Gouvernement général de l'Algérie. Direction de l'Agriculture, du Commerce et de la Colonisation. Service cartographique. Algérie. Carte administrative des territoires du Sud / dessinée par M. E. Farnet

La prise d’Alger

« La véritable cause de l’expédition d’Alger, à la fin de la Restauration, fut que le gouvernement ultra formé par Charles X en août 1829 désirait détourner vers une expédition de caractère colonial, considérée comme facile, l’opinion des Français, au moment où il s’apprêtait à diriger contre l’opposition libérale l’effet des 4 ordonnances du 25 juillet 1830 »

Convention entre le général en chef de l’armée française et S. A. le Dey d’Alger.

« 1°) Le fort de la Kasbah, tous les autres forts qui dépendent d’Alger, et les ports de la ville, seront remis aux troupes françaises, ce matin à dix heures.
2°) Le général de l’armée française s’engage, envers S. A. le Dey d’ Alger, à lui laisser la libre disposition de toutes ses richesses personnelles.
3°) le Dey sera libre de se retirer, avec sa famille et ses richesses, dans le lieu qu’il fixera, et, tant qu’il restera à Alger, il sera, lui et toute sa famille, sous la protection du général en chef de l’armée française ; une garde garantira la sûreté de sa personne et celle de sa famille.
4°) Le général en chef assure à tous les membres de la milice les mêmes avantages et la même protection.
5°) L’exercice de la religion mahométane restera libre ; la liberté de toutes les classes d’habitants, leur religion, leurs propriétés, leur commerce et leur industrie, ne recevront aucune atteinte ; leurs femmes seront respectées ; le général en chef en prend l’engagement sur l’honneur.
6°) L’échange de cette convention sera fait avant dix heures du matin, et les troupes françaises entreront aussitôt après dans la Kasbah, et s’établiront dans les forts de la ville de la marine »

« Alger, lorsque les Français y entrèrent le 5 juillet 1830, ne représentait pas l’aspect triste et désolé d’une ville où la victoire vient d’introduire l’ennemi. Les boutiques étaient fermées, mais les marchands, assis tranquillement devant leurs portes, semblaient attendre le moment de les ouvrir. On rencontrait çà et là quelques groupes de Turcs et de Maures dont les regards distraits annonçaient plus d’indifférence que de crainte. Quelques Musulmanes voilées se laissaient entrevoir à travers les étroites lucarnes de leurs habitations… les Juives, plus hardies, garnissaient les terrasses de leurs demeures, sans paraître surprises du spectacle nouveau qui s’offrait à leurs yeux. Nos soldats, moins impassibles, jetaient partout des regards avides et curieux, et tout faisait naître leur étonnement, dans une ville où leur présence semblait n’étonner personne. »

E. Pellissier de Reynaud, Annales algériennes, t. I », p.73-74, Paris, Anselin et Gaultier-Laguionie, 1836 ; Henri-Thierry Deschamps et René Pouligo, Recueils de textes d’histoire : , tome IV : l’époque contemporaine (1789-1870), Liège, Paris, Dessain, 1975.

Que faire de l’Algérie conquise par Charles X ? Lamartine se range à la Chambre parmi les colonistes (1834)

Note introductive – En 1830, la Régence d’Alger, province de l’empire ottoman, est occupée militairement sur l’ordre du roi de France Charles X, souverain impopulaire désireux de détourner l’attention de l’opinion française inquiète de sa politique intérieure.
Le prétexte a des origines très anciennes. De 1793 à 1798, la Provence et l’armée française d’Italie avait été nourries par des livraisons de blé en provenance de la Régence. Berné par Talleyrand et deux banquiers livournais, le DeyPrince représentant le sultan ottoman de Constantinople. d’Alger était depuis longtemps excédé par l’absence totale de remboursement. C’est ce qui explique son coup d’éventail – ou plutôt de chasse-mouches – du 29 avril 1827 à Deval, consul de France plus ou moins mouillé dans cette affaire financière… Ce coup d’éventail donna prétexte à Charles X pour envahir ce qui allait devenir l’Algérie.

Après la Révolution de Juillet 1830, Louis Philippe, Roi des Français, trouve la France en possession d’un territoire dont elle ne sait que faire. Des commissions d’étude sont nommées. A partir de 1832, on voit s’affronter à la Chambre les discours des colonistes et des anticolonistes. En 1834, lors de la discussion du budget, les Algéristes répondent par la voix de Lamartine, député de Bergues, aux partisans du retrait de l’Afrique (excepté Alger). L’affaire masque mal l’opération parlementaire qui vise à placer Decazes à la tête de la nouvelle colonie afin de lui assurer un revenu personnel. Le 22 juillet 1834, une ordonnance royale fait officiellement de l’Algérie une colonie françaiseAnnie Rey-Goldzeiguer, « La France coloniale de 1830 à 1870», Histoire de la France coloniale, vol I, Armand Colin, 1990, p. 327 sq..
On notera dans ce discours la composante chrétienne du patriotisme français de Lamartine, qui ne cesse d’opposer la France sa civilisation à la barbarie supposée de l’islam et des «mahométans». Avec ce texte, on peut ranger Lamartine dans la catégorie des colonistes qui veulent conserver la conquête de Charles X et la coloniser. Ils s’opposent en cela aux anticolonistes qui ne veulent pas de cet héritage.

« Messieurs,

Un pays comme la France ne peut pas hésiter quatre ans devant sa propre résolution, sans déconsidération pour lui et sans dommage pour son avenir. Il fallait, il faut encore forcer la France à parler en posant plus nettement la question ; il faut lui dire : Voulez-vous conserver Alger au prix de trente millions et de trente mille hommes par année ? Voulez-vous conserver Alger avec un moindre développement et à des conditions onéreuses? Enfin vous n’en voulez-vous pas du tout ? Si vous n’en voulez pas du tout, retirez les troupes et fermez le trésor ; si ainsi que je l’espère vous voulez conserver Alger au moins comme colonie expérimentale et comme occupation militaire, déterminez dès aujourd’hui la forme, la mesure, les conditions de cette colonie, et rendez douze ou quinze millions aux contribuables. Vous mettez fin ainsi à cet agiotage scandaleux des terres de la régence, que l’on vend et que l’on revend sans y semer un épi, comme un papier de bourse qui va périr entre les mains du dernier possesseur. Vous rassurerez les colons en leur disant : Voici sur quoi vous pouvez compter, voilà jusqu’où vous pouvez vous étendre sous la puissante garantie de la mère patrie. Au reste cette délibération si fâcheuse sous d’autres rapports, aura eu au moins ce résultat, d’arracher au gouvernement ce mot, qui satisfait le sentiment national : nous n’abandonnerons jamais Alger. Mais ce mot qui suffit à notre orgueil ne suffit pas à nos intérêts; il ne dit pas comment nous conserverons nôtre conquête. Selon moi, les questions devraient être ainsi posées.
1 – La France doit-elle entrer dans le système des colonisations ?
2 – Alger est-il la colonie qui convienne à la France, et qui lui promette de l’indemniser de ses dépenses ?
3 – Dans le cas où, sous le rapport agricole et commercial, Alger ne présenterait pas tous les avantages désirables à la France. Comme colonie militaire, comme avant-garde de la civilisation sur la barbarie, comme vedette sur la mer qui nous appartient, sur la Méditerranée, conserverons-nous Alger ?
4 – Quelle sera la constitution définitive, la forme et la mesure de cette colonie ?

Dans ma conviction, de grandes colonisations entrent indispensablement dans le système politique que l’époque assigne à la France et à l’Europe. L’Orient les rappelle, et le défaut de débouchés intérieurs les rend nécessaires à nos populations croissantes.
Les orateurs qui ont parlé contre ce système, n’ont envisagé les colonisations que sous le rapport commercial et agricole; ils ont négligé le côté politique de la question.
Ne craignons-nous pas qu’on ne dise qu’il a suffi de quelques heures de discussion et de deux ou trois orateurs, pour nous faire abandonner un rivage qu’il nous a fallu deux ans de préparatifs, 60 millions et 60 000 hommes pour conquérir ?
Quant au plan présenté hier par M. Passy, je ne le discuterai pas. Remettre les rivages et les villes de l’Afrique à des princes arabes, ce serait confier la civilisation à la barbarie, la mer à la garde de ses pirates, nos colons à la protection et à l’humanité de leurs bourreaux.
Maintenant, comme colonie militaire, comme essai de colonie commerciale, devons-nous rester à Alger? Les conclusions, au moins tacites, des orateurs que nous avons entendus, me font craindre qu’ils n’aient fait germer cette pensée dans l’esprit de la chambre et du pays. Pensée funeste, Messieurs, pensée anti-nationale, anti-sociale, anti-humaine que nous devons repousser, comme nous repousserions la pensée d’une honte ou d’un crime. Eh quoi! Messieurs, les nations n’ont-elles donc qu’une balance de chiffres à établir ? et serions-nous descendus à ce degré de matérialisme social, que l’arithmétique dût s’asseoir seule dans les conseils de la chambre et du gouvernement et peser seule les résolutions de ce noble pays ? Si l’or a son poids, la politique, l’honneur national, la protection désintéressée du faible, l’humanité, n’ont-ils pas le leur ? Abandonnerions-nous ces mers à leurs pirates ? Les côtes de France, d’Italie et d’Espagne à leurs insultes ? Repousserions-nous les bénédictions de ces rivages que nous avons affranchis de leur terreur ? Laisserons-nous repeupler d’esclaves français et européens ces nids d’esclavage que nous avons détruits pour jamais ? Refermerons-nous notre commerce, à notre marine marchande cette route de l’Orient que nous leur avons rouverte au moment même où cet Orient va les appeler à des destinées nouvelles? Abdiquerons-nous volontairement enfin cependant que la conquête d’Alger nous a donné sur le mahométisme dans tout l’Orient, et que nous perdrions le jour même où le drapeau français s’abaisserait sur le rivage d’Afrique ? Non, Messieurs, ce serait renier notre mission et notre gloire; ce serait trahir la Providence qui nous a fait ses instruments dans la conquête la plus juste, peut-être qu’une nation ait jamais accomplie; ce serait mépriser le sang de ces braves que nous avons sacrifié dans cet assaut donné à la barbarie; et la pensée de l’abandon d’Alger, qu’heureusement le ministère vient de répudier, resterait éternellement comme un remords sur la date de cette année, sur la Chambre et sur le Gouvernement qui l’aurait consenti.
Je demande que nous ne laissions planer aucune incertitude sur la conservation d’Alger comme colonie militaire, et que nous n’ajournions pas à la session prochaine la discussion de la forme dans laquelle cette colonie sera constituée; et je vote pour les 400 000 FDotation budgétaire proposée pour la constitution d’une colonie française de l’Algérie. car j’aime encore mieux que nous perdions de l’argent que de l’honneur et de l’avenir. »

Au camp d’Abd el-Kader en janvier 1838

« Avant de quitter le camp, nous avions eu avec Abd el-Kader une dernière entrevue qui se prolongea plus d’une heure. Elle fut remarquable par la nature des sujets que l’on traita et principalement par l’aspect, tout nouveau pour nous, sous lequel nous pûmes observer le caractère de l’émir.
Jusque-là nous ne connaissions que le chef ambitieux qui s’applique à donner à ses paroles, à ses traits, à sa démarche, une expression imposante en harmonie avec la prétention qu’il affiche d’être le sultan des Arabes ; mais cette fois, dépouillant la contrainte officielle, l’homme voulut bien se manifester à nous, sans que l’enjouement, l’espèce de familiarité à laquelle il s’abandonna souvent dans l’entraînement de la conversation lui fissent rien perdre de la dignité habituelle de ses manières (…). »

Abd el Kader, Lettre aux Français, Évreux, Phébus, 1977, p. 251, cité par A. Berbrugger, «Voyage au camp d’Abd el-Kader», Revue des Deux Mondes, août 1838, tiré à part, avril 1839.

Libération d’Abd el-Kader

Allocution de Louis-Napoléon, prince-président, 16 octobre 1852

Abd el-Kader,

«Je viens vous annoncer votre mise en liberté.
Vous serez conduit à Brousse, dans les États du
Sultan, dès que les préparatifs nécessaires seront
faits, et vous y recevrez du gouvernement français
un traitement digne de votre rang.

Depuis longtemps, vous le savez, votre captivité me causait une peine véritable, car elle me rappelait sans cesse que le gouvernement qui m’a précédé n’avait pas tenu les engagements pris envers un ennemi malheureux, et rien à mes yeux de plus humiliant pour le gouvernement d’une grande nation que de méconnaître sa force au point de manquer à sa promesse. La générosité est toujours la meilleure conseillère, et je suis convaincu que votre séjour en Turquie ne nuira pas à la tranquillité de nos possessions d’Afrique.

Votre religion, comme la nôtre, apprend à se sou- mettre aux décrets de la Providence. Or, si la France est maîtresse de l’Algérie, c’est que Dieu l’a voulu, et la nation ne renoncera jamais à cette conquête ² . Vous avez été l’ennemi de la Franc, mais je n’en rends pas moins justice à votre courage, à votre caractère, à votre résignation dans le malheur ; c’est pourquoi je tiens à honneur de faire cesser votre captivité, ayant pleine foi dans votre parole.»

Abd el Kader, Lettre aux Français, Évreux, Phébus, 1977, p.254-255, cité par Eugène de Civry, op. cit. ; discours paru dans le Moniteur Universel, à la même date.

La propriété de la terre

« La société arabe s’était peu modifiée depuis les patriarches bibliques ; la famille était toujours un être collectif, possédant en communauté et remettant aux mains de son chef le soin de ses intérêts matériels et religieux. A peu d’exceptions près, les membres d’une tribu n’avaient aucun acte de propriété concernant le sol qu’ils cultivaient et sur lequel ils vivaient… C’étaient donc un grand pas fait vers le progrès que de chercher à combiner parmi les Arabes le droit à la propriété et d’en assurer l’immutabilité.
Le gouverneur général entreprit avec ardeur cette œuvre qui, avec l’aide du temps est destinée à produire les plus heureux effets dans la colonie. Il pensa que, sous cette condition de la reconnaissance du droit de la propriété et de la délivrance des titres nécessaires pour le constater, le cantonnement des tribus, c’est-à-dire le partage du territoire entre les indigènes et les Européens pouvait être mis en pratique… Il ne pouvait être question d’étendre simultanément cette mesure à toute les tribus ; ç’eût été agiter le pays sans nécessité puisqu’en admettant la très grande disponibilité des terres qui en serait la conséquence, on était bien loin d’avoir sous la main des colons en assez grand nombre pour les y installer. Il y avait d’ailleurs des travaux statistiques à faire pour préparer un équitable partage du territoire entre les membres de la tribu et le domaine.
La sérieuse question du cantonnement en était à ce point, quand, en 1858, le gouverneur général fut remplacé par le ministre de l’Algérie. Il y eut ajournement, mais, quelques années plus tard, la question prit une autre forme, et le sénatus-consulte de 1863 régla d’une manière générale et encore plus libérale la constitution de la propriété chez les Arabes, puisqu’ils restèrent en possession intégrale des terres formant le domaine de la tribu.
La pensée dominante, en donnant un titre certain à la propriété en pays arabe, était de faciliter les transactions entre les indigènes et les Européens, et de faire disparaître ainsi l’interdiction dont l’article 14 de la loi de 1851 avait frappé ces transactions… Après trois années d’études sur 49000 hectares cadastrés, 32000 hectares furent reconnus propriétés de 2232 familles arabes, et consacrés par des titres individuels, et 17000 hectares furent restitués au domaine… »

Maréchal Randon, Mémoires, t. I, p. 380-384, Paris, Typographie Lahure, 1875.