexations, ces massacres et destructions, jamais on n’a voulu comprendre que tant de scandales et d’infamies au détriment de notre sainte foi, tant de rapines et d’injustices, de ravages et de carnages, d’asservissements et d’usurpations, et pour tout dire enfin, de si totales destructions et exterminations, étaient autant d’iniquités et de péchés mortels.

L’évêque [de Chiapas], Fray Bartolomé de las Casas. »

Bartolomé de las Casas, « Testament », Obras, t. V, Madrid, Biblioteca de Autores Españoles, 1958, t. 110, p. 539-540 (traduction dans BATAILLON, Marcel, et SAINT-LU, André, Las Casas et la défense des Indiens, Paris, Julliard, « Archives », 1971, p. 261 – 262).

Émission de décembre 1989 sur l’oeuvre de Las Casas, avec Jacques Soustelle:

Vous trouverez aussi sur Clio-Texte des textes sur l’Amérique coloniale du XVIIe siècle.