AVERTISSEMENT

Rudolf Hoess a été pendu à Auschwitz en exécution du jugement du 4 avril 1947. C’est au cours de sa détention à la prison de Cracovie, et dans l’attente du procès, que l’ancien commandant du camp d’Auschwitz a rédigé cette autobiographie sur le conseil de ses avocats et des personnalités polonaises chargés de l’enquête sur les crimes de guerre nazis en Pologne. On peut en voir l’original au crayon dans les archives du Musée d’Auschwitz. Conçu dans un but de justification personnelle, mais avec le souci d’atténuer la responsabilité de son auteur en colorant le mieux possible son comportement, celui de ses égaux et des grands chefs S.S., ce document projette une lumière accablante sur la genèse et l’évolution de la «Solution finale » et du système concentrationnaire. Ce « compte rendu sincère » représente l’un des actes d’accusation les plus écrasants qu’il nous ait été donné de connaître contre le régime dont se réclame l’accusé, et au nom duquel il a sacrifié, comme ses pairs et ses supérieurs, des millions d’êtres humains en abdiquant sa propre humanité.

LE COMITÉ INTERNATIONAL D’AUSCHWITZ.

«(…) Aux yeux d’Himmler, l’Allemagne était le seul État qui avait le droit d’exercer sa domination sur l’Europe. Tous les autres peuples étaient relégués au deuxième plan. Les nations au sang nordique prédominant devaient jouir d’un traitement privilégié afin qu’on puisse les englober, par la suite dans le corps de l’Allemagne. Les peuples de sang oriental, par contre, devaient être morcelés et réduits à néant, à l’état d’ilotes.

En s’inspirant de ces idées, on avait organisé, dès avant la guerre, des camps de concentration destinés à l’internement des ennemis de l’État. Grâce au procédé de la sélection, ils devinrent, par là même, des lieux d’éducation pour les asociaux et rendirent dans ce domaine des services précieux à la nation tout entière. Ils devinrent aussi un instrument utile pour la « lutte préventive » (1) contre la criminalité.

Mais, à partir de la déclaration de guerre, ces camps se transformèrent en lieux d’extermination directe et indirecte où allait être anéantie cette partie de la population des territoires conquis qui se rebellait contre ses conquérants et ses oppresseurs.

J’ai déjà longuement expliqué mon attitude personnelle à l’égard de ces « ennemis de l’État ».

De toute façon, c’était une erreur de procéder à l’extermination de grandes parties des nations ennemies. On aurait pu réduire les mouvements de résistance par un traitement bienveillant et raisonnable de la population des territoires occupés en fin de compte, le nombre des adversaires vraiment sérieux serait devenu insignifiant.

Aujourd’hui, je reconnais aussi que l’extermination des Juifs constituait une erreur, une erreur totale. C’est cet anéantissement en masse qui a attiré sur l’Allemagne la haine du monde entier. Il n’a été d’aucune utilité pour la cause antisémite, bien au contraire, il a permis à la juiverie de se rapprocher de son but final.

Quant à la direction de la Sécurité du Reich, ce n’était que l’organe d’exécution, le bras policier prolongé d’Himmler. Cette direction et les camps de concentration eux-mêmes n’étaient destinés qu’à servir la volonté d’Himmler et les intentions d’Adolf Hitler.

J’ai déjà amplement expliqué dans les pages précédentes l’origine des horreurs qui se sont produites dans les camps de concentration. Pour ma part, je ne les ai jamais approuvées. Je n’ai jamais maltraité un détenu ; je n’en ai jamais tué un seul de mes propres mains. Je n’ai jamais toléré les abus de mes subordonnés.

(…)

On voit donc que même dans une petite prison le directeur ne saurait empêcher les abus de ses subordonnés. Dans un camp de la dimension d’Auschwitz, c’était chose absolument impossible.

Certes, j’étais dur et sévère, souvent même trop dur et trop sévère comme je m’en aperçois aujourd’hui.

Dépité par les désordres ou les négligences, je me suis permis parfois des paroles méchantes dont j’aurais mieux fait de m’abstenir.

Mais je n’ai jamais été cruel et je ne me suis jamais laissé entraîner à des sévices.

Bien des choses se sont produites à Auschwitz – soi-disant en mon nom et sur mes ordres – dont je n’ai jamais rien su : je ne les aurais ni tolérées ni approuvées.

Mais puisque c’était à Auschwitz j’en suis responsable. Le règlement du camp le dit expressément : « Le commandant est entièrement responsable pour toute l’étendue de son camp. »

Je me trouve maintenant à la fin de ma vie.

J’ai exposé dans ces pages tout ce qui m’est arrivé d’essentiel, tout ce qui m’a influencé et impressionné. Je me suis exprimé en conformité avec la vérité et la réalité ; j’ai raconté ce que j’ai vu de mes yeux. J’ai laissé de côté les détails qui me paraissent secondaires ; il y a aussi beaucoup de choses que j’ai oubliées ou dont je ne me souviens que fort mal.

Je ne suis pas un écrivain et je n’ai pas beaucoup manié la plume. J’ai dû me répéter très certainement ; il est également probable que je me suis souvent mal exprimé.

Le calme et la sérénité qui m’auraient permis de me concentrer pour ce travail m’ont également manqué.

J’ai écrit au fil de la plume mais je n’ai pas eu recours à des artifices. Je me suis dépeint tel que j’étais, tel que je suis.

Mon existence a été colorée et variée. Mon destin m’a conduit sur les hauteurs et au fond des abîmes. La vie m’a souvent durement secoué, mais, partout, j’ai tenu bon et je n’ai jamais perdu courage.

Deux étoiles m’ont servi de guides à partir du moment où je suis rentré, adulte, d’une guerre dans laquelle je m’étais engagé gamin : ma patrie et ma famille.

Mon amour passionné de la patrie et ma conscience nationale m’ont conduit vers le parti national-socialiste et vers les S.S.

Je considère la doctrine philosophique, la Weltanschauung du national-socialisme, comme la seule appropriée à la nature du peuple allemand. Les S.S. étaient, à mon avis, les défenseurs actifs de cette philosophie et cela les rendait capables de ramener graduellement le peuple allemand tout entier à une vie conforme à sa nature.

Ma famille était pour moi une chose tout aussi sacrée ; j’y suis attaché par des liens indissolubles.

Je me suis toujours préoccupé de son avenir : la ferme devait devenir notre vraie maison. Pour ma femme et pour moi, nos enfants représentaient le but de notre existence. Nous voulions leur donner une bonne éducation et leur léguer une patrie puissante.

Aujourd’hui encore, toutes mes pensées tendent vers ma famille. Que vont-ils devenir ? L’incertitude que je ressens à ce propos rend ma détention particulièrement pénible.

J’ai fait le sacrifice de ma personne une fois pour toutes. La question est réglée, je ne m’en occupe plus. Mais que feront ma femme et mes enfants ?

Mon destin a été bizarre. Ma vie a souvent tenu à un fil, pendant la première guerre, pendant les combats des corps francs, au cours d’accidents du travail. Ma voiture a été tamponnée par un camion et j’ai failli être tué. Montant à cheval, je suis tombé sur une pierre et j’ai manqué être écrasé par ma monture : je m’en suis tiré avec quelques côtes fracturées. Pendant les bombardements aériens, j’ai souvent cru mon dernier moment venu et il ne m’est rien arrivé. Peu de temps avant l’évacuation de Ravensbrück, j’ai été victime d’un accident d’auto et tout le monde me tenait déjà pour mort ; une fois encore, je m’en suis bien sorti.

Ma fiole de poison s’est brisée juste avant mon arrestation.

Chaque fois le destin m’a épargné la mort pour me faire subir maintenant une fin dégradante. Combien j’envie mes camarades tombés en soldats au champ d’honneur !

J’étais un rouage inconscient de l’immense machine d’extermination du Troisième Reich. La machine est brisée, le moteur a disparu et je dois en faire autant.

Le monde l’exige.

Je n’aurais jamais consenti à dévoiler mes pensées les plus intimes, les plus secrètes, à exhiber ainsi mon « moi » si on ne m’avait pas traité ici avec tant de compréhension, tant d’humanité.

C’est pour répondre à cette attitude que je me devais de contribuer, dans la mesure où cela m’était possible, à éclaircir des points obscurs.

Mais, lorsqu’on utilisera cet exposé, je voudrais qu’on ne livrât pas à la publicité tous les passages qui concernent ma femme, ma famille, mes mouvements d’attendrissement et mes doutes secrets (2).

Que le grand public continue donc à me considérer comme une bête féroce, un sadique cruel, comme l’assassin de millions d’êtres humains : les masses ne sauraient se faire une autre idée de l’ancien commandant d’Auschwitz. Elles ne comprendront jamais que, moi, aussi, j’avais un coeur…

Cracovie, février 1947.

Rudolf Hoess. »

Rudolf HOESS, « Le commandant d’Auschwitz parle », PCM petite collection maspero, 1979 (Julliard, 1959), pp. 5, 250-251, 253-257

Notes :

1. Dénomination commode pour permettre au service de Sécurité de pratiquer les arrestations sans jugement et d’expédier arbitrairement au camp ou à la mort tout individu considéré comme gênant.

2. L’autobiographie de Hoess présente un intérêt historique, un intérêt « exemplaire » si considérable, que son édition en plusieurs langues s’imposait. Sa vie privée n’appartient au lecteur que dans la mesure où elle éclaire le comportement « historique » du personnage. Aussi les éditions Julliard comme l’éditeur anglais, polonais ou allemand n’ont pas jugé opportun de publier les lettres d’adieux d’Hoess à sa famille.

Encore Rudolf HOESS

Rudolf Höss (1900-1947) a occupé la fonction de commandant du camp de concentration puis d’extermination d’Auschwitz du 1er mai 1940 à la fin octobre 1943. Condamné à mort par un tribunal spécial polonais le 2 avril 1947, la sentence a été exécutée par pendaison au camp d’Auschwitz le 7 avril 1947. Durant sa détention, R. Höss rédige ses mémoires, un « compte rendu sincère » dans lequel l’auteur se livre à coeur ouvert.

Au vu de la « qualité » de l’auteur, le lecteur d’aujourd’hui fera oeuvre de grande prudence à la lecture de ces documents.

Les passages suivants sont extraits de R. Hoess, Le commandant d’Auschwitz parle, Paris, La Découverte, 2005.

Cracovie, novembre 1946

Une description assez précise de la mise en oeuvre de la « solution finale » :

« Dès les premières incinérations en plein air, on s’aperçut qu’à la longue la méthode ne serait pas utilisable. Lorsque le temps était mauvais ou le vent trop fort, l’odeur se répandait à des kilomètres et à la ronde et toute la population environnante commençait à parler de l’incinération des Juifs, en dépit de la propagande contraire du parti et des organes administratifs. Tous les SS qui participaient à l’action d’extermination avaient reçu l’ordre le plus sévère de se taire. Mais, par la suite, lors de certaines instructions judiciaires, entreprises par les autorités SS, on s’aperçut que les participants ne tenaient pas compte de cette consigne de silence. Même les peines les plus sévères ne pouvaient empêcher les bavardages. Par la suite, la défense antiaérienne émit une protestation contre les feux nocturnes visibles à longue distance des aviateurs. Mais nous nous trouvions dans l’obligation de poursuivre les incinérations pendant la nuit pour empêcher un embouteillage des convois. Il fallait à tout prix maintenir l’horaire des diverses « actions » établi de la façon la plus précise au cours d’une conférence décidée par le ministre des Communications : sinon on aurait pu craindre des embouteillages et des désordres sur les voies ferrées intéressées et, pour des motifs d’ordre militaire, il fallait l’éviter. C’est pour ces raisons qu’on procéda par tous les moyens à une planification accentuée et qu’on fit enfin construire les deux grands crématoires, au cours de 1943, deux nouvelles installations de moindre importance. Par la suite, on avait projeté une nouvelle installation qui dépassait de beaucoup celles qu’on construisait déjà ; mais, on renonça à ce projet lorsque Himmler donna, en automne 1944, l’ordre d’arrêter immédiatement l’extermination des Juifs.

Les deux grands crématoires I et B furent construits au cours de l’hiver 1942-1943 et mis en exploitation au printemps 1943. Ils disposaient chacun de cinq fours à trois foyers et pouvaient incinérer en vingt-quatre heures environ deux mille cadavres. Des considérations d’ordre technique – crainte d’incendie – rendaient impossible une augmentation de cette capacité. Des essais entrepris dans ce sens n’aboutirent qu’à de gros dommages et même, à plusieurs reprises, à l’arrêt total de l’exploitation. Les deux crématoires I et II disposaient, au sous-sol, de chambres pour se dévêtir et de chambres à gaz qu’on pouvait aérer. Les cadavres étaient transportés par un ascenseur vers le crématoire du rez-de-chaussée.

Dans chacune des chambres à gaz, il y avait de la place pour 3 000 hommes, mais ces chiffres ne furent jamais atteints, car les convois étaient inférieurs en nombre.

Les deux crématoires III et IV, de dimensions moins importantes, devaient être capables, d’après les calculs de la maison constructrice Topf d’Erfurt, d’incinérer chacune 1500 corps en vingt-quatre heures. À la suite du manque de matériaux occasionné par la guerre, l’administration s’était vue obligée d’économiser ces matériaux en construisant les crématoires III et IV.

C’est pourquoi les chambres de déshabillage et les chambres à gaz se trouvaient au-dessus du sol et les fours étaient construits d’une façon plus légère. Mais on s’aperçut bientôt que pour cette raison, les fours – il y en avait deux dans chacune des quatre pièces – ne correspondaient pas aux exigences. Au bout de très peu de temps, on renonça au crématoire III et l’on ne s’en servit plus par la suite. Quant au crématoire IV, il a fallu arrêter son utilisation à plusieurs reprises parce que au bout d’un bref laps de temps – quatre à six semaines d’incinération les fours ou les cheminées avaient brûlé. On incinérait généralement les gazés dans les fosses installées derrière le crématoire.

L’installation provisoire I fut détruite après le début de la construction du secteur III du camp Birkenau.

L’installation B – par la suite désignée comme installation en plein air ou comme Bunker V – a fonctionné jusqu’à la fin ; on s’en servait comme four de remplacement lorsque des pannes se produisaient dans les crématoires I à IV. La capacité d’incinération du Bunker V était pratiquement illimitée à l’époque où l’on pouvait encore brûler les cadavres de jour et de nuit. Mais à cause de l’activité de l’aviation ennemie, les incinérations nocturnes furent interdites à partir de 1944.

Le chiffre maximum de gazés et d’incinérés en vingt-quatre heures s’est élevé un peu au-delà de 9 000 dans toutes les installations, excepté le Bunker III, en été 1944. C’était le moment de « l’action » hongroise ; à la suite de retards dans les communications ferroviaires, il nous arrivait cinq trains au lieu des trois attendus en vingt-quatre heures et les convois étaient tous plus nombreux que d’habitude.

Les crématoires avaient été installés au bout des deux grands axes du camp Birkenau. On voulait de cette façon éviter un élargissement encore plus grand du camp, ce qui aurait compliqué les mesures de sécurité. D’autre part, on voulait que les crématoires ne soient pas trop éloignés du camp parce que, l’action d’extermination une fois achevée, on pouvait se servir des chambres de déshabillage et des chambres à gaz pour les douches.

Afin que les regards des passants ne puissent pas plonger sur les installations, on voulait entourer les édifices d’un mur ou de haies. Mais on n’en fit rien à cause du manque de matériaux.

Provisoirement, tous les lieux d’extermination étaient protégés uniquement par des palissades.

On avait également projeté de construire une gare sur les trois voies ferrées entre les secteurs I et II du camp Birkenau et de prolonger les lignes jusqu’aux crématoires III et IV pour protéger le déchargement des convois contre les regards des curieux. Mais ce projet fut également abandonné à cause du manque de matériaux.

Comme le Reichsführer cherchait de plus en plus à accroître le nombre des détenus dans l’industrie de l’armement, Pohl se vit obligé d’avoir recours même aux Juifs devenus incapables de travailler. Ordre fut donné de soigner et de bien nourrir tous les Juifs capables de travailler qui pourraient guérir en six semaines et être employés de nouveau. Jusqu’alors tous les Juifs devenus incapables de travailler étaient inclus, pour être gazés, au convoi le plus proche ; s’ils étaient malades à l’infirmerie, on les tuait par injections. L’ordre donné par Himmler produisait l’effet d’une galéjade si l’on tient compte des conditions qui régnaient alors à Auschwitz-Birkenau. Car nous manquions de tout; les médicaments faisaient totalement défaut ; les hommes atteints des plus graves maladies disposaient à peine d’un lit. La nourriture était complètement insuffisante et le ministère du Ravitaillement diminuait constamment les rations.

Cracovie, février 1947

Sur le rôle de la SS dans l’administration des camps de concentration durant la guerre :

« La guerre venait d’éclater, marquant une date fatidique dans l’évolution des camps de concentration. Nul ne pouvait prévoir alors à quelles sinistres besognes ces camps allaient servir, par la suite, au cours des hostilités.

Le jour de la déclaration de guerre, Eicke prononça un discours devant les chefs des troupes de réserve, appelées à remplacer dans les camps les unités de SS d’active. Il insista sur la nécessité d’appliquer les dures lois de la guerre. Chaque SS devait désormais oublier sa vie précédente et engager son existence entière. Il devait considérer chaque ordre comme sacré et l’exécuter sans hésitation, même si cela lui paraissait pénible. Le Reichsführer des SS, nous dit-il, exigeait de chacun des Führer qui lui étaient subordonnés le sacrifice total de sa personnalité dans l’accomplissement de son devoir à l’égard de la nation et de la patrie.

La tâche la plus importante qui incombait aux SS pendant cette guerre était de protéger l’État d’Adolf Hitler contre tout danger, surtout dans le domaine intérieur. Une révolution dans le genre de celle de 1918, une grève d’ouvriers des fabriques de munitions telle qu’elle avait eu lieu en 1917 étaient désormais impensables. Tout ennemi de l’État qui oserait redresser la tête, tout saboteur de la guerre, devait être anéanti. Telle était la volonté du Führer.

Pour sa part, Eicke exigeait de ses subordonnés, en s’inspirant de ce mot d’ordre, une éducation appropriée pour les formations de réserve appelées à servir dans les camps afin de leur inculquer une dureté implacable à l’égard des internés. Leur service serait pénible ; les ordres qu’ils auraient à exécuter n’auraient rien de plaisant. Mais les SS devaient montrer maintenant que leur éducation du temps de paix portait ses fruits. Eux seuls pouvaient prémunir l’État national-socialiste contre toute menace, car aucune des autres organisations ne possédait la fermeté nécessaire. »

Sur les causes de la mortalité à Auschwitz :

« La plupart d’entre eux ne se faisaient pas d’illusion : fatalistes, ils subissaient avec patience et sans réaction toutes les misères, les souffrances et les tortures que comportait la détention. Prévoyant leur fin inévitable, ils devenaient indifférents à tout et leur défection morale accélérait leur déchéance physique, N’éprouvant plus la volonté de vivre, ils succombaient au moindre choc. Ils étaient certains que la mort viendrait les frapper d’une façon ou d’une autre. En m’inspirant de mes observations, j’affirme catégoriquement que la mortalité élevée des Juifs ne s’explique pas seulement par le travail exténuant (la plupart d’entre eux n’y étaient pas habitués), par la nourriture insuffisante, par la surpopulation des baraques et par tous les autres inconvénients de la vie de camp. Je suis convaincu que leur état psychique représentait en l’occurrence le facteur déterminant.

La preuve en est que, dans d’autres cas et sur d’autres chantiers où les conditions générales de vie étaient infiniment supérieures, la mortalité des Juifs était presque aussi grande et relativement beaucoup plus élevée que la mortalité des autres détenus. Je m’en suis souvent aperçu au cours de mes tournées entreprises sur ordre de l’Inspection générale des camps.

Cet état de choses se manifestait avec plus de netteté encore chez les femmes. Elles dépérissaient beaucoup plus rapidement que les hommes quoique, d’une façon générale, leur sexe se montre plus résistant.

Il en allait tout autrement avec les Juifs intellectuels provenant surtout des pays occidentaux, qui disposaient d’une force morale et d’une volonté de vivre plus ferme.

Cependant, ils ne pouvaient, surtout lorsqu’ils étaient médecins, se faire la moindre illusion sur leur sort. Mais l’espoir ne les abandonnait pas ; ils comptaient sur un heureux hasard grâce auquel ils pourraient, un beau jour, sauver leur vie. Bien renseignés, eux aussi, par la propagande ennemie, ils escomptaient d’ailleurs la prochaine débâcle de l’Allemagne.

Il s’agissait pour eux avant tout de s’emparer d’un poste qui les soustrairait à la masse, aux accidents mortels, qui leur procurerait des avantages spéciaux et améliorerait les conditions matérielles de leur existence.

Ils engageaient toute leur science et toute leur volonté obstinée pour s’assurer d’une situation semblable, « vitale » au vrai sens du terme. Et cette lutte était d’autant plus violente que le poste était plus convoité. Il n’y avait pas de ménagements à prendre puisque c’était là une question de vie ou de mort. On ne reculait devant aucun moyen, même le plus répréhensible, pour rendre disponibles des places de ce genre ou pour s’y maintenir. C’était généralement à celui qui avait le moins de scrupules que revenait la victoire. »

Sur l’obéissance aveugle au Führer :

« Selon la volonté d’Himmler, Auschwitz était destiné à devenir le plus grand camp d’extermination de toute l’histoire de l’humanité.

Au cours de l’été 1941 [sic – décision prise pas avant l’automne 1941], lorsqu’il me donna personnellement l’ordre de préparer à Auschwitz une installation destinée à l’extermination en masse et me chargea moi-même de cette opération, je ne pouvais me faire la moindre idée de l’envergure de cette entreprise et de l’effet qu’elle produirait.

Il y avait certes, dans cet ordre quelque chose de monstrueux qui surpassait de loin les mesures précédentes. Mais les arguments qu’il me présenta me firent paraître ses instructions parfaitement justifiées. Je n’avais pas à réfléchir ; j’avais à exécuter la consigne. Mon horizon n’était pas suffisamment vaste pour me permettre de me former un jugement personnel sur la nécessité d’exterminer tous les Juifs.

Du moment que le Führer lui-même s’était décidé à une « solution finale du problème juif », un membre chevronné du parti national-socialiste n’avait pas de question à se poser, surtout lorsqu’il était un officier SS. « Führer, ordonne, nous te suivons » signifiait pour nous beaucoup plus qu’une simple formule, qu’un slogan. Pour nous, ces paroles avaient valeur d’engagement solennel.

Après mon arrestation, on m’a fait remarquer à maintes reprises que j’aurais pu me refuser à l’exécution de cet ordre ou même, le cas échéant, abattre Himmler. Je ne crois pas qu’une idée semblable ait pu effleurer l’esprit d’un seul parmi les milliers d’officiers SS. C’était une chose impossible, impensable. Il y a eu certes beaucoup de cas où des officiers SS ont critiqué tel ordre particulièrement sévère d’Himmler; ils ont protesté, grogné, mais il n’y a pas un seul cas où ils se soient refusés à obéir.

Parmi les officiers SS nombreux étaient ceux que la dureté implacable d’Himmler avait blessés, mais je suis fermement convaincu qu’aucun d’entre eux n’aurait osé lever la main sur lui ; même dans leurs pensées les plus intimes, ils auraient reculé devant un tel acte. En sa qualité de Reichsführer SS, Himmler était « intouchable ». Les ordres qu’il donnait au nom Führer étaient sacrés. Nous n’avions pas à réfléchir ou à chercher des interprétations plus ou moins plausibles. Nous n’avions qu’à en tirer les dernières conséquences même en sacrifiant sciemment notre vie, comme beaucoup d’officiers SS l’ont fait pendant la guerre.

Ce n’est pas en vain que les cours d’entraînement pour SS nous offraient les Japonais comme un lumineux exemple du sacrifice total à l’État et à un empereur d’essence divine. Le souvenir ces cours d’instruction ne s’effaçait pas comme celui de conférences universitaires ; il restait profondément gravé dans nos esprits et Himmler savait très bien ce qu’il pouvait exiger de nous. Aujourd’hui, les gens de l’extérieur n’arrivent pas à comprendre qu’il ne se soit pas trouvé un seul officier SS pour refuser d’exécuter un ordre d’Himmler ou pour faire disparaître le Reichsführer à la suite d’une directive particulièrement cruelle. À nos yeux, le Führer avait toujours raison et de la même façon son suppléant direct, le Reichsführer. L’Angleterre, pays démocratique, ne reste-t-elle pas fidèle à un principe fondamental accepté par chaque citoyen conscient de ses devoirs : Right or wrong-my country. »

Sur les premières exterminations au gaz, plus « propres » que les exécutions massives à la mitrailleuse :

« C’est dans les cellules d’arrestation du bloc 11 qu’on procédait à la mise à mort des prisonniers au moyen des gaz. Protégé par un masque à gaz, j’y ai assisté moi-même. L’entassement dans les cellules était tel que la mort frappait la victime immédiatement après la pénétration des gaz. Un cri très bref presque étouffé, et tout était fini. J’étais peut-être trop impressionné par ce premier spectacle d’hommes gazés pour en prendre conscience d’une façon suffisamment nette. Je me souviens par contre avec beaucoup plus de précision de la façon dont furent gazés peu après neuf cents Russes. Comme l’utilisation du gaz exigeait des préparatifs trop compliqués, on les dirigea vers le vieux crématoire. Tandis qu’on déchargeait les camions, on perça rapidement plusieurs trous dans les parois de pierre et de béton de la morgue. Les Russes se déshabillèrent dans une antichambre et franchirent très tranquillement le seuil : on leur avait dit qu’ils allaient à l’épouillage. Lorsque tout le convoi se trouva rassemblé, on ferma les portes et on laissa pénétrer le gaz par les trous. Je ne sais combien de temps a pu durer cette exécution. Pendant un bon moment on entendait encore les voix des victimes. D’abord des voix isolées crièrent : « Les gaz !  » et puis, ce fut un hurlement général. Tous se précipitèrent vers les deux portes mais elles ne cédèrent pas sous la pression. On ouvrit la pièce au bout de quelques heures seulement et c’est alors que je vis pour la première fois les corps des gazés en tas.

Je fus saisi d’un sentiment de malaise et d’horreur. Pourtant, je m’étais toujours imaginé que l’usage des gaz entraînait des souffrances plus grandes que celles causées par l’asphyxie. Or, aucun des cadavres ne révélait la moindre crispation. Le médecin m’expliqua que le cyanure exerce une influence paralysante sur les poumons si rapide et si puissante qu’il ne provoque pas de phénomènes d’asphyxie semblables à ceux que produit le gaz d’éclairage ou la suppression totale de l’oxygène.

À cette époque, je ne m’étais pas livré à des réflexions particulières à propos de cette extermination de prisonniers de guerre russes : un ordre était donné et je n’avais qu’à l’exécuter. Mais je dois avouer en toute franchise que le spectacle auquel je venais d’assister avait produit sur moi une impression plutôt rassurante. Quand nous avions appris qu’on procéderait prochainement à l’extermination en masse des Juifs, ni moi ni Eichmann n’étions renseignés sur les méthodes à employer. Nous savions qu’on allait les gazer, mais comment et avec quels gaz ? Maintenant, nous possédions les gaz et nous en avions découvert le mode d’emploi. En pensant aux femmes et aux enfants, j’envisageais toujours avec horreur les fusillades qui allaient se produire. J’étais fatigué des exécutions d’otages et de la fusillade des divers groupes de détenus, selon les ordres d’Himmler ou de tel autre dirigeant de l’administration policière. Désormais, j’étais rassuré : nous n’assisterions plus à ces « bains de sang » et jusqu’au dernier moment l’angoisse serait épargnée aux victimes. Or, c’est cela qui m’inquiétait le plus lorsque je pensais aux descriptions que m’avait faites Eichmann du massacre des Juifs par les « commandos opérationnels » au moyen de mitrailleuses ou de carabines automatiques. Des scènes épouvantables s’étaient déroulées à ces occasions : des blessés s’enfuyaient ; on en achevait d’autres, surtout des femmes et des enfants ; des soldats du commando, incapables de supporter ces horreurs, se suicidaient, devenaient fous, tandis que la majorité avait recours à l’alcool pour effacer le souvenir de leur effroyable besogne. Je me suis laissé dire par Höfle que les hommes des détachements qui effectuaient des opérations d’extermination sous les ordres de Globonick, absorbaient, eux aussi, des quantités incroyables d’alcool. »

Et toujours la sacro-sainte obéissance aux ordres, doublée d’une grande compassion pour les souffrances endurées par le peuple allemand suite aux bombardements alliés :

« On m’a toujours accusé de ne pas avoir refusé d’exécuter les ordres d’extermination et d’avoir participé à cet horrible massacre de femmes et d’enfants. Ma réponse, je l’ai déjà donnée devant le tribunal de Nuremberg : que serait-il arrivé à un chef d’escadrille qui aurait refusé de diriger l’attaque sur une ville parce qu’il savait pertinemment qu’aucune entreprise d’armement, aucune installation militaire importante ne s’y trouvait et que ces bombes frapperaient avant tout des femmes et des enfants ? De toute évidence on l’aurait traduit devant un conseil de guerre. On n’a pas voulu admettre cette comparaison mais je maintiens que les deux situations sont identiques. J’étais un soldat, un officier, tout comme l’autre. Aujourd’hui, on prétend que les Waffen-SS n’étaient pas des militaires, qu’ils constituaient une espèce de milice du parti. En réalité, nous étions des soldats, exactement comme ceux des trois armes de la Wehrmacht.

Ces raids aériens incessants représentaient une lourde épreuve pour la population civile et en premier lieu pour les femmes, car les enfants avaient été envoyés au loin, dans des régions montagneuses soustraites à la menace des avions. L’épreuve n’était pas seulement d’ordre physique, mais aussi d’ordre moral, car toute la vie des grandes villes se trouvait bouleversée. Celui qui a pu observer l’attitude et la physionomie des gens réfugiés dans les abris, privés ou publics, se souviendra toujours de l’agitation, de l’angoisse mortelle s’emparaient d’eux aux approches du « tapis de bombe » quand l’édifice s’ébranlait et s’effondrait et que les femmes hurlaient en cherchant protection auprès des hommes.

Les Berlinois eux-mêmes, dotés d’une force de résistance peu commune, se sentaient épuisés à la longue par ces alertes, par ces courses dans les caves de jour et de nuit.

De toute façon, le peuple allemand n’aurait pas supporté longtemps l’épreuve morale de cette guerre des nerfs… »

Comment Rudolf Höss juge le Troisième Reich et son appartenance à ses rouages :

« Quel est le jugement que je porte aujourd’hui sur le Troisième Reich ? Sur Himmler avec ses SS, sur les camps de concentration et la police de Sécurité ? Comment est-ce que je considère les événements qui se sont produits sous mes yeux dans ce secteur ? Comme par le passé, je reste fidèle à la philosophie du parti national-socialiste. Lorsqu’on a adopté une idée vingt-cinq ans, lorsqu’on s’est attaché à elle corps et âme, on n’y renonce pas parce que ceux qui devaient la réaliser, les dirigeants de l’État national-socialiste, ont commis des erreurs et des actes criminels qui ont dressé contre eux le monde et plongé dans la misère, pour des dizaines d’années à venir le peuple allemand. Pour ma part, je ne suis pas capable d’un tel reniement.

En lisant les publications des documents retrouvés et les procès-verbaux de Nuremberg, je me suis aperçu que les dirigeants du Troisième Reich ont provoqué par leur politique de violence cette guerre terrible avec toutes ses conséquences.

J’ai compris que nos dirigeants, en se servant d’une propagande et d’une terreur inouïes, sont parvenus à soumettre à leur volonté notre peuple tout entier qui, à de rares exceptions près, les a suivis jusqu’au bout sans manifester le moindre esprit critique ou de résistance.

À mon avis, on aurait pu atteindre tout aussi bien par des moyens pacifiques l’élargissement nécessaire de notre espace vital. Ceci dit, je suis fermement convaincu que les guerres ne peuvent être évitées et qu’elles se produiront aussi dans l’avenir.

Mais pour jeter un voile sur la politique de force adoptée par nos dirigeants, il fallait rendre leurs mesures acceptables pour la nation en déformant la réalité par la propagande. Pour empêcher que se manifeste le doute ou l’opposition, il fallait également instaurer la terreur que nous avons connue.

Pour ma part, je crois qu’un ennemi sérieux peut être désarmé si on lui oppose des principes meilleurs que les siens.

Hitler était le représentant le plus typique d’une doctrine fondée sur la « mystique du chef ». Chaque Allemand devait se soumettre sans condition et sans critique aux dirigeants de l’État, considérés comme seuls capables de comprendre et de satisfaire les vraies aspirations populaires.

Tout citoyen qui ne se soumettait pas à cette doctrine devait être éliminé de la vie publique. C’est dans ce sens et dans ce but qu’Himmler a créé et élevé ses SS, les camps de concentration et la direction de la Sécurité du Reich.

Aux yeux d’Himmler, l’Allemagne était le seul État qui avait le droit d’exercer sa domination sur l’Europe. Tous les autres peuples étaient relégués au deuxième plan. Les nations au sang nordique prédominant devaient jouir d’un traitement privilégié afin qu’on puisse les englober, par la suite dans le corps de l’Allemagne. Les peuples de sang oriental, par contre, devaient être morcelés et réduits à néant, à l’état d’ilotes.

En s’inspirant de ces idées, on avait organisé, dès avant la guerre, des camps de concentration destinés à l’internement des ennemis de l’État. Grâce au procédé de la sélection, ils devinrent, par là même, des lieux d’éducation pour les asociaux et rendirent dans ce domaine des services précieux à la nation tout entière. Ils devinrent aussi un instrument utile pour la « lutte préventive » contre la criminalité.

Mais, à partir de la déclaration de guerre, ces camps se transformèrent en lieux d’extermination directe et indirecte où allait être anéantie cette partie de la population des territoires conquis qui se rebellait contre ses conquérants et ses oppresseurs.

J’ai déjà longuement expliqué mon attitude personnelle à l’égard de ces « ennemis de l’État ».

De toute façon, c’était une erreur de procéder à l’extermination de grandes parties des nations ennemies. On aurait pu réduire les mouvements de résistance par un traitement bienveillant et raisonnable de la population des territoires occupés

En fin de compte, le nombre des adversaires vraiment sérieux serait devenu insignifiant.

Aujourd’hui, je reconnais aussi que l’extermination des Juifs constituait une erreur, une erreur totale. C’est cet anéantissement en masse qui a attiré sur l’Allemagne la haine du monde entier. Il n’a été d’aucune utilité pour la cause antisémite, bien au contraire, il a permis à la juiverie de se rapprocher de son but final.

Quant à la direction de la Sécurité du Reich, ce n’était que l’organe d’exécution, le bras policier prolongé d’Himmler. Cette direction et les camps de concentration eux-mêmes n’étaient destinés qu’à servir la volonté d’Himmler et les intentions d’Adolf Hitler.

J’ai déjà amplement expliqué dans les pages précédentes l’origine des horreurs qui se sont produites dans les camps de concentration. Pour ma part, je ne les ai jamais approuvées. Je n’ai jamais maltraité un détenu ; je n’en ai jamais tué un seul de mes propres mains. Je n’ai jamais toléré les abus de mes subordonnés.

Et lorsque j’entends maintenant parler, au cours de l’interrogatoire, des tortures épouvantables qu’on a imposées aux détenus d’Auschwitz et d’autres camps, cela me donne le frisson. Je savais certes qu’à Auschwitz les détenus étaient maltraités par les SS, par les employés civils et, pour le moins autant, par leurs propres compagnons d’infortune. Je m’y suis opposé par tous les moyens à ma disposition. Mes efforts ont été inutiles. Un résultat tout aussi peu satisfaisant a été obtenu par d’autres commandants qui partageaient mes idées et qui avaient à diriger des camps beaucoup moins importants et plus faciles à surveiller.

Il n’y a rien à faire contre la méchanceté, la perfidie et la cruauté de certains d’entre les individus chargés de garder les prisonniers, à moins de surveiller ces hommes à chaque instant. Les abus deviennent de plus en plus flagrants à mesure que se détériore le personnel de garde et de surveillance tout entier. Les conditions de mon emprisonnement actuel m’en fournissent une nouvelle confirmation.(…)

On voit donc que même dans une petite prison le directeur ne saurait empêcher les abus de ses subordonnés. Dans un camp de la dimension d’Auschwitz, c’était chose absolument impossible.

Certes, j’étais dur et sévère, souvent même trop dur et trop sévère comme je m’en aperçois aujourd’hui.

Dépité par les désordres ou les négligences, je me suis permis parfois des paroles méchantes dont j’aurais mieux fait de m’abstenir.

Mais je n’ai jamais été cruel et je ne me suis jamais laissé entraîner à des sévices. Bien des choses se sont produites à Auschwitz – soi-disant en mon nom et sur mes ordres – dont je n’ai jamais rien su : je ne les aurais ni tolérées ni approuvées.

Mais puisque c’était à Auschwitz j’en suis responsable. Le règlement du camp le dit expressément : « Le commandant est entièrement responsable pour toute l’étendue de son camp.  »

Je me trouve maintenant à la fin de ma vie.

J’ai exposé dans ces pages tout ce qui m’est arrivé d’essentiel, tout ce qui m’a influencé et impressionné. Je me suis exprimé en conformité avec la vérité et la réalité ; j’ai raconté ce que j’ai vu de mes yeux. J’ai laissé de côté les détails qui me paraissent secondaires ; il y a aussi beaucoup de choses que j’ai oubliées ou dont je ne me souviens que fort mal.

Je ne suis pas un écrivain et je n’ai pas beaucoup manié la plume. J’ai dû me répéter très certainement ; il est également probable que je me suis souvent mal exprimé.

Le calme et la sérénité qui m’auraient permis de me concentrer pour ce travail m’ont également manqué.

J’ai écrit au fil de la plume mais je n’ai pas eu recours à des artifices. Je me suis dépeint tel que j’étais, tel que je suis.

Mon existence a été colorée et variée. Mon destin m’a conduit sur les hauteurs et au fond des abîmes. La vie m’a souvent durement secoué, mais, partout, j’ai tenu bon et je n’ai jamais perdu courage.

Deux étoiles m’ont servi de guides à partir du moment où je suis rentré, adulte, d’une guerre dans laquelle je m’étais engagé gamin : ma patrie et ma famille.

Mon amour passionné de la patrie et ma conscience nationale m’ont conduit vers le parti national-socialiste et vers les SS.

Je considère la doctrine philosophique, la Weltanschauung du national-socialisme, comme la seule appropriée à la nature du peuple allemand. Les SS étaient, à mon avis, les défenseurs actifs de cette philosophie et cela les rendait capables de ramener graduellement le peuple allemand tout entier à une vie conforme à sa nature.

Ma famille était pour moi une chose tout aussi sacrée ; j’y suis attaché par des liens indissolubles.

Je me suis toujours préoccupé de son avenir : la ferme devait devenir notre vraie maison. Pour ma femme et pour moi, nos enfants représentaient le but de notre existence. Nous voulions leur donner une bonne éducation et leur léguer une patrie puissante.

Aujourd’hui encore, toutes mes pensées tendent vers ma famille. Que vont-ils devenir ? L’incertitude que je ressens à ce propos rend ma détention particulièrement pénible.

J’ai fait le sacrifice de ma personne une fois pour toutes. La question est réglée, je ne m’en occupe plus. Mais que feront ma femme et mes enfants ?

Mon destin a été bizarre. Ma vie a souvent tenu à un fil, pendant la première guerre, pendant les combats des corps francs, au cours d’accidents du travail. Ma voiture a été tamponnée par un camion et j’ai failli être tué. Montant à cheval, je suis tombé sur une pierre et j’ai manqué être écrasé par ma monture : je m’en suis tiré avec quelques côtes fracturées. Pendant les bombardements aériens, j’ai souvent cru mon dernier moment venu et il ne m’est rien arrivé. Peu de temps avant l’évacuation de Ravensbrück, j’ai été victime d’un accident d’auto et tout le monde me tenait déjà pour mort ; une fois encore, je m’en suis bien sorti.

Ma fiole de poison s’est brisée juste avant mon arrestation.

Chaque fois le destin m’a épargné la mort pour me faire subir maintenant une fin dégradante. Combien j’envie mes camarades tombés en soldats au champ d’honneur !

J’étais un rouage inconscient de l’immense machine d’extermination du Troisième Reich. La machine est brisée, le moteur a disparu et je dois en faire autant.

Le monde l’exige.

Je n’aurais jamais consenti à dévoiler mes pensées les plus intimes, les plus secrètes, à exhiber ainsi mon « moi » si on ne m’avait pas traité ici avec tant de compréhension, tant d’humanité.

C’est pour répondre à cette attitude que je me devais de contribuer, dans la mesure où cela m’était possible, à éclaircir des points obscurs.

Mais, lorsqu’on utilisera cet exposé, je voudrais qu’on ne livrât pas à la publicité tous les passages qui concernent ma femme, ma famille, mes mouvements d’attendrissement et mes doutes secrets.

Que le grand public continue donc à me considérer comme une bête féroce, un sadique cruel, comme l’assassin de millions d’êtres humains : les masses ne sauraient se faire une autre idée de l’ancien commandant d’Auschwitz. Elles ne comprendront jamais que, moi, aussi, j’avais un coeur… »

Sur la technique du gazage et celle de l’incinération :

« Les Juifs destinés à l’extermination, hommes et femmes, étaient conduits séparément vers les crématoires dans un calme aussi complet que possible. Dans la pièce destinée au déshabillage, les détenus du commando spécial qui y étaient employés leur expliquaient, dans leur propre langue, qu’on les avait amenés ici pour les doucher et les épouiller ; ils les invitaient à bien ranger leurs vêtements et surtout à bien marquer leur place afin de pouvoir rapidement reprendre leurs effets à la sortie. Les détenus du commando avaient eux-mêmes le plus grand intérêt à ce que l’opération se poursuivît rapidement, calmement et sans heurt. Après s’être déshabillés, les Juifs entraient dans la chambre à gaz ; celle-ci était munie de douches et de conduites d’eau, ce qui donnait effectivement l’impression d’une salle de bains. Les femmes entraient les premières avec leurs enfants ; elles étaient suivies par les hommes qui se trouvaient toujours en minorité. Presque toujours tout se passait dans le calme, parce que les détenus du commando spécial faisaient tout pour dissiper les angoisses de ceux qui avaient peur ou qui se doutaient de quelque chose. D’ailleurs, ces détenus et un SS restaient toujours jusqu’au dernier moment dans la chambre à gaz.

Là-dessus, on verrouillait rapidement la porte et les « infirmiers désinfecteurs », déjà alertés, laissaient immédiatement pénétrer les gaz par les lucarnes à travers le plafond. Les boîtes contenant les gaz étaient jetées par terre et les gaz se répandaient immédiatement. À travers le trou de la serrure de la porte on pouvait voir que ceux qui se trouvaient le plus près de la boîte tombaient raides morts. On peut affirmer que pour un tiers des enfermés la mort était immédiate. Les autres vacillaient, se mettaient à crier, manquant d’air. Mais leurs cris se transformaient rapidement en un râle et en quelques minutes ils étaient tous étendus. Au bout de vingt minutes au maximum, aucun ne bougeait plus. L’influence du gaz s’exerçait pendant cinq à dix minutes : la durée exacte dépendait du temps, humide ou sec, chaud ou froid, de la composition du gaz – qui n’était pas toujours identique – et de celle du convoi qui comprenait plus ou moins de malades ou de bien portants, de jeunes ou de vieux. Les gens perdaient connaissance au bout de quelques minutes, selon la distance qui les séparait de la boîte. Ceux qui criaient, les vieux, les malades, les faibles et les enfants tombaient plus vite que les gens bien portants et jeunes.

Une demi-heure après l’envoi du gaz, on ouvrait la porte et on mettait en marche l’appareil d’aération. On se préoccupait immédiatement de l’évacuation des cadavres. Les corps ne portaient aucune marque spéciale ; il n’y avait ni contorsion, ni changement de couleur; c’est seulement au bout de quelques heures qu’on apercevait aux endroits où ils étaient couchés, les traces habituelles des cadavres. Les cas où l’on constatait des excréments étaient aussi très rares. Il n’y avait aucune trace de lésion sur les corps et les visages n’étaient pas crispés. Le commando spécial s’occupait aussitôt d’extraire les dents d’or et de couper les cheveux des femmes. Ensuite on transportait les corps par l’ascenseur au rez-de-chaussée où l’on avait déjà allumé les fours. Selon la dimension des cadavres on pouvait en introduire jusqu’à trois dans un four. La durée de l’incinération dépendait également de la dimension du corps. Comme je l’ai déjà dit, les crématoires I et II pouvaient incinérer en vingt-quatre heures environ 2 000 corps ; il n’était pas possible de faire mieux si on voulait éviter des dégâts. Les installations III et IV devaient incinérer 1500 cadavres en vingt-quatre heures, mais pour autant que je sache, ces chiffres n’ont jamais été atteints.

Pendant l’incinération qui se produisait sans interruption, les cendres retombaient à travers les tuyaux ; on les écartait régulièrement après les avoir réduites en poussière. La poudre des cendres était chargée sur des camions qu’on dirigeait vers la Vistule ; on la jetait avec des pelles dans le fleuve où elle était immédiatement dissoute et entraînée par le courant. La même méthode était appliquée aux cendres en provenance des fosses d’incinérations du Bunker II et du crématoire IV L’extermination dans les Bunkers I et II se produisait exactement de la même façon que dans le crématoire. Mais l’influence du bon et du mauvais temps s’y faisait sentir avec un peu plus de force.

Tous les travaux nécessités par le processus d’extermination étaient effectués par les commandos spéciaux composés de Juifs.

Ils accomplissaient leur tâche horrible avec une indifférence hébétée. Ils cherchaient uniquement à achever leur travail aussi vite que possible pour pouvoir se reposer plus longtemps et pour chercher du tabac et des victuailles dans les vêtements des gazés. Quoiqu’il fussent bien nourris et dotés d’importants suppléments, on les voyait souvent traîner d’une main un cadavre, tout en tenant dans l’autre quelque chose de mangeable. Même pendant le travail le plus horrible – l’extraction des cadavres enterrés dans les fosses communes – et pendant l’incinération, ils continuaient à manger tranquillement.

Ils ne se laissaient pas ébranler même lorsqu’ils trouvaient les êtres les plus proches parmi les gazés. »

Une réflexion de l’écrivain Robert Merle sur Rudolf Hoess

Extrait de la préface de Robert Merle, La mort est mon métier (Folio/Gallimard, 1952), un roman historique sur la vie de Rudolf Hoess, commandant du camp d’Auschwitz.

« Il y a eu sous le nazisme des centaines, des milliers de Rudolf Hang [Hoess], moraux à l’intérieur de l’immoralité, consciencieux sans conscience, petits cadres que leur sérieux et leurs « mérites » portaient aux plus hauts emplois. Tout ce que Rudolf fit, il le fit non par méchanceté, mais au nom de l’impératif catégorique, par fidélité au chef, par soumission à l’ordre, par respect pour l’Etat. Bref, en homme de devoir : et c’est en cela justement qu’il est monstrueux. »