La mobilisation et la montée au Front racontés par un officier de carrière.
Cet extrait des « Mémoires de guerre » du commandant Charles Rungs (1872-1954) reflète l’atmosphère de la « pré-guerre » des premiers moments du conflit, avant le début des hostilités effectives. Lieutenant d’active au 78e régiment d’infanterie en 1914, Rungs est gravement blessé à la cuisse le 28 août 1914 à Raucourt (Ardennes). Devenu inapte au Front, il sert durant le reste de la guerre comme instructeur puis dans les forces coloniales au Maroc.
Témoin précis et non dénué d’humour, Rungs consigne des indications instructives sur les manifestations d’exaltation patriotique initiale liées à la mobilisation de 1914 et sur le climat d’espionnite qui règne dans la zone des armées. Par ailleurs, les dispositions prises par ce chef de section consciencieux pour améliorer la sécurité et la préparation de ses hommes montrent la façon dont il s’efforce d’accroître la cohésion et l’efficacité du groupe face aux dangers à venir.

Halte d'un train de fantassins français dans une gare du nord-est de la France en août 1914.
Halte d'un train de fantassins français dans une gare du nord-est de la France en août 1914.
Je passe sous silence les opérations de la mobilisation. Que l’on sache seulement que chaque journée de préparation au départ pour l’Est fut pour nous un réconfort moral.
Les hommes étaient parfaits, les réservistes voulaient tous marcher avec l’active ; beaucoup pleurèrent lorsque la désignation pour le dépôt fut faite. Durant ces trois jours de travail, nous eûmes toutes les satisfactions et, si la discipline subit quelques accrocs du fait de quelques réservistes, l’impression de force, de bon vouloir subsista et c’est le cœur tranquille et avec pleine confiance dans notre force, que le mercredi à midi, c’est à dire, deux jours et demi après notre arrivée à Guéret, nous apprîmes l’heure d’embarquement.
Pour nous, 3e Bataillon, c’était deux heures du matin, nous étions 3e échelon du Régiment. A quatre heures nous avions quitté Guéret. Par notre belle France, ce fut un long voyage. Nous [la] traversâmes […] [jusqu’à] Troyes. Là c’était le but de notre premier voyage. Il était quatre heures du matin [le 7 août]. Un pli est remis au chef de bataillon ; pli secret, mais peu de temps après, par un officier d’état-major que je connais, j’apprends que nous débarquons à 15h15 à Sainte-Menehould et que le soir nous assurons la couverture du corps d’armée dans l’Argonne : 3e Bataillon à La Chalade [Meuse].
La première partie de notre voyage fut une marche triomphale ; nos wagons étaient pleins de fleurs. Nous devions nous fâcher pour empêcher femmes et jeunes filles de trop gâter nos soldats.
La seconde partie fut plus calme. Les populations étaient aussi exubérantes, mais on approchait de la frontière et des précautions, par ordre supérieur, étaient prises dans chaque train. On craignait un exploit de dirigeable ou d’aéroplane. […]
A Sainte-Menehould je reçus l’ordre de couvrir le débarquement. La chose était aisée, puisque nos ennemis ne pouvaient être que dans l’air ; mais il pleuvait à torrent, les nuages étaient bas, il fallait écouter plutôt que d’essayer de voir. Rien ne troubla l’opération et à 5 heures du soir nous partions pour la Chalade.
En route, malgré la pluie, je fis une causerie à mes hommes […]. Je fis aussi des recommandations ; je donnai l’ordre de noircir les ustensiles de campement. A 19h30 nous arrivions au gîte.
En route, nous avions croisé dans la forêt [une] multitude de petits postes (forestiers, gens du pays âgés, cuirassiers du dépôt de Sainte-Menehould). Ces postes arrêtaient tout le monde et ordre était donné de tirer sur les automobiles qui ne s’arrêteraient pas à la première sommation.
Combien sages étaient ces précautions. Non parce que les uhlans étaient à proximité, mais parce que le service des renseignements allemands non content de nous avoir entouré d’espions en temps de paix, nous faisait espionner pendant cette période d’organisation, même par des officiers allemands, habillés en officiers d’état-major français : et dans la nuit, le bataillon s’installa. […]
Dans ces villages, construits à flanc de coteau, chaque compagnie dut, par suite du mauvais vouloir des chevaux qui avaient mis les voitures dans les fossés et dans les ruelles obscures, décharger les voitures. Aussi était-il onze heures lorsque l’installation fut terminée.
J’eus le bonheur de trouver, chez une femme de Dombasle-en-Argonne, un lit. Et je m’en félicite, lorsque je pense que nous sommes restés quatre jours à la Chalade.
Ces quatre jours étaient nécessaires pour la concentration de notre armée.
La Chalade – 8 août. Réveil à 6 heures. Une vive fusillade a été entendue à minuit vers Le Neuffour. Ce n’était qu’une alerte ; des sangliers étaient passés près d’un petit poste. Ils n’avaient pu s’arrêter à la sommation de la sentinelle, ni donner le mot [de passe] et chacun avait vidé son magasin dans le vide. Ce fut une leçon ; j’en profitai pour réunir ma section et lui recommander pour la nuit la baïonnette ; ainsi on ne se fusille pas les uns les autres.
Je profitai ensuite de la matinée pour prendre contact avec mes hommes. Les réservistes étaient tous anciens chasseurs à pied ou anciens soldats de l’Est. Dans une prairie à proximité du cantonnement, je fis de l’École de SectionC’est à dire une séance d’instruction militaire. : comme en temps de paix et la matinée se passa ainsi. […]
Le soir, je vois mes hommes un à un ; je me fais dire leur vie ; je les connais, je sais ce que je puis attendre d’eux. Mais combien mes sergents de l’active sont peu brillants. Il va falloir les guider, mon sergent réserviste est très bien. Je le charge de me suppléer dans tous les cas où je pourrais être occupé ailleurs qu’à la compagnie.
Ce samedi n’en finissait pas. Pas de lettres, pas de journaux ; on ne sait rien de droite, ni de gauche. Devant l’église, nous causons jusqu’à la nuit et l’on va se coucher.
La Chalade – dimanche 9 août. C’est dimanche aujourd’hui. Mais on va travailler. Je refais de l’École de Section ; j’habitue mes gradés à aller reconnaître un point ; j’organise un éperon, mais la chaleur est aussi lourde que la veille. A neuf heures, je suis au cantonnement et, par une causerie sur l’Allemagne, j’intéresse ma section. […]
Le soir, avec mon capitaine, nous allons dans la forêt. Et avec la compagnie, nous organisons défensivement la lisière face au village.

Source : http://www.histoire-genealogie.com/spip.php?article2396.