LA MÉFIANCE VIS-À-VIS DE L’INSTRUCTION DANS LES CAMPAGNES CREUSOISES DANS LES ANNÉES 1820

 » (…) En face de notre table se trouvait le père Faucher, le marguillier de Pontarion, vieillard universellement respecté de tout le monde de nos environs, et qui buvait aussi chopine. Mon père savait que de temps en temps, il prenait des enfants chez lui, auxquels il enseignait l’alphabet et quelques notions d’écriture.

En me posant la main sur la tête mon père dit :  » Voilà un petit gars que je vous enverrais si vous vouliez l’accepter.  » La réponse fut affirmative. Jamais je n’oublierais alors le  » tollé  » que soulevèrent ces paroles, de la part de mon grand-père et de ma mère. La conversation s’engagea aussitôt sur l’utilité et sur la non utilité de l’envoi à l’école des enfants de la campagne.

Ma mère protesta avec la plus grande vigueur disant qu’elle avait besoin de moi pour aller aux champs. Mon grand-père fut de son avis ainsi que d’autres paysans qui ne tardèrent pas à prendre part à la conversation. Enfin tous prétendirent que pour des enfants de la campagne ce qu’ils pouvaient apprendre à l’école ne leur servirait pas à grand chose, sinon à faire quelques lettres et à porter le livre à la messe.

 » Depuis ton retour de Paris, disait mon grand-père, tu n’as pas passé un jour sans nous entretenir ce que tu voulais faire de ton garçon ; tu aurais mieux fait de rester à Paris que de venir là nous parler de tes projets d’école. Ni mes frères, ni toi, ni moi, n’avons appris à connaître nos lettres et nous avons mangé du pain tout de même.  » (…)

Néanmoins, la fermeté de caractère de mon père, son inébranlable volonté en toute chose eurent raison de l’opinion de son père et de ma mère. (…)

Je me rendais tous les matins à Pontarion après avoir ramené les brebis à l’étable ; je restais à peine deux heures, chez le vieux marguillier, et le soir je retournais aux champs. Pendant les mois de moissons, on me gardait tout à fait. Je passai l’année à apprendre l’alphabet et à épeler les syllabes. (…)  »

Martin NADAUD, « Mémoires de Léonard. Ancien garçon maçon. » Bourgagneuf, A. Doubeix, 1895, pp. 10-12.

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Loi Guizot du 18 juin 1833 sur l’instruction primaire des garçons

« Titre premier : de l’instruction primaire et de son objet

Article premier. – L’instruction est élémentaire ou supérieure.

L’instruction primaire élémentaire comprend nécessairement l’instruction morale et religieuse, la lecture, l’écriture, les éléments de la langue française et du calcul, le système légal des poids et mesures. (…)

Selon les besoins et les ressources des localités, l’instruction primaire pourra recevoir les développements qui seront jugés convenables.

Art. 2. – Le voeu des pères de famille sera toujours consulté et suivi en ce qui concerne la participation de leurs enfants à l’instruction religieuse.

Art. 3. – L’instruction primaire est privée ou publique.

Titre II : des écoles primaires privées

Art. 4. – Tout individu âgé de dix-huit ans accomplis pourra exercer la profession d’instituteur primaire et diriger tout établissement quelconque d’enseignement primaire, sans autres conditions que de présenter préalablement au maire de la commune où il vaudra tenir école :

1. un brevet de capacité obtenu, après examen, selon le degré de l’école qu’il veut ouvrir ;

2. un certificat constatant que l’impétrant est digne, par sa moralité, de se livrer à l’enseignement. Ce certificat sera délivré, sur l’attestation de trois conseillers municipaux, par le maire de la commune ou de chacune des communes où il aura résidé depuis trois ans (…).

Titre III : des écoles primaires publiques

Art. 8. – Les écoles primaires publiques sont celles qu’entretiennent tout ou en partie les communes, les départements ou l’État.

Art. 9. – Toute commune est tenue, soit par elle-même, soit en se réunissant à une ou plusieurs communes voisines, d’entretenir au moins une école primaire élémentaire. (…)

Art. 10. – Les communes, chefs-lieux de départements, et celles dont la population excède six mille âmes, devront avoir en outre une école primaire supérieure.

Art. 11. – Tout département sera tenu d’entretenir une école normale primaire, soit par lui-même, soit en se réunissant à un ou plusieurs départements voisins. (…)

Art. 12. – Il sera fourni à tout instituteur communal,

1. Un local convenablement disposé, tant pour lui servir d’habitation, que pour recevoir les élèves ;

2. Un traitement fixe, qui ne pourra être moindre de deux cents francs pour une école primaire élémentaire, et de quatre cents francs pour une école primaire supérieure. (…)»

Texte rapporté par Pierre CHEVALLIER, Bernard GROSPERRIN, L’Enseignement français de la Révolution à nos jours. II. Documents. Paris, La Haye, Mouton, 1971, XVIII-486 p., pp. 121-3.

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Les difficultés de l’école rurale au milieu du XIXe siècle

« Les enfants de nos hameaux sont plus lents et moins hâtifs que ceux des villes qui, ne courant jamais les rues comme les nôtres, ne se livrent pas, au sortir de l’école, au jeu et à la dissipation. Outre cela, au foyer paternel, ils entendent sans cesse parler français, tandis qu’en Provence, on ne parle aux nôtres qu’en patois, même au prône de la paroisse (…). C’est le contraire à la ville : que ce soit au prône, au foyer paternel ou ailleurs, les enfants entendant toujours parler français, aussi comprennent-ils les mots avant même qu’ils puissent les lire et cela les facilite [sic] beaucoup.

De plus, les enfants des villes ne manquent jamais l’école comme ceux de nos villages, dont l’un vient le matin, manque le soir ; un autre le soir et manque le matin ; ils n’y viennent, pour ainsi dire, qu’à bâton rompu, jamais à l’heure prescrite et presque toujours l’un après l’autre, parce que les parents les commandent, l’un aux champs, l’autre au bois, etc. Ensuite ils ne viennent ordinairement que trois ou quatre mois consécutifs, les parents les retirent pour les travaux de la campagne, soit au temps de la moisson, des vendanges, de la cueillette des olives, et lorsqu’ils rentrent, c’est à recommencer ; aussi l’école se compose d’autant de divisions que d’écoliers. (…)»

Mémoire de M. FABRE, instituteur public à St-Paul (Var), pour le concours de 1861. Daté du 22 janvier 1861. (Archives nationales F 17/11 758), rapporté par Antoine PROST, Histoire de l’enseignement en France 1800-1967. Paris, Armand Colin, coll. « U », 1968, 524 p., pp. 109-10.

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Les problèmes matériels de l’école rurale au milieu du XIXe siècle

« (…) Il est peu de communes ayant une maison d’école lui appartenant et, par suite, le local servant de maison d’école et n’ayant point été fait pour cela, est le plus souvent impropre à sa destination. L’un est à l’extrémité du village, et par conséquent trop éloigné pour les jeunes enfants qui demeurent à l’extrémité opposée, un autre est voisin des cabarets, cafés ou autres lieux publics (…).

Ce qui est aussi à déplorer, c’est que toutes ces maisons d’école ne possèdent pas de cour, et la majeure partie même, pas de lieux communs. Par suite, l’instituteur en dehors des heures de classe ne peut plus avoir les yeux sur ses élèves et ceux-ci peuvent alors se permettre une infinité d’actes au préjudice de la population. Le manque de lieux communs dans le voisinage de la classe cause une grande perte de temps pour les élèves, en supposant même qu’il n’y ait pas d’autre inconvénient pour la morale lorsque l’élève n’est plus sous l’oeil du maître.

Il serait beaucoup à désirer que les écoles des communes rurales eussent un mobilier complet, tant sous le rapport des tables et bancs que sous le rapport des cartes géographiques et tableaux de système métrique. L’insuffisance des tables et bancs et l’exiguïté du local forcent l’instituteur à entacer [sic] en quelque sorte ses élèves, et la discipline est en même temps plus difficile… »

Mémoire de M. Jean-Paul FERRAS, instituteur public à Gians (Bouches-du-Rhône) pour le concours de 1861. Daté du 15 janvier 1861. (A.N., F 17/10 758), rapporté par Antoine PROST, op. cit., p. 125.

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Les pouvoirs du curé sur l’instituteur sous le Second Empire

« (…)Sur le seuil, la robe noire du curé parut.

Ayant salué vivement la compagnie, il aborda l’instituteur, et lui dit (…):

– L’heure du catéchisme est trop courte !

[Alexandre] Petit leva les épaules.

– Faites attention. Vous perdrez vos pensionnaires !

Les dix francs par mois de ces élèves étaient le meilleur de sa place. Mais la soutane l’exaspérait. – Tant pis, vengez-vous !

– Un homme de mon caractère ne se venge pas ! dit le prêtre, sans s’émouvoir. – Seulement, Je vous rappelle que la loi du 15 mars nous attribue la surveillance de l’instruction primaire.

– Eh ! je le sais bien ! s’écria l’instituteur. Elle appartient même aux colonels de gendarmerie ! Pourquoi pas au garde-champêtre ! ce serait complet !

Et il s’affaissa sur l’escabeau, mordant son poing, retenant sa colère, suffoqué par le sentiment de son impuissance.

L’ecclésiastique le toucha légèrement sur l’épaule.

– Je n’ai pas voulu vous affliger, mon ami ! Calmez-vous ! Un peu de raison ! Voilà Pâques bientôt ; j’espère que vous donnerez l’exemple, en communiant avec les autres.

– Ah c’est trop fort ! moi ! moi ! me soumettre à de pareilles bêtises !

Devant ce blasphème le curé pâlit. Ses prunelles fulguraient. Sa mâchoire tremblait. – Taisez-vous, malheureux ! taisez-vous !

Et c’est sa femme qui soigne les linges de l’église !

– Eh bien ? quoi ? Qu’a-t-elle fait ?

– Elle manque toujours la messe ! Comme vous, d’ailleurs !

– Eh ! on ne renvoie pas un maître d’école, pour ça !

– On peut le déplacer !

Le prêtre ne parla plus. Il était au fond de la pièce, dans l’ombre. Petit, la tête sur la poitrine, songeait.

Ils arriveraient à l’autre bout de la France, leur dernier sou mangé par le voyage ; et il retrouverait là-bas sous des noms différents, le même curé, le même recteur, le même préfet ! tous, jusqu’au ministre, étaient comme les anneaux de sa chaîne accablante ! Il avait reçu déjà un avertissement, d’autres viendraient. Ensuite ? et dans une sorte d’hallucination, il se vit marchant sur une grande route, un sac au dos, ceux qu’il aimait près de lui, la main tendue vers une chaise de poste !

À ce moment-là, sa femme dans la cuisine fut prise d’une quinte de toux, le nouveau-né se mit à vagir ; et le marmot pleurait.

– Pauvres enfants ! dit le prêtre d’une voix douce.

Le père alors éclata en sanglots. – Oui ! oui ! tout ce qu’on voudra !

– J’y compte reprit le curé ; – et ayant fait la révérence : – Messieurs, bien le bonsoir !

Le maître d’école restait la figure dans les mains. Il repoussa Bouvard.

– Non ! laissez-moi ! j’ai envie de crever ! je suis un misérable !

Les deux amis regagnèrent leur domicile, en se félicitant de leur indépendance. Le pouvoir du clergé les effrayait. (…)»

Gustave FLAUBERT, Bouvard et Pécuchet, 1881 [posthume]. Extrait du chapitre VI.

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