« La Guerre froide (1946-1953)

Moins de deux ans après leur victoire commune, Etats-Unis et Union soviétique allaient s’opposer dans une forme de guerre inédite – qualifiée de « guerre froide » – dont les origines immédiates se trouvent passionnément discutées par les historiens : les uns (traditionalistes) attribuant la responsabilité du conflit de domination américaine et à l’agressivité du nouveau président Truman ; d’autres encore (réalistes) soulignant le caractère inévitable d’une confrontation entre les deux plus grandes puissances du moment. Tous sont cependant d’accord pour voir dans le discours prononcé par Harry Truman, le 11 mars 1947, la concrétisation de la rupture entre les Etats-Unis et l’Union soviétique.

Dans cette guerre sans merci, aux aspects souvent inhabituels, les affrontements directs furent de trois natures : idéologiques, d’abord, chaque camp s’efforçant de propager ses idéaux par l’intermédiaire de groupes sympathisants, grâce à des moyens d’information (radio, presse…), des campagnes d’opinion (comme celle pour la paix, contre l’armement atomique de 1949-1950), ou de véritables « croisades » (chasse aux « révisionnistes » à l’Est, chasse aux « sorcières » communistes aux Etats-Unis…) ; économiques, sous la forme d’aides et de subsides distribués à des pays dans l’intention de les rallier (Plan Marshall de 12-13 milliards de dollars intéressant seize pays européens) ; diplomatiques, un camp profitant de la faiblesse temporaire de l’autre, pour tenter de marquer des points (blocus de Berlin en 1948-1949 sur ordre de Staline).

Mais la Guerre froide se caractérisa surtout par ses affrontements indirects, qui furent de deux types : la subversion et la guerre ouverte par des satellites interposés. Ainsi la guerre de Corée (1950-1953) ne fut pas seulement une guerre civile, dressant l’une contre l’autre deux fractions d’un même peuple ; avec la présence de « volontaires » chinois dans le Nord, et de « bataillons de l’ONU » – composés, en fait, pour les neuf dixièmes de soldats américains – dans le Sud, ce fut surtout un combat entre les deux « blocs ».

Les deux principales zones d’affrontement furent l’Europe, dont l’Union soviétique parvint, dès février 1948 (Coup de Prague) à satelliser l’ensemble des pays de la partie orientale (Bulgarie, Hongrie, Pologne, Roumanie, Tchécoslovaquie), et dont la pomme de discorde essentielle se trouva être l’Allemagne (partition effective en deux Etats en 1949) ; et l’Asie (occupation du Japon par le Etats-Unis, conquête de la Chine par Mao Tse-tung, 1946-1949, guerre de Corée…).

A l’issue de cette âpre lutte, au cours de laquelle le monde craignit, à plusieurs reprises, l’éclatement d’une troisième guerre mondiale, deux énormes blocs s’étaient constitués, avec leurs structures militaires (OTAN, en 1949, Pacte de Varsovie en 1955…), économiques (OECE, COMECON en 1948…), et leurs réseaux d’alliés et de satellites. »


 » Il y a les sceptiques – c’est moi tout seul , – qui dis vous êtes tous des bons jobards, Hitler n’a pas pu casser les reins à Staline, c’est vrai, grosse déception pour le capitalisme mondial et pour les dames qui donnent à la quête, mais il a quand même fait du bon boulot, ne serait-ce que toute cette Europe cassée qu’il va falloir rebâtir, tout ce bon matériel de guerre envolé en fumée ou coulé au fond de l’onde amère, ça a déjà fait circuler pas mal de fric, ça n’a pas fini. Staline n’est pas assez con pour se lancer dans la révolution universelle, c’est bon pour des Lénine, des Trotski, Staline a une bonne place, il vient de se la consolider, du granit, il s’est nommé maréchal de l’URSS, maintenant il est vieux, il est fatigué, il s’est bien marré, il va se regarder dans la glace avec son bel uniforme et manger des gaufrettes, ça m’étonnerait même qu’il vienne jusqu’ici. Vous en faites pas, ça se terminera entre bons compères, comme celle de Quatorze, tu me donnes Varsovie, je te donne Ouagadougou, tout le monde encule tout le monde et au bout du traité il y a la Troisième Mondiale, automatique, la routine. »

François Cavanna, Les Russkoffs, Prix interallié, 1979


« (En 1945) Toutes les conditions semblent réunies, institutionnelles, politiques, psychologiques, pour préserver la liberté et la paix.
Or, moins de deux ans après, les vainqueurs sont désunis; le terme « désunis » est même faible pour caractériser la situation de 1947. Deux blocs hostiles se dressent l’un contre l’autre dans une forme de guerre inédite pour laquelle on a été obligé d’inventer un nom, plus exactement une image, celle de la guerre froide. La situation de 1947 est aussi différente que possible de ce que le monde espérait en 1945. »

René Rémond, Le XXe siècle de 1914 à nos jours, p. 170-171


« 1. La guerre froide est née de l’affaiblissement dramatique de l’Europe. Elle est la fille de la Deuxième guerre mondiale. C’est qu’en 1945, à l’exception des Etats-Unis et de l’Union soviétique qui ont souffert inégalement du conflit, il n’y a que des vaincus. L’Allemagne et l’Italie, d’un côté, la Grande-Bretagne et la France, de l’autre, ont perdu l’essentiel de leur influence. (…) Les deux supergrands sont face à face. L’Europe, principal champ clos des rivalités entre les Etats-Unis et l’Union soviétique, est entrée dans la bipolarisation.
2. Les Etats-Unis et l’Union soviétique sont deux puissances messianiques , encore que leurs messianismes soient contradictoires. Chacune des sociétés propose un modèle, non point seulement un modèle politique ou économique, mais un modèle de civilisation, un choix fondamental. Chacune considère qu’il est de son devoir, de sa mission, voire de son essence de se faire le champion de cette civilisation, de se porter à la tête d’un camp. (…)
3. De toute évidence, chacun des supergrands perçoit mal les intentions de l’autre. Ou bien les exagère. Les Américains ont tendance à imaginer le pire, qu’il s’agisse de la Roumanie, de la Pologne, de la Hongrie, qu’il s’agisse de la Grèce et de la Turquie, qu’il s’agisse de l’Europe occidentale. Ils constatent que, partout où elle est présente, l’Armée rouge donne à l’Union soviétique l’occasion de grignoter l’influence des Occidentaux, qu’un empire se crée à l’est de l’Elbe, qu’il pourrait bien s’étendre à l’ouest, voire au sud, que les Soviétiques ont des intentions expansionnistes qui ne laissent pas d’inquiéter. »

KASPI André. Débat sur la guerre froide.


« Pourquoi raconter l’histoire de la guerre froide ? Parce que, bien souvent sans que nous nous en rendions compte, elle nous a tous façonnés. Elle a affecté nos croyances et nos habitudes, la façon dont on vit à San Francisco et à Pékin, à La Havane et à Kinshasa ; elle a coupé des villes et des pays en deux, détruit et créé des nations, fait porter les armes à des dizaines de millions d’hommes, tué des centaines de milliers d’entre eux, rempli les bagnes politiques, suscité l’enthousiasme, la souffrance et la peur et, comme toutes les grandes épreuves, le meilleur et le pire. Il est vain de se demander ce qui se serait passé si elle avait été évitée – sans doute d’ailleurs ne pouvait-elle pas l’être. En revanche, il n’est peut-être pas inutile d’en rappeler l’évolution quand ce ne serait que pour nous persuader, devant les certitudes en apparence les plus assurées, – que le monde est en perpétuel devenir et que les renversements qui se sont produits hier peuvent très bien se reproduire demain. Qu’on songe seulement que la Russie soviétique, en un demi-siècle, aura été successivement l’alliée, ou l’associée, de l’Allemagne contre les signataires du traité de Versailles, de la France contre Hitler, de Hitler contre la France, l’Angleterre et la Pologne, de l’Angleterre et des États-Unis contre Hitler, de la Chine contre les États-Unis avant que ceux-ci à partir de 1971 deviennent les alliés de fait de celle-là. »

André Fontaine, Histoire de la guerre froide, tome 1, Paris, Seuil, Coll. « Point histoire ». Ed. de 1983


Notion de BLOC

« Cette période est dominée par la notion de bloc, c’est-à-dire l’existence d’ensembles, en fait deux, s’opposant l’un à l’autre dans tous les domaines. Tout pays, toute situation se trouvent en quelque sorte contraints de se définir par rapport à cette notion, de se lier à l’un-ou-l’autre des blocs. C’est l’ère de l’exclusive et du manichéisme.

Cette logique de la guerre froide, selon laquelle celui qui n’est pas un allié ne peut être qu’un ennemi, implique l’organisation de blocs. Le bloc a deux caractères :

a/ Il exige une union globale, qui touche les armées, les économies, les régimes et, bien sûr, la politique internationale. Le concept de guerre froide suggérant un conflit total et permanent, l’alliance classique ne saurait convenir : le dispositif doit, lui aussi, être total et permanent. Le caractère quasi-religieux de l’affrontement idéologique efface toute frontière entre politique intérieure et politique extérieure. Enfin, le bloc tend à imposer une manière de vivre à l’Ouest, l’« American way of life »; à l’Est, les lendemains qui chantent. (…).

b/ Le bloc s’appuie sur une puissance directrice. Celle-ci est à la fois le protecteur incontesté – même s’il est parfois pesant – et la synthèse presque parfaite des valeurs, qui assurent et justifient la solidarité du bloc. Le bloc résulte bien d’un monde où se déploient des idéologies détentrices de vérités absolues et de promesses d’un bonheur terrestre »

P. MOREAU DEFARGES, Les relations internationales dans le monde d’aujourd’hui. Les dérives de puissance, Éditions S.T.H., 1981.

 


L’accord des pourcentages

Visite de Winston Churchill à Moscou, 9 octobre 1944

« Nous avons atterri à Moscou l’après-midi du 9 octobre (1944) ; (…). A dix heures ce soir-là nous avons eu notre première réunion importante au Kremlin. Le moment était approprié, et j’ai dit « réglons notre conflit dans les Balkans. Vos armées sont en Roumanie et en Bulgarie. Nous avons des intérêts, des missions et des agents là-bas. Qu’il n’y ait pas de malentendu entre nous pour des petites choses. En ce qui concerne la Grande Bretagne et la Russie, pourquoi ne prédomineriez-vous pas à nonante pour-cent en Roumanie, alors que nous aurions notre mot à dire à nonante pour-cent en Grèce, et partager la Yougoslavie cinquante-cinquante ?  » Pendant que cela était traduit, j’ai écrit sur une demi feuille de papier :

Roumanie
Russie…………………….90 %
Les autres…………………10 %

Grèce
GB………………………..90 %
(en accord avec USA)
Russie…………………….10 %

Yougoslavie………………50-50 %

Hongrie…………………..50-50 %

Bulgarie
Russie…………………….75 %
Les autres…………………25 %

J’ai poussé ce papier vers Staline, qui avait alors entendu la traduction. Il y a eu une petite pause. Puis il a pris son crayon bleu et fait une grande coche sur le papier, qu’il nous repassa. Tout fut décidé en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire. »

CHURCHILL, Winston, « Triumph and Tragedy« , Houghton Mifflin, Boston, 1954, pp. 226-228


Rencontre entre de Gaulle et Staline : de la Pologne

Dans ses Mémoires, le général de Gaulle relate son entretien avec Staline, en 6 décembre 1944 à Moscou, au sujet des deux « gouvernements » polonais, l’un, pro-occidental, à Londres, l’autre, pro-soviétique, à Lublin.

« Là-dessus, vint au jour le véritable enjeu du débat. Comme nous nous y attendions, il s’agissait de la Pologne. Voulant savoir ce que, décidément, les Russes projetaient de faire à Varsovie quand leurs troupes y seraient entrées, je posai nettement la question à Staline, au cours d’une conférence que nous tînmes au Kremlin le 6 décembre. (…)

Je rappelai que, de tout temps, la France avait voulu et soutenu l’indépendance polonaise. Après la première guerre mondiale, nous avions fortement contribué à la faire renaître. (…) Nous tenions pour nécessaire que reparaisse une Pologne maîtresse de ses destinées, pourvu qu’elle soit amicale envers la France et envers la Russie. Ce que nous pouvions avoir d’influence sur les Polonais, – je précisai :  » sur tous les Polonais », – nous étions résolu à l’exercer dans ce sens. J’ajoutai que la solution du problème des frontières, telle que Staline nous l’avait lui-même exposée, à savoir : « La ligne Curzon » à l’est et « l’Oder-Neisse » à l’ouest, nous paraissait acceptable. Mais je répétai qu’à nos yeux il fallait que la Pologne fût un Etat réellement indépendant. C’est donc au peuple polonais qu’il appartenait de choisir son futur gouvernement. Il ne pourrait le faire qu’après la libération et par des élections libres. Pour le moment, le gouvernement français était en relation avec le gouvernement polonais de Londres, lequel n’avait jamais cessé de combattre les Allemands. S’il devait arriver qu’un jour la France fût amenée à changer cela, elle ne le ferait que d’accord avec ses trois alliés.

Prenant la parole à son tour, le maréchal Staline s’échauffa. A l’entendre, grondant, mordant, éloquent, on sentait que l’affaire polonaise était l’objet principal de sa passion et le centre de sa politique. Il déclara que la Russie avait pris « un grand tournant » vis-à-vis de cette nation qui était son ennemie depuis des siècles et en laquelle, désormais, elle voulait voir une amie. Mais il y avait des conditions. « La Pologne, dit-il, a toujours servi de couloir aux Allemands pour attaquer la Russie. Ce couloir, il faut qu’il soit fermé, et fermé par la Pologne elle-même. » Pour cela, le fait de placer sa frontière sur l’Oder et sur la Neisse pourrait être décisif, dès lors que l’Etat polonais serait fort et « démocratique ». Car, proclamait le maréchal, « il n’y a pas d’Etat fort qui ne soit démocratique ».

Staline aborda, alors, la question du gouvernement à instaurer à Varsovie. Il le fit avec brutalité, tenant des propos pleins de haine et de mépris à l’égard des « gens de Londres », louant hautement le « Comité de Lublin », formé sous l’égide des Soviets, et affirmant qu’en Pologne, celui-ci était seul attendu et désiré. Il donnait à ce choix, qu’à l’en croire aurait fait le peuple polonais, des raisons qui ne démontraient que son propre parti pris. « Dans la bataille qui libère leur pays, déclara-t-il, les Polonais ne voient pas à quoi servent le gouvernement réactionnaire de Londres et l’armée d’Anders. Au contraire, ils constatent la présence et l’action du « Comité de la libération nationale » et des troupes du général Berling. Ils savent, d’ailleurs, que ce sont les agents du gouvernement de Londres qui furent cause de l’échec de l’insurrection de Varsovie, parce qu’ils la déclenchèrent avec la pire légèreté, sans consulter le commandement soviétique et au moment où les troupes russes n’étaient pas en mesure d’intervenir. En outre, le Comité polonais de la libération nationale a commencé d’accomplir sur le territoire libéré une réforme agraire qui lui vaut l’adhésion enthousiaste de la population. Les terres appartenant aux réactionnaires émigrés sont distribuées aux paysans. C’est de là que la Pologne de demain tirera sa force, comme la France de la Révolution tira la sienne de la vente des biens nationaux. »

Staline, alors, m’interpella : « Vous avez dit que la France a de l’influence sur le peuple polonais. C’est vrai ! Mais pourquoi n’en usez-vous pas pour lui recommander la solution nécessaire ? Pourquoi prenez-vous la même position stérile que l’Amérique et l’Angleterre ont adoptée jusqu’à présent ? Nous attendons de vous, je dois le dire, que vous agissiez avec réalisme et dans le même sens que nous. » Il ajouta, en sourdine : « D’autant plus que Londres et Washington n’ont pas dit leur dernier mot. – Je prends note, dis-je, de votre position. J’en aperçois les vastes conséquences. Mais je dois vous répéter que le futur gouvernement de la Pologne est l’affaire du peuple polonais et que celui-ci, suivant nous, doit pouvoir s’exprimer par le suffrage universel. » Je m’attendais à quelque vive réaction du maréchal. Mais, au contraire, il sourit et murmura doucement : « Bah ! nous nous entendrons tout de même. »

Charles de Gaulle, « Mémoires de guerre« , tome III, « Le salut, 1944-1946« , Paris, Plon (coll. Le livre de poche), 1959, pp. 78-80.

L’ensemble du dialogue, résumé ici par de Gaulle, se trouve dans le même volume (pp. 383-390) et contient de petites différences qui ne remettent pas en cause le fond, sinon que la remarque finale concernait tous les pays de l’est et pas seulement la Pologne.

 


Message de Churchill au président Truman, 12 mai 1945

« (…) Que se passera-t-il entre temps du côté de la Russie ? J’ai toujours travaillé pour l’amitié avec les Russes mais, comme vous, j’éprouve une inquiétude très vive en raison de leur interprétation erronée des décisions de Yalta, de leur attitude envers la Pologne, de leur influence écrasante dans les Balkans, la Grèce exceptée, des difficultés qu’ils créent au sujet de Vienne, de la combinaison de leur puissance dans les territoires occupés ou contrôlés par eux avec l’emploi de la tactique communiste dans tant d’autres pays, et surtout de la possibilité qu’ils ont d’entretenir pendant longtemps d’immenses armées en campagne. Quelle sera la situation dans un an ou deux ? A cette date les armées américaines et britanniques auront fondu, les Français ne seront pas encore organisés sur une grande échelle, et nous ne disposerons que d’une poignée de divisions, en grande partie française, tandis que la Russie sera libre de décider qu’elle peut en garder 200 à 300 en service actif ?

Un rideau de fer s’est abaissé sur leur front. Nous ignorons tout de ce qui se passe derrière. Il semble bien probable que l’ensemble des régions situées à l’est de la ligne Lübeck – Trieste – Corfou sera bientôt complètement entre leurs mains. Il faut y ajouter les vastes territoires conquis par les armées américaines entre Eisenach et l’Elbe qui, je suppose, seront occupés par les Russes dans quelques semaines, lorsque vos troupes s’en retireront. Le général Eisenhower devra prendre toutes les dispositions possibles pour prévenir un nouvel exode massif des populations allemandes, lorsque les Moscovites effectueront cette avance énorme au centre de l’Europe. Et puis le rideau de fer descendra de nouveau, très bas, jusqu’au sol peut-être. Une bande de territoires large de plusieurs centaines de kilomètres et occupée par les Russes nous isolera dès lors de la Pologne. »

extrait de Winston Churchill « Mémoires sur la 2e Guerre mondiale« , tome VI, 1953

idem plus complet

« Télégramme de Churchill à Truman, daté du 12 mai 1945

(…) La situation européenne m’inquiète énormément. J’ai appris que la moitié de l’aviation américaine a déjà commencé à se déplacer vers le Pacifique. Les journaux sont remplis de grands mouvements de vos armées qui quittent l’Europe. Les nôtres aussi, conformément à des dispositions antérieures, vont subir une réduction notable. L’armée canadienne s’en ira très certainement. Les Français sont faibles et il est difficile de s’entendre avec eux. N’importe qui peut se rendre compte que dans un bref délai notre puissance militaire sur le continent se sera évanouie à parts les effectifs modestes qui resteront pour occuper l’Allemagne.

2° Que se passera-t-il entre temps du côté de la Russie ? J’ai toujours travaillé pour l’amitié avec les Russes mais, comme vous, j’éprouve une inquiétude très vive en raison de leur interprétation erronée des décision de Yalta, de leur attitude envers la Pologne, de leur influence écrasante dans les Balkans, la Grèce exceptée, des difficultés qu’ils créent au sujet de Vienne, de la combinaison de leur puissance dans les territoires occupés ou contrôlés par eux avec l’emploi de la tactique communiste dans tant d’autres pays, et surtout de la possibilité qu’ils ont d’entretenir pendant fort longtemps d’immenses armées en campagne. Quelle sera la situation dans un an ou deux ? A cette date les armées américaines et britanniques auront fondu, les Français ne seront pas encore organisés sur une grande échelle, et nous ne disposerons que d’une poignée de divisions, en grande partie françaises, tandis que la Russie sera libre de décider qu’elle peut en garder 200 ou 300 en service actif ?

3° Un rideau de fer s’est abaissé sur leur front. Nous ignorons tout de ce qui se passe derrière. Il semble bien probable que l’ensemble des régions situées à l’est de la ligne Lübeck-Trieste-Corfou sera bientôt complètement entre leurs mains. Il faut y ajouter les vastes territoires conquis par les armées américaines entre Eisenach et l’Elbe qui, je suppose, seront occupés par les Russes dans quelques semaines, lorsque vos troupes s’en retireront. Le général Eisenhower devra prendre toutes les dispositions possibles pour prévenir un nouvel exode massif des populations allemandes, lorsque les Moscovites effectueront cette avance énorme vers le centre de l’Europe. Et puis le rideau de fer descendra de nouveau, très bas, jusqu’au sol peut-être. Une bande de territoires large de plusieurs centaines de kilomètres et occupée par les Russes nous isolera dès lors de la Pologne.

4° Pendant ce temps, l’attention de nos peuples sera occupée par les châtiments à imposer à l’Allemagne qui est en ruine et prostrée. D’ici peu, il sera loisible aux Russes d’avancer s’ils le veulent jusqu’aux rive de la mer du Nord et de l’Atlantique.

5° Il est assurément vital de parvenir maintenant à une entente avec la Russie, ou de bien voir où nous en sommes avec elle, avant d’affaiblir mortellement nos armées ou de les replier dans les zones d’occupation. Seule une rencontre personnelle peut nous permettre d’y parvenir. Je vous serais extrêmement reconnaissant de me faire connaître votre opinion et vos conseils. Evidemment, nous pouvons toujours supposer que la Russie se conduira de façon impeccable, ce qui serait sans aucun doute la meilleure solution. En résumé, la question d’un règlement avec la Russie avant que notre force se soit évanouie, me paraît éclipser toutes les autres. »

 


 

Extrait d’un discours radiodiffusé du premier ministre Churchill à l’occasion de la victoire, daté du 13 mai 1945

« (…) Sur le continent européen, il nous reste encore à nous assurer que les buts simples et honorables pour lesquels nous sommes entrés en guerre ne seront pas brutalement mis de côté ou négligés au cours des mois qui vont suivre notre succès, que les mots « liberté », « démocratie » et « libération » ne seront pas déformés et garderont leur sens vrai, celui que nous leur attribuons. A quoi servirait de punir les hitlériens pour leurs crimes, si le règne de la loi et de la justice ne s’établissait pas, si des gouvernements totalitaires ou policiers devaient prendre la place des envahisseurs allemands ? Nous ne recherchons rien pour nous-mêmes. Mais nous devons nous assurer que les causes pour lesquelles nous nous sommes battus seront dûment reconnues à la table de la paix aussi bien en faits qu’en paroles, et par-dessus tout nous devons travailler pour que l’Organisation mondiale que les Nations Unies sont en train de créer à San Fransisco, ne soit pas un vain mot, ne devienne pas un écran pour le fort et une dérision pour le faible. C’est aux vainqueurs d’interroger leur cœur en leurs heures de gloire pour se montrer dignes, par leur noblesse, des immenses forces dont ils disposent. »


A la fin août 1945 (du 22 au 24 août), le général de Gaulle rencontre Truman.



 » (…) Le nouveau Président avait renoncé au plan d’une harmonie mondiale et admis que la rivalité du monde libre et du monde soviétique dominait tout, désormais. L’essentiel consistait donc à éviter les querelles entre Etats et les secousses révolutionnaires, afin que tout ce qui n’était pas communiste ne fût pas conduit à le devenir.

Quant aux problèmes compliqués de notre antique univers, ils n’intimidaient point Truman qui les considérait sous l’angle d’une optique simplifiée. Pour qu’un peuple fût satisfait, il suffisait qu’il pratiquât la démocratie à la manière du Nouveau Monde. Pour mettre fin aux antagonismes qui opposaient des nations voisines, par exemple Français et Allemands, il n’était que d’instituer une fédération des rivaux, comme avaient su le faire entre eux les Etats d’Amérique du Nord. Pour que les pays sous-développés penchent vers l’Occident, il existait une recette infaillible : l’indépendance; à preuve l’Amérique elle-même qui, une fois affranchie de ses anciens possesseurs, était devenue un pilier de la civilisation. Enfin, devant la menace, le monde libre n’avait rien de mieux à faire, ni rien d’autre, que d’adopter le leadership de Washington.

Le président Truman était, en effet, convaincu que la mission de servir de guide revenait au peuple américain, exempt des entraves extérieures et des contradictions internes dont étaient encombrés les autres. D’ailleurs, à quelle puissance, à quelle richesse, pouvaient se comparer les siennes ? Je dois dire qu’en cette fin de l’été 1945 on était, dès le premier contact avec les Etats-Unis, saisi par l’impression qu’une activité dévorante et un intense optimisme emportaient toutes les catégories. Parmi les belligérants, ce pays était le seul intact. Son économie, bâtie sur des ressources en apparence illimitées, se hâtait de sortir du régime du temps de guerre pour produire des quantités énormes de biens de consommation. L’avidité de la clientèle et, au-dehors, les besoins de l’univers ravagé garantissaient aux entreprises les plus vastes débouchés, aux travailleurs le plein emploi. Ainsi, les Etats-Unis se sentaient assurés d’être longtemps les plus prospères. Et puis, ils étaient les plus forts ! Quelques jours avant ma visite à Washington, les bombes atomiques avaient réduit le Japon à la capitulation.

Le président n’envisageait donc pas que la Russie pût, de sitôt, risquer indirectement une guerre. C’est pourquoi, m’expliquait-il, les forces américaines achevaient de quitter l’Europe, à l’exception d’un corps d’occupation en Allemagne et en Autriche. Mais il pensait qu’en maints endroits la ruine, la misère, le désordre, pouvaient avoir pour conséquence l’avènement du communisme et procurer aux Soviets autant de victoires sans batailles. Au total, le problème de la paix n’était donc, suivant lui, que d’ordre économique. (…)  »

extraits des Mémoires de guerre du général de Gaulle , vol. 3, pp. 245-246, éd. Plon, 1959

 


Le mythe de Yalta « partage du monde »

fut propagé par les Républicains américains dans leur campagne contre l’administration démocrate, et par les gaullistes en France.

« Or, par la prime qu’il accorde si allégrement au cynisme de Staline, Yalta, loin de déboucher sur la paix pour longtemps, débride toutes les audaces du réalisme soviétique: en vérité, non seulement la soviétisation de toute l’Europe orientale, mais encore le coup d’Etat de Prague, l’affaire coréenne, l’affaire indochinoise, la victoire de Mao-Zedong, le blocus de Berlin, l’affaire de Cuba, l’imbrication de la manoeuvre communiste dans le drame de la ségrégation raciale aux Etats-Unis pour le troubler et l’exaspérer, sont en germe dans les accords du 11 février 1945. C’est à Yalta que le Communisme international prend conscience de la candeur de l’Occident. Dès lors, il ne se lassera plus d’essayer de l’abuser. La témérité de Roosevelt fait frémir. (…)

De ce jour-là aussi date en fait la séparation des deux Allemagnes, si redoutable à tous égards. L’un des faits essentiels à noter est que la conférence de Yalta entrouvre la faille qui va s’approfondir au milieu de l’Europe et dont Washington répugnera, pendant deux ans, à reconnaître l’existence. Comme l’écrira Pierre Frederix:  » L’U.R.S.S. ne participera pas à l’administration effective de la Bavière, mais les Etats-Unis renonceront à celle de la Saxe et du Brandebourg … De même que Téhéran préparait l’abandon des Balkans à l’Empire soviétique, Yalta prépare le partage de l’Europe en deux blocs… »

CONTE Arthur, Yalta ou le partage du monde, Laffont, Paris, 1964. p. 440


Winston Churchill, Discours public à l’Université Fulton (Missouri), le 5 mars 1946

« Quelles sont les tâches que nous nous sommes assignées ? Elles consistent à assurer la sécurité, le bien-être, la liberté et la marche vers le progrès des foyers et des familles, de tous les hommes et de toutes les femmes de tous les pays. Si l’on veut que ces foyers innombrables jouissent de la sécurité, nous devons les mettre à l’abri de deux terribles intruses : la guerre et la tyrannie (…).

Un organisme mondial a été constitué, dont la mission première est d’empêcher la guerre.

Je tiens, à ce propos, à formuler une proposition concrète. Les tribunaux et les magistrats seraient impuissants sans la police. Il faut que l’organisation des Nations unies soit dotée sans tarder d’une force armée internationale. Dans ce domaine, nous ne pouvons avancer que pas à pas, mais il nous faut commencer dès à présent. Je propose que chaque puissance et chaque Etat soient invités à mettre un certain nombre de troupes d’aviation au service de l’organisme mondial.

Ces groupes seraient entraînés et équipés dans leurs propres pays, mais ils voyageraient d’un pays à un autre en obéissant à un mouvement de rotation ; ils porteraient l’uniforme de leur pays avec des insignes différents, on ne leur demanderaient pas de passer à l’action contre leur patrie, mais en toute autre circonstance ils recevraient leurs ordres de l’organisation mondiale. Celle-ci pourrait débuter sur une échelle modeste et grandir en même temps que la confiance.

J’en viens au second danger qui menace le monde : la tyrannie. Nous ne pouvons pas fermer les yeux devant le fait que les libertés dont jouit chaque citoyen sur toute l’étendue de l’Empire britannique n’existent pas dans un grand nombre de pays, dont certains sont très puissants. Dans ces Etats, le peuple est assujetti à toutes sortes de contrôles exercés par le gouvernement. Le pouvoir de l’Etat est exercé sans restriction, soit par des dictateurs, soit par des oligarchies fermées agissant par l’entremise d’un parti privilégié et d’une politique de parti (…).

Une ombre est descendue sur les scènes si récemment éclairées par la victoire alliée. Nul ne sait ce que la Russie soviétique et son organisation internationale communiste entendent faire dans l’immédiat et qu’elles sont les limites, s’il y en a, à leur mouvement d’expansion et de prosélytisme. J’ai beaucoup d’admiration et d’amitié pour le vaillant peuple russe et pour mon camarade de combat, le maréchal Staline. Il existe en Grande-Bretagne – et je n’en doute pas, ici également – beaucoup de sympathie et de bonne volonté à l’égard des peuples de toutes les Russies, et une détermination à préserver, à établir, malgré différences et querelles, une amitié durable (…). Il est cependant de mon devoir de vous exposer certains faits concernant la situation actuelle en Europe.

De Stettin, dans la Baltique, à Trieste, dans l’Adriatique, un rideau de fer est descendu à travers le continent. Derrière cette ligne se trouvent les capitales de tous les pays de l’Europe orientale : Varsovie, Berlin, Prague, Vienne, Budapest, Belgrade, Bucarest et Sofia. Toutes ces villes célèbres, toutes ces nations se trouvent dans la sphère soviétique, et toutes sont soumises, sous une forme ou sous une autre, non seulement à l’influence soviétique, mais encore au contrôle très étendu et constamment croissant de Moscou. Athènes seule, avec sa gloire immortelle, est libre de décider de son avenir par des élections auxquelles assisteront des observateurs britanniques, américains et français (…). Les communistes, qui étaient plus faibles dans tous ces pays de l’Est européen, ont été investis de pouvoirs qui ne correspondent nullement à leur importance numérique, et cherchent partout à s’emparer d’un contrôle totalitaire. Sauf en Tchécoslovaquie, il n’existe pas dans cette partie de l’Europe, de vraie démocratie (…).

Les Russes installés à Berlin tentent de mettre sur pied un parti quasi communiste dans leur zone d’occupation en Allemagne, en accordant un traitement de faveur à des groupes de dirigeants allemands de gauche. (…) Si le gouvernement soviétique essaie, par une action unilatérale, de constituer une Allemagne procommuniste dans sa zone, il en résultera de nouvelles et sérieuses difficultés.

Quelles que soient les conclusions que l’on tire de ces faits (…), ce n’est certainement pas là l’Europe libérée pour laquelle nous nous sommes tant battus. Ce n’est pas non plus une Europe qui renferme les germes essentiels d’une paix durable. (…)

Cependant, dans un grand nombre de pays éloignés des frontières russes, et à travers le monde entier, les cinquièmes colonnes communistes s’installent et travaillent dans une unité complète avec une obéissance absolue aux directives du centre communiste. Dans l’Empire britannique et aux Etats-Unis, où le communisme est dans l’enfance, les partis communistes constituent un défi et une menace croissante à la civilisation chrétienne (…).

Je ne crois pas que la Russie désire la guerre. Ce qu’elle désire, ce sont les fruits de la guerre et une expansion illimitée de sa puissance et de sa doctrine. Mais ce que nous devons examiner ici aujourd’hui, alors qu’il en est encore temps, c’est le moyen d’empêcher la guerre de façon permanente, et d’établir dans tous les pays, aussi rapidement que possible, les prémices de la liberté et de la démocratie.

Les difficultés, les dangers auxquels nous avons à faire face ne disparaîtront pas si nous nous contentons de fermer les yeux. Ils ne s’évanouiront pas davantage si nous restons à attendre ce qui se passera, ni si nous pratiquons une politique d’apaisement. Il faut trouver une solution.

J’ai appris, pendant la guerre, à connaître nos amis et alliés russes, et je suis convaincu qu’il n’y a rien au monde qu’ils admirent autant que la force, et rien qu’ils respectent moins que la faiblesse militaire. »

publié par Le Monde, le 7 mars 1946

extrait en grande partie publié chez Lilly Marcou, « La guerre froide : l’engrenage« , éd. Complexe, Bruxelles, 1987

Le même, plus court.

Le discours de Churchill à Fulton (Etats-Unis), 5 mars 1946

« De Stettin, dans la Baltique, à Trieste, dans l’Adriatique, un rideau de fer est descendu à travers le continent. Derrière cette ligne se trouvent les capitales de tous les pays de l’Europe orientale : Varsovie, Prague, Berlin, Vienne, Budapest, Belgrade, Bucarest et Sofia. Toutes ces villes célèbres, toutes ces nations se trouvent dans la sphère soviétique, et toutes sont soumises, sous une forme ou sous une autre, non seulement à l’influence soviétique, mais encore au contrôle très étendu et constamment croissant de Moscou. Athènes seule, avec sa gloire immortelle, est libre de décider de son avenir par des élections auxquelles assisteront des observateurs britanniques, américains et français (…). Les communistes, qui étaient très faibles dans tous ces Etats de l’Est européen, ont été investis de pouvoirs qui dépassent de beaucoup leur importance et ils cherchent partout à exercer un contrôle totalitaire. Des gouvernements policiers s’installent à peu près partout, au point qu’à l’exception de la Tchécoslovaquie, il n’y a pas de vraie démocratie (…).

Dans le même temps, dans un grand nombre de pays éloignés des frontières russes, et à travers le monde entier, les cinquièmes colonnes communistes s’installent et travaillent dans une unité complète et avec une obéissance absolue aux directives du centre communiste. Dans l’Empire britannique et aux Etats-Unis, où le communisme est dans l’enfance, les partis communistes constituent un défi et une menace croissante à la civilisation chrétienne (…).

Je ne crois pas que la Russie désire la guerre. Ce qu’elle désire, ce sont les fruits de la guerre et une expansion illimitée de sa puissance et de sa doctrine. Mais ce que nous devons examiner ici aujourd’hui, alors qu’il est encore temps, c’est le moyen d’empêcher la guerre de façon permanente, et d’établir dans tous les pays, aussi rapidement que possible, les prémices de la liberté et de la démocratie (…).

J’ai appris, pendant la guerre, à connaître nos amis et alliés russes. Je suis convaincu qu’il n’y a rien au monde qu’ils admirent autant que la force, et rien qu’ils respectent moins que la faiblesse militaire. »

Cité dans « Histoire Terminale« , collection Quétel, éditions Bordas, 1994, p. 30


Discours de Churchill à Zürich, le 19 septembre 1946

« Je désire aujourd’hui vous parler de la tragédie de l’Europe. Ce noble continent comprend dans l’ensemble l’une des régions les plus cultivées de la terre, il jouit d’un climat tempéré et constant. Il est le berceau de toutes les grandes races dont sont issus les peuples occidentaux. Il est la source de la foi et de la morale chrétiennes. Il est à l’origine de toutes les religions, les arts, les philosophies et les sciences des temps anciens et modernes.

Mais c’est de l’Europe qu’est partie cette vague d’épouvantables passions nationalistes qui ont eu leur origine dans les pays allemands, et nous avons vu qu’au vingtième siècle ces passions ont détruit la paix et fait sombrer les espoirs de toute l’humanité.

Parmi les vainqueurs, c’est un brouhaha de voix divergentes, parmi les vaincus, c’est le silence du désespoir. Voilà ce qu’ont provoqué les Européens et les races germaniques en s’entredéchirant. En vérité, si la grande République qui est de l’autre côté de l’Océan n’avait pas enfin compris que la ruine et la mise en esclavage de l’Europe pouvait entrainer sa propre perte et n’avait pas tendu une main secourable pour nous aider et nous guider, l’âge des ténèbres serait revenu. Pourtant, il existe un remède, qui, s’il était adopté spontanément par la grande majorité des peuples, rendrait en quelques années toute l’Europe ou la plus grande partie de celle-ci aussi libre et aussi heureuse que la Suisse l’est aujourd’hui.

Quel est ce remède souverain ? C’est de refaire la texture de l’Europe ou la plus grande part possible de celle-ci et de créer pour elle un édifice dans lequel elle puisse vivre dans la paix, la sécurité et la liberté. Nous devons établir une sorte d’Etats-Unis d’Europe. De cette façon seulement des centaines de millions d’êtres pourront retrouver les simples joies et les simples espoirs qui font que la vie vaut la peine d’être vécue.

Ce n’est pas par la faute de ses principes ou de ses conceptions que la Société des nations a échoué. Elle a échoué parce que les Etats qui avaient créé ces principes les ont ensuite abandonnés, parce que les gouvernements de ces Etats ont eu peur de regarder la réalité en face te d’agir lorsqu’il en était temps encore. Il ne faut pas que ce désastre se reproduise. (…)

La bombe atomique est toujours entre les seules mains d’une nation, qui, nous le savons, n’en fera jamais usage que pour défendre la cause du droit et de la liberté, mais il est très possible que, dans quelques années, cet effrayant moyen de destruction soit très répandu et la catastrophe provoquée par son usage par plusieurs nations en guerre non seulement détruira tout ce que nous appelons civilisation mais pourra peut-être désintégrer le globe tout entier.

Je dois vous adresser un avertissement. Nous n’avons peut-être pas beaucoup de temps devant nous. Nous jouissons en ce moment d’un instant de répit. Les combats ont cessé mais le danger n’a pas disparu. Si nous devons créer les Etat-Unis d’Europe – quel que soit d’ailleurs le nom que nous leur donnerons – nous devons commencer tout de suite.

Les coupables doivent être châtiés. Il faut retirer à l’Allemagne les moyens de se réarmer et de faire une nouvelle guerre d’agression. Mais quand cela aura été réalisé, comme on le réalise en ce moment, il faudra que le châtiment ait une fin. Nous devons tous tourner le dos aux horreurs du passé et regarder vers l’avenir.

Je vais vous dire quelque chose qui va vous étonner : le premier geste de la refonte de la famille européenne doit être une entente entre la France et l’Allemagne. Ce n’est que par ce moyen que la France pourra retrouver sa place à la tête de la vie morale et culturelle de l’Europe.

Dans la formation des Etats-Unis d’Europe, la première mesure à prendre, sur le plan pratique, sera de créer un conseil européen.

La France et l’Allemagne doivent prendre ensemble l’initiative de cette tâche urgente. La Grande-Bretagne et son Commonwealth, la puissante Amérique et, je l’espère, la Russie soviétique – car c’est alors que tout ira bien – doivent être les amis et les garants de la nouvelle Europe et doivent défendre son droit de vivre.

Aussi, je vous le dis : faisons l’Europe ! »

Paru dans Le Monde, Bulletin de l’étranger, 20 septembre 1946.


Propagande et littérature

Jdanov et les écrivains en URSS

Texte de 1946, de Jdanov, directeur de la propagande du Comité central du parti communiste et bras droit de Staline.

« Camarades, notre littérature soviétique vit et doit vivre des intérêts du peuple et de la patrie. La littérature est l’affaire propre du peuple. Voilà pourquoi le peuple considère chacun de vos succès, chacune de vos oeuvres d’importance comme sa victoire à lui. Voilà pourquoi on peut comparer chaque oeuvre réussie avec un combat gagné ou avec une grande victoire sur le front économique. Au contraire, chaque échec de la littérature soviétique est profondément et amèrement ressenti par le peuple, le Parti, l’État. (…) Vous êtes sur la première ligne du front idéologique. D’immenses tâches vous sont posées, d’une importance internationale, et cela doit stimuler le sentiment de responsabilité de chaque véritable écrivain soviétique, devant son peuple, devant l’État, devant le Parti ainsi que la conscience de l’importance du devoir à accomplir. (…).

Naturellement, c’est notre littérature, reflétant un régime supérieur à n’importe quel régime démocratique bourgeois, une culture de beaucoup de fois supérieure à la culture bourgeoise, qui a le droit d’enseigner une nouvelle morale pour toute l’humanité. »

Andréï Jdanov. Sur la littérature, la philosophie et la musique. Éd. de la Nouvelle Critique, 1950

 


Sur Cliotexte, voyez ici les rapports Kennan et Jdanov.


Mars 1947 : la « doctrine Truman »

Le président Truman demande au Congrès de voter des crédits pour aider la Grèce et la Turquie à lutter contre le communisme. Mais il définit aussi la nouvelle politique extérieure américaine.

« Le mercredi 12 mars 1947, à 13 heures, je montai à la tribune dans la salle des séances de la Chambre des représentants et pris la parole devant le Congrès assemblé. (…) Je recommandais une action immédiate de la part du Congrès, mais je désirais aussi annoncer à la face du monde la position que les États-Unis entendaient prendre vis-à-vis du défi lancé par le nouveau totalitarisme. Cette déclaration ne tarda pas à être connue sous le nom de « doctrine Truman ». Ce fut, je le crois sincèrement, le tournant décisif de la politique étrangère américaine et l’affirmation que désormais partout où une agression directe ou indirecte menaçait la paix, la sécurité des U.S.A. se trouvait mise en jeu.

« Je crois, dis-je au Congrès et à la nation tout entière qui m’écoutait à la radio, que les États-Unis doivent soutenir les peuples libres qui résistent à des tentatives d’asservissement par des minorités armées, ou des pressions venues de l’extérieur.

Je crois que nous devons aider les peuples libres à forger leur destin de leurs propres mains.

Je crois que notre aide doit consister essentiellement en un soutien économique et financier qui est indispensable à la stabilité économique et à une vie politique cohérente ». (…)

Chaque nation se trouvait désormais en face d’un choix à faire entre deux modes de vie opposées.

(…) L’un d’eux, avais-je dit, repose sur la volonté de la majorité et il est caractérisé par des institutions libres, des garanties assurant la liberté individuelle, la liberté de parole et de religion, et l’absence de toute oppression politique.

Quant à l’autre, il repose sur la volonté d’une minorité imposée par la force à la majorité. Il s’appuie sur la terreur et l’oppression, une presse et une radio contrôlées, des élections truquées et la suppression des libertés personnelles. »

Harry S. Truman, Mémoires, éd. Plon, t. II p. 123-124
cité dans J. Bouillon et coll., Le Temps présent, Histoire Terminale / Le XXe siècle depuis 1939, éd. Bordas, Paris, 1983, p. 83

un plus petit extrait

Message du président Truman au Congrès (12 mars 1947)

« Un genre de vie est basé sur la volonté de la majorité et se caractérise par de libres institutions, par un gouvernement représentatif, par de libres élections, par des garanties de liberté individuelle, de liberté de parole et de religion, et par la protection contre la répression policière. Le deuxième genre de vie est basé sur la volonté d’une minorité imposée par la force à la majorité. Il repose sur la terreur et l’oppression, une presse et une radio contrôlées, des élections truquées et la suppression des libertés personnelles… Je crois que les Etats-Unis doivent soutenir les peuples libres qui résistent à des tentatives d’asservissement par des minorités armées ou des pressions venues de l’extérieur… Je crois que nous devons aider les peuples libres à forger leur destin de leurs propres mains. Je crois que notre aide doit consister essentiellement en un soutien économique et financier indispensable à la stabilité économique et à une vie politique cohérente. »

Extraits de R. Aron, L’Histoire contemporaine depuis 1945, Larousse, Paris, 1969, pp.330.

 

Texte complet

RECOMMANDATION [AU CONGRÈS] SUR L’AIDE À APPORTER À LA GRÈCE ET À LA TURQUIE, PAR LE PRÉSIDENT DES ÉTATS-UNIS, HARRY TRUMAN

Le texte original peut être consulté sur le site de l’OTAN. Traduction (non professionnelle) par Frédéric Stévenot

12 mars 1947. Le président Truman recommande aux membres du Congrès américain d’accepter le principe d’une aide à la Grèce et à la Turquie pour lutter contre les entreprises communistes. Il en profite pour exposer son point de vue sur la situation internationale, en Europe principalement. Sur cette base, il engage surtout la politique extérieure américaine dans une voie résolument interventionniste. Cela se traduira quelques mois plus tard par le plan Marshall.

« La gravité de la situation à quoi est confronté le monde aujourd’hui rend nécessaire mon intervention avant une session commune du Congrès. La politique étrangère et la sécurité nationale de ce pays sont concernées.

L’aspect de la situation actuelle que je souhaite soumettre maintenant à votre attention et à votre décision, concerne la Grèce et la Turquie. Les États-Unis ont reçu du gouvernement grec un appel pressant pour une aide financière et économique. Les rapports préliminaires de la mission économique américaine [qui se trouve] présentement en Grèce et les rapports de l’ambassadeur américain en Grèce corroborent le position exprimée par le gouvernement grec selon lequel l’aide est impérative pour que la Grèce puisse survivre en tant que nation libre.

Je ne crois pas que les Américains et le Congrès souhaitent faire la sourde oreille à l’appel du gouvernement grec. La Grèce n’est pas un pays riche. Le manque de ressources naturelles suffisantes a toujours obligé les Grecs à travailler beaucoup pour arriver à un résultat [tenir les deux bouts].

Depuis 1940, ce pays travailleur et pacifique a souffert de l’invasion, de quatre années d’une cruelle occupation ennemie, et d’amers différends internes.
Quand les forces de libération sont entrées en Grèce, elles ont constaté que les Allemands en retraite avaient détruit pratiquement tous les chemins de fer, les routes, les installations portuaires, les voies de communications et la marine marchande. Plus que mille villages avaient été brûlés. Cinquante pour cent des enfants étaient tuberculeux. Le bétail, les volailles et les animaux de trait avaient presque disparu. L’inflation avait éliminé pratiquement toute l’épargne.

En raison de ces conditions tragiques, une minorité armée, voulant exploiter l’homme et la misère, a été capable de créer le chaos politique qui, jusqu’ici, a rendu le rétablissement économique impossible. La Grèce est aujourd’hui sans ressources pour financer l’importation de ces marchandises qui sont essentielles pour assurer sa subsistance. Dans ces circonstances, le peuple grec ne peut pas accomplir de progrès pour résoudre ses problèmes de reconstruction. La Grèce est dans un besoin désespéré d’aide financière et économique, qui lui permettrait de reprendre ses achats de nourriture, d’habillement, de carburant et de céréales. Cela est indispensable pour la subsistance des personnes et cela ne peut être trouvé qu’à l’étranger seulement. La Grèce doit obtenir l’aide pour importer les marchandises nécessaires, afin de reconstituer l’ordre interne et la sécurité si essentiels pour le rétablissement économique et politique.

Le gouvernement grec a également demandé l’aide des administrateurs, des économistes et des techniciens américains expérimentés pour s’assurer que l’aide financière et autre octroyée en Grèce sera employée efficacement de façon à établir une économie stable et autonome, et à améliorer son administration publique.

L’existence même de l’État grec est aujourd’hui menacée par les activités terroristes de plusieurs milliers d’hommes armés, menés par les communistes, qui défient l’autorité du gouvernement en un certain nombre de points [du pays], en particulier le long des frontières septentrionales. Une commission désignée par le Conseil de sécurité des Nations Unies étudie actuellement les troubles en Grèce septentrionale et les violations de frontières présumées le long de la frontière entre la Grèce, d’une part, et l’Albanie, la Bulgarie et la Yougoslavie de l’autre.

En attendant, le gouvernement grec ne peut pas faire face à la situation. L’armée grecque est petite et mal équipée. Il a besoin d’approvisionnements et d’équipements s’il veut être en mesure de reconstituer l’autorité du gouvernement dans tout le territoire grec.

La Grèce doit obtenir l’aide [demandée], si elle veut devenir une démocratie autonome et respectée.
Les États-Unis doivent assurer cette aide. Nous avons déjà étendu à la Grèce le bénéfice de certaines mesures d’urgence et d’aide économique, mais c’est insuffisant. Il n’y a aucun autre pays vers lequel la Grèce démocratique peut se tourner.
Aucune autre nation ne dispose et ne peut fournir l’appui nécessaire au gouvernement grec démocratique.

Le gouvernement britannique, qui avait aidé la Grèce, ne peut octroyer davantage de secours financiers ou économiques après le mois de mars. La Grande-Bretagne se trouve dans la nécessité de réduire ou de supprimer ses engagements dans plusieurs régions du monde, y compris la Grèce. Nous nous sommes interrogé sur la façon dont les Nations Unies pouvaient aider à résoudre cette crise. Mais la situation exige une première action d’urgence immédiate, et les Nations Unies et ses organismes spécialisés ne sont pas en mesure de prolonger l’aide exigée par la situation.

Il est important de noter que le gouvernement grec a demandé notre aide après avoir utilisé efficacement l’aide financière et autre que nous avons pu apporter à la Grèce, et amélioré l’administration publique. Il est primordial que nous dirigions l’utilisation de tous les fonds rendus disponibles en Grèce, de telle façon que chaque dollar dépensé puisse compter pour faire avancer la Grèce vers l’autonomie, et permette d’aider à établir une économie dans laquelle une démocratie saine puisse s’épanouir.

Aucun gouvernement n’est parfait. Une des vertus primordiales dans une démocratie est, cependant, que ses défauts sont toujours évidents et, dans un cadre démocratique, peuvent être distingués et corrigés. Le gouvernement de la Grèce n’est pas parfait. Néanmoins il représente 85 % des membres du Parlement grec qui a été élu l’an dernier. Les observateurs étrangers, y compris 692 Américains, ont considéré cette élection comme étant la juste expression des opinions des Grecs.

Le gouvernement grec avait fonctionné dans une atmosphère de chaos et d’extrémisme. Il a fait des erreurs. La prolongation de l’aide à ce pays ne signifie pas que les États-Unis pardonnent tout que le gouvernement grec a fait ou fera. Nous avons condamné dans le passé, et nous condamnons [toujours] aujourd’hui, les actions extrémistes de droite ou de gauche. Nous avons conseillé la tolérance dans le passé, et nous conseillons la tolérance aujourd’hui.

Le voisin de la Grèce, la Turquie, mérite également notre attention. L’avenir de la Turquie, en tant qu’État indépendant et économiquement solide, n’est clairement pas moins assuré parmi les peuples pacifiques du monde que l’avenir de la Grèce. Les circonstances dans lesquelles la Turquie se trouve aujourd’hui sont considérablement différentes de ceux de la Grèce. La Turquie a été préservée des désastres qu’a subi la Grèce. Et pendant la guerre, les États-Unis et la Grande-Bretagne ont fourni une aide matérielle à la Turquie.
Néanmoins, la Turquie a besoin maintenant de notre appui.
Depuis la guerre, la Turquie a demandé l’aide financière de la Grande-Bretagne et des États-Unis afin d’effectuer la modernisation nécessaire pour préserver son intégrité nationale.
Cette intégrité est essentielle à la conservation de l’ordre au Moyen-Orient.

Le gouvernement britannique nous a informés que, en raison de ses propres difficultés, il peut plus apporter d’aide financière ou économique à la Turquie.
Comme dans le cas de la Grèce, si la Turquie doit pouvoir obtenir l’aide dont elle a besoin, ce sont les États-Unis qui doivent les lui fournir.
Nous sommes le seul pays capable de fournir cette aide.

Je me rends pleinement compte des conséquences importantes qu’impliquerait la prolongation de l’aide des États-Unis en Grèce et en Turquie, et j’aborderai ces implications avec vous maintenant.

Un des premiers objectifs de la politique étrangère des États-Unis est la création des conditions dans lesquelles nous, et d’autres nations, pourrons établir une façon de vivre librement en dehors de toute contrainte. C’était l’un des buts fondamentaux dans la guerre avec l’Allemagne et le Japon. Notre victoire a été remportée sur des pays qui ont cherché à imposer à d’autres nations leur volonté et leur mode de vie.
Pour assurer le développement paisible des nations, en dehors de toute contrainte, les États-Unis ont pris une part importante dans l’établissement des Nations Unies. Les Nations Unies sont conçues pour assurer à tous ses membres la liberté et l’indépendance la plus durable possible. Nous ne réaliserons cependant pas nos objectifs à moins d’être disposés à aider les peuples libres à conserver leurs institutions libres et leur intégrité nationale contre les factions agressives qui cherchent à imposer à ces peuples des régimes totalitaires.

Nous ne pouvons douter que les régimes totalitaires imposés aux peuples libres, par agression directe ou indirecte, menacent les bases de la paix internationale et, par conséquent, la sécurité des États-Unis.
Les peuples d’un certain nombre de pays du monde ont récemment eu des régimes totalitaires qui se sont imposés à eux contre leur volonté. Le gouvernement des Etats-Unis a émis de fréquentes protestations contre la contrainte et l’intimidation exercées en violation de l’accord de Yalta, en Pologne, en Roumanie, et en Bulgarie. Je dois également déclarer que dans un certain nombre d’autres pays il y a eu des actions semblables.

Dans ce présent moment de l’histoire du monde, presque chaque nation doit choisir entre deux façons de vivre. Souvent, le choix n’est pas trop libre.
Le premier mode de vie est basé sur la volonté de la majorité, et se caractérise par des institutions libres, un gouvernement représentatif, des élections libres, des garanties pour la liberté individuelle, la liberté de parole et de croyance, et l’absence d’oppression politique.
La deuxième façon de vivre est basée sur la volonté d’une minorité imposée de force à la majorité. Elle se caractérise par la terreur et l’oppression, une presse écrite et une radio contrôlées, des élections déterminées [à l’avance], et la suppression des libertés personnelles.

Je crois que cela doit être la politique des États-Unis que de soutenir les peuples libres qui résistent à l’assujettissement imposé par des minorités armées ou par des pressions extérieures. Je crois que nous devons aider les peuples libres à décider par eux-mêmes de leur propre destin. Je crois que notre aide devrait principalement avoir la forme d’une aide économique et financière, essentielle à la stabilité économique et à l’ordonnancement des processus politiques.

Le monde n’est pas statique, et le statu quo n’est pas sacré. Mais nous ne pouvons pas permettre que des changements de ce statu quo se fassent en violation de la Charte des Nations Unies, par des méthodes telles que la coercition ou par des subterfuges tels que l’infiltration politique. En aidant des nations libres et indépendantes à maintenir leur liberté, les États-Unis rendront effectifs les principes de la Charte des Nations Unies.

Il est nécessaire de jeter seulement un coup d’œil sur une carte pour se rendre compte que la survie et l’intégrité de la nation grecque sont d’une grave importance dans un cadre beaucoup plus large.
Si la Grèce tombe sous le contrôle d’une minorité armée, les conséquences sur son voisin, la Turquie, seraient immédiates et graves. La confusion et le désordre pourraient s’étendre au Moyen-Orient tout entier.
D’ailleurs, la disparition de la Grèce comme État indépendant aurait un profond effet sur ces pays d’Europe dont les peuples luttent contre de grandes difficultés pour maintenir leurs libertés et leur indépendance, tandis qu’ils font face aux destructions de la guerre. Ce serait une tragédie indescriptible si ces pays, qui ont pendant si longtemps lutté contre un destin accablant, ne remportaient pas la victoire pour laquelle ils ont tant sacrifié. L’effondrement des institutions libres et la perte de l’indépendance seraient désastreux non seulement pour eux mais pour le monde.
Le découragement et probablement l’échec constituerait rapidement le sort des peuples voisins tâchant de maintenir leur liberté et leur indépendance.
Si nous ne favorisons pas l’aide à la Grèce et à la Turquie en cette heure fatidique, l’effet sera important à l’Ouest aussi bien qu’à l’Est. Nous devons prendre une mesure immédiate et résolue.

Aussi, je demande au Congrès le pouvoir d’octroyer une aide à la Grèce et à la Turquie de l’ordre de 400 milliards de dollars sur une période se terminant le 30 juin 1948. En demandant ces fonds, j’ai pris en compte la quantité maximale d’aide d’urgence qui serait fournie en Grèce en dehors des 350 millions de dollars que j’ai récemment demandé au titre de ce que le Congrès autorise pour la prévention de la famine et souffrances endurés par les pays dévastés par la guerre.

En plus des fonds, je demande au Congrès de pouvoir envoyer le petit groupe de civils et de militaires américains en Grèce et en Turquie, sur demande de ces pays, pour aider au problème de la reconstruction, et afin de diriger l’utilisation de l’aide financière et matérielle qui peut être fournie. Je recommande que ce pouvoir couvre également l’instruction et la formation du personnel grec et turc choisi.

En conclusion, je demande que le Congrès donne le pouvoir nécessaire pour une utilisation effective, en termes de produits nécessaires, des approvisionnements et équipements que de tels fonds pourront permettre d’obtenir. Si d’autres fonds ou davantage de pouvoirs sont nécessaires pour atteindre les objectifs indiqués dans ce message, je n’hésiterai pas à rendre compte de la situation devant le Congrès. À ce sujet, les branches exécutives et législatives du gouvernement doivent fonctionner ensemble.

C’est une grave direction que nous empruntons. Je ne le recommanderai pas [de la prendre] s’il y avait une alternative plus sérieuse.

Les États-Unis ont contribué à hauteur de 341 milliards de dollars pour gagner la deuxième guerre mondiale. C’est un investissement dans la liberté du monde et la paix du monde. L’aide que je demande au profit de la Grèce et de la Turquie représente un peu plus d’un dixième d’un pour cent de cet investissement. Ce serait une décision de bon sens de préserver cet investissement et de s’assurer qu’il n’a pas été fait en vain.

Les graines des régimes totalitaires se nourrissent de la misère et de la nécessité. Elles s’étendent et croissent dans le sol mauvais de la pauvreté et des différends. Elles atteignent leur pleine croissance quand l’espoir d’un peuple en une vie meilleure est mort. Nous devons maintenir cet espoir vivant.
Les peuples libres du monde attendent de nous l’appui nécessaire au maintien de leurs libertés. Si nous hésitons dans notre conduite, nous pouvons mettre en danger la paix du monde et nous mettrons à coup sûr en danger le bien-être de notre propre nation.

De grandes responsabilités ont été placées sur nous par le jeu rapide des événements. Je suis certain que le Congrès fera face à ces responsabilités de façon nette ».


DEUX VISIONS SUR LA NAISSANCE DE LA GUERRE FROIDE

Document 1 : La vision de Harry S.Truman. La « doctrine Truman ».

« Le moment était venu de ranger délibérément les Etats-Unis d’Amérique dans le camp et à la tête du camp du monde libre. Je savais bien que l’esprit de Washington serait invoqué contre moi et celui de tous les autres saints patrons de l’isolationnisme ; mais j’étais convaincu que la politique que je me préparais à annoncer était rendue aussi nécessaire par les conditions de mon époque que celle de Washington par la situation de son temps et la doctrine de Monroe par les circonstances dans lesquelles il se trouvait placé. (…)

Le mercredi 12 mars 1947, à 13 heures, je montai à la tribune et pris la parole devant le Congrès assemblé pour que je puisse lui exposer ce qui, à mon avis, était une situation extrêmement sévère.

Pour y faire face, je recommandais une action immédiate de la part du Congrès, mais je désirais aussi annoncer à la face du monde la position que les Etats-Unis entendaient prendre vis-à-vis du défi lancé par le nouveau totalitarisme. Cette déclaration ne tarda pas à être connue sous le nom de « doctrine Truman ». Ce fut, je le crois sincèrement, le tournant décisif de la politique étrangère américaine et l’affirmation que désormais partout où une agression directe ou indirecte menaçait la pais, la sécurité des Etats-Unis se trouvait mise en jeu (…).

Chaque nation se trouvait désormais en face d’un choix à faire entre deux modes de vie opposés.

L’un d’eux, avais-je dit, repose sur la volonté de la majorité et il est caractérisé par des institutions libres, un gouvernement représentatif, des élections libres, des garanties assurant la liberté individuelle, la liberté de parole et de religion, et l’absence de toute oppression politique.

Quant à l’autre, il repose sur la volonté d’une minorité imposée par la force à la majorité. Il s’appuie sur la terreur et l’oppression, une presse et une radio contrôlées, des élections truquées et la suppression des libertés personnelles.

« Je crois, dis-je au Congrès et à la nation toute entière qui m’écoutait à la radio, que les Etats-Unis doivent soutenir les peuples libres qui résistent à des tentatives d’asservissement par des minorités armées, ou des pressions venues de l’extérieur.

Je crois que nous devons aider les peuples libres à se forger leur destin de leurs propres mains.

Je crois que notre aide doit consister essentiellement en un soutien économique et financier qui est indispensable à la stabilité économique et à une vie politique cohérente.

Les semences des régimes totalitaires sont nourries par la misère et le dénuement. Elles croissent et se multiplient dans le sol aride de la pauvreté et du désordre. Elles atteignent leur développement maximum lorsque l’espoir du peuple en une vie meilleure est mort.

Cet espoir, il faut que nous le maintenions en vie.

Les peuples libres du monde attendent de nous que nous les aidions à sauvegarder leurs libertés.

Si nous faiblissons dans notre tâche de soutien et de guide, nous pouvons mettre en danger la paix du monde et nous compromettons à coup sûr le bonheur de notre nation. (…) »

Dès que le texte de mon discours fut connu, les réactions du monde me prouvèrent que la position que j’avais adoptée à l’égard de ce problème était la bonne. Dans l’univers entier, des voix s’élevaient pour m’approuver, tandis que les communistes et leurs partisans m’attaquaient férocement. Cette fois, une ligne de démarcation bien nette avait été tracée. »

in Harry S. Truman, Mémoires, t.II, 1956.

 

Document 2 : Les objectifs du Kominform

« Plus nous nous éloignons de la fin de la guerre et plus nettement apparaissent les deux principales directions de la politique internationale de l’après-guerre, correspondant à la disposition en deux camps principaux des forces politiques qui opèrent sur l’arène mondiale : le camp impérialiste et anti-démocratique d’une part, et, d’autre part, le camp anti-impérialiste et démocratique.

Les Etats-Unis sont la principale force dirigeante du camp impérialiste. L’Angleterre et la France sont unies aux Etats-Unis. L’existence du gouvernement travailliste en Angleterre et celle du gouvernement Ramadier en France n’empêchent pas l’Angleterre et la France de marcher comme des satellites.

Les forces anti-impérialistes et anti-fascistes forment l’autre camp. L’URSS et les pays de la nouvelle démocratie en sont le fondement. Les pays qui ont rompu avec l’impérialisme et qui se sont résolument engagés dans la voie du développement démocratique en font partie (…).

Le camp anti-impérialiste s’appuie dans tous les pays sur le mouvement ouvrier et démocratique. (…) Une tâche particulière incombe aux partis communistes frères de la France, d’Italie et des autres pays. Ils doivent prendre en main le drapeau de la défense nationale et de la souveraineté de leurs propres pays (…).

Ainsi deux camps se sont formés dans le monde : d’une part la camp impérialiste et anti-démocratique qui a pour but l’établissement de la domination mondiale de l’impérialisme américain et l’écrasement de la démocratie, et, d’autre part, le camp anti-impérialiste et démocratique, dont le but essentiel consiste à saper l’impérialisme, à renforcer la démocratie, à liquider les restes du fascisme (…).

Parce que l’URSS et les démocraties nouvelles sont devenues un obstacle à la réalisation des plans impérialistes de lutte pour la domination mondiale et pour l’écrasement des plans impérialistes, une croisade est organisée contre elle. Cette croisade s’accompagne de menaces d’une nouvelle guerre de la part des hommes politiques impérialistes les plus acharnés des Etats-Unis et de l’Angleterre.

Dans ces conditions, le camp anti-impérialiste et démocratique se trouve dans la nécessité de s’unir, de se mettre librement d’accord sur un plan d’action commun, d’élaborer sa tactique contre les forces principales du camp impérialiste, contre l’impérialisme américain, ses alliés français et anglais, contre les socialistes de droite, avant tout en Angleterre et en France.»

Communiqué publié en octobre 1947 à l’issue de la conférence communiste internationale de Szklarska-Poreba (Pologne)

idem plus petit extrait

Déclaration Jdanov à la conférence des partis communistes (septembre 1947)

« Plus nous nous éloignons de la fin de la guerre et plus nettement apparaissent les deux principales directions de la politique internationale de l’après-guerre correspondant à la disposition en deux camps principaux des forces politiques qui opèrent sur l’arène mondiale : le camp impérialiste et anti-démocratique, le camp anti-impérialiste et démocratique. Les Etats-Unis sont la principale force dirigeante du camp impérialiste. L’Angleterre et la France sont unies aux Etats-Unis et marchent comme des satellites en ce qui concerne les questions principales dans l’ornière de la politique impérialiste des Etats-Unis. Le camp impérialiste est soutenu aussi par des Etats possesseurs de colonies, tels que la Belgique et la Hollande, et par des pays au régime réactionnaire antidémocratique, tels que la Turquie et la Grèce, ainsi que par des pays dépendant politiquement et économiquement des Etats-Unis tels que le Proche-Orient, l’Amérique du Sud, la Chine. Les forces anti-impérialistes et antifascistes forment l’autre camp. L’URSS et les pays de la démocratie nouvelle en sont le fondement. Les pays qui ont rompu avec l’impérialisme et qui se sont engagés résolument dans la voie du progrès démocratique, tels que la Roumanie, la Hongrie, la Finlande, en font partie. Au camp anti-impérialiste adhèrent l’Indonésie, le Viêt-nam, l’Inde ; l’Egypte et la Syrie y apportent leur sympathie. Le camp anti-impérialiste s’appuie sur les mouvements ouvriers et démocratiques, sur les partis communistes frères, sur les combattants des mouvements de libération nationale dans les pays colonisés et dépendants, sur les forces progressistes et démocratiques qui existent dans chaque pays. Une tâche particulière incombe aux partis communistes frères de France, d’Italie, d’Angleterre et des autres pays : ils doivent prendre en main le drapeau de la défense nationale et de la souveraineté de leurs propres pays. »

Extraits de R. Aron, L’Histoire contemporaine depuis 1945, Larousse, Paris, 1969, pp.331-332.


Le Plan Marshall

Annoncé le 5 juin 1947, à Harvard, par le secrétaire d’Etat Marshall, ce Plan s’inscrit dans la logique de la « doctrine Truman ».

« Il est logique que les États-Unis fassent tout ce qui sera en leur pouvoir pour contribuer au retour de conditions économiques normalement saines dans le monde, sans lesquelles il ne peut y avoir de stabilité politique ni de paix assurée. Notre politique n’est dirigée ni contre un pays ni contre une doctrine, mais contre la faim, la pauvreté, le désespoir et le chaos. Son objectif devrait être de remettre l’économie mondiale en état de fonctionner, et d’ainsi permettre l’émergence de conditions politiques et sociales dans lesquelles des institutions libres puissent exister. Pour ce faire, les pays européens devraient d’abord s’entendre sur les exigences de la situation et sur le rôle qu’ils assumeront eux-mêmes pour donner un effet adéquat à toute action qui pourrait être entreprise par ce gouvernement (…). L’initiative, je le pense, doit venir d’Europe. Le rôle de ce pays devrait consister en une aide amicale dans l’élaboration du programme européen et en un soutien ultérieur de ce programme, dans la mesure où cela nous sera possible dans la pratique. Le programme devra être un programme commun, accepté par un certain nombre, sinon par la totalité des nations européennes. »

cité par P. Mélandri, L’Alliance atlantique, éd. Gallimard-Julliard, 1979, p. 26
repris dans J. Bouillon et coll., Le Temps présent, Histoire Terminale / Le XXe siècle depuis 1939, éd. Bordas, Paris, 1983, p. 83


idem, mais avec un autre découpage

Le ‘Plan Marshall’’ (discours d’Harvard, George S. Marshall, 5 juin 1947)

« Il est logique que les États-Unis fassent tout ce qui sera en leur pouvoir pour contribuer au retour de conditions économiques normalement saines dans le monde, sans lesquelles il ne peut y avoir de stabilité politique ni de paix assurée. Notre politique n’est dirigée ni contre un pays ni contre une doctrine, mais contre la faim, la pauvreté, le désespoir et le chaos. Son objectif devrait être de remettre l’économie mondiale en état de fonctionner, et d’ainsi permettre l’émergence de conditions politiques et sociales dans lesquelles des institutions libres puissent exister. Une telle assistance, j’en suis convaincu, ne peut être établie sur une base fragmentaire au fur et à mesure qu’apparaît telle ou telle crise. Toute assistance de la part de notre gouvernement doit être non un palliatif, mais un remède. Tout gouvernement qui consent à nous aider dans la tâche de renaissance trouvera, j’en suis sûr, une coopération complète de la part du gouvernement américain. Tout gouvernement qui manoeuvre pour arrêter la renaissance d’autres pays ne peut attendre d’aide de notre part.

De plus, les gouvernements, partis politiques, ou groupes qui cherchent à perpétuer la misère humaine pour en profiter politiquement ou autrement, rencontreront l’opposition des Etats-Unis.»


Le coup de Prague, février 1948


Klement Gottwald mobilise alors la classe ouvrière ; il exige de Benes, président de la République, qu’il accepte les démissions offertes et constitue un gouvernement de  » Front national « . Benes tente un dernier essai de conciliation. Il écrit aux communistes :

« Vous connaissez ma foi démocratique profonde. Je ne peux que lui rester fidèle en ce moment, car la démocratie est, à mon avis, la seule base solide et permanente d’une vie humaine honnête et digne. Je continue à penser que la démocratie trouve sa pleine réalisation dans la démocratie parlementaire et le gouvernement parlementaire. Je tiens à souligner que je comprends fort bien, évidemment, la nécessité de lui donner un contenu social et économique. J’ai bâti mon oeuvre politique sur ces principes et je ne peux, sans me trahir, agir autrement.

La crise actuelle de la démocratie ne peut être surmontée chez nous que par la seule voie démocratique et parlementaire. Je ne m’oppose pas, par là, à vos revendications particulières. Je considère que tous nos partis politiques, groupés dans le Front national, sont les détenteurs de la responsabilité politique. Nous avons tous adopté le principe du Front national et celui-ci nous a donné satisfaction jusqu’à la période récente où la crise a éclaté.

D’après moi, ce principe n’est pas mis en cause par la crise. je suis convaincu que c’est sur cette base que l’on peut fonder la collaboration nécessaire de tous, et que tous les conflits peuvent être résolus dans l’intérêt supérieur de la nation et de l’État commun des Tchèques et des Slovaques.

C’est pourquoi j’ai négocié avec les cinq partis politiques et j’ai pris note de leurs points de vue, que certains m’ont même exposés par écrit. Il s’agit là de choses graves dont il m’est impossible de ne pas tenir compte. Aussi ai-je le devoir de lancer à tous un nouvel appel afin que soit retrouvée une solution de conciliation par la voie parlementaire et dans l’esprit du Front national en vue d’une collaboration fructueuse. Cela quant aux principes.

Du point de vue personnel, il va de soi, à mon avis, que comme je l’avais déjà dit le président du Conseil sera le président du parti le plus fort : Klément Gottwald.

Enfin, il me paraît clair que le socialisme est le mode de vie que souhaite la majorité de la nation. Mais je crois aussi que la liberté et la concorde peuvent aller de pair avec le socialisme, qu’elles sont les principes indispensables à toute notre vie nationale. Au cours de presque toute son histoire, la nation n’a cessé de lutter ardemment pour la liberté. Cette histoire nous montre aussi où nous a menés la désunion.

C’est pourquoi je vous prie instamment de vous rendre compte de ces réalités afin que nous trouvions la solution de nos discussions. Recommençons tous ensemble à discuter d’une nouvelle coopération durable et ne permettons pas que se prolonge la scission de la nation en deux moitiés ennemies. Je crois qu’un accord raisonnable est possible, parce qu’il est absolument nécessaire. »

Lettre de Benes

Extrait de « Les mémoires de l’Europe« , tome VI, l’Europe moderne, sous la direction de Jean-Pierre Vivet, édition Robert Laffont, Paris, 1973

Benes cédera. Gottwald réunit un gouvernement de front national le 25 février. Ian Masaryck, ministre des Affaires étrangères, libéral estimé qui n’avait pas démissionné, tombe de la fenêtre du palais. Suicide ou liquidation ? Une épuration brutale élimine les fonctionnaires douteux ; Bénès se démet de ses pouvoirs. En juin 1948, Gottwald est élu président de la République.


Discours de P.-H. Spaak, représentant belge (député socialiste belge et futur secrétaire général de l’OTAN) à l’Assemblée générale de l’ONU, exceptionnellement réunie à Paris le 28 septembre 1948. Il répond au représentant soviétique Vychinsky.

« L’URSS, au lendemain de la guerre, avait maintenu sur pied des forces militaires immenses; elle les avait poussées jusqu’au coeur de notre continent. Elle exerçait sur ses satellites une autorité sans limites, fondée à la fois sur la supériorité écrasante des forces et une solidarité politique et idéologique totale.

En face de ce bloc, un monde occidental, qui dès l’armistice de 1945, avait hâtivement désarmé; des pays européens absorbés par les tâches ardues de la reconstruction, luttant contre les difficultés économiques, minés souvent par l’action des partis communistes, sans lien entre eux, sinon ceux d’une solidarité morale, et exposés au surplus à tous les risques que comporte un régime de liberté.

Comment la liberté et la sécurité des peuples pouvaient-elles être menacées par de si mortels dangers au lendemain d’une guerre menée au nom des principes qui auraient dû les garantir ?

Il était , hélas, évident que les notions même de liberté et de sécurité n’avaient pas le même sens dans l’esprit des Soviétiques et dans celui des Occidentaux (…) La délégation soviétique ne doit pas chercher d’explication compliquée à notre politique. Savez-vous quelle est la base de notre politique ? C’est la peur, la peur de vous, la peur de votre politique.

Savez-vous pourquoi nous avons peur ? Nous avons peur parce que vous parlez souvent d’impérialisme. Quelle est la définition de l’impérialisme ? Quelle est la notion courante de l’impérialisme ? C’est celle d’un pays, généralement d’un grand pays, qui fait des conquêtes et qui augmente à travers le monde son influence (…)

Quelle est la réalité historique de ces dernières années ? Il n’y a qu’un seul grand pays qui soit sorti de la guerre ayant conquis d’autres territoires et ce grand pays c’est l’URSS. C’est pendant la guerre et à cause de la guerre que vous avez annexé les pays baltes. C’est pendant la guerre et à cause de la guerre que vous avez pris un morceau de la Finlande. C’est pendant et à cause de la guerre que vous avez pris un morceau de la Pologne. C’est grâce à votre politique audacieuse et souple que vous êtes devenus tout-puissants à Varsovie, à Prague, à Belgrade, à Bucarest et à Sofia. C’est grâce à votre politique que vous occupez Vienne et que vous occupez Berlin et que vous ne semblez pas disposés à les quitter. C’est grâce à votre politique que vous réclamez maintenant vos droits dans le contrôle de la Ruhr. Votre empire s’étend de la mer Noire à la Baltique et à la Méditerranée. Vous voulez être aux bords du Rhin et vous nous demandez pourquoi nous sommes inquiets ?

La vérité c’est que votre politique étrangère est aujourd’hui plus audacieuse et plus ambitieuse que celle des tsars eux-mêmes. (…)

Enfin, vous nous inquiétez parce que dans chacun des pays ici représentés vous entretenez une cinquième colonne auprès de laquelle la cinquième colonne hitlérienne n’était qu’une organisation de boy-scouts. Il n’y a pas un endroit au monde où un gouvernement, qu’il soit d’Europe, d’Afrique ou d’Asie, qui ne rencontre une difficulté ou un obstacle et que vous ne soyez là pour l’envenimer. C’est votre façon de collaborer avec les gouvernements ici représentés, avec lesquels vous devriez travailler à assurer la paix (…). »

Extraits publiés dans P.-H. Spaak, Combats inachevés, éd. Fayard, 1969, t.I, p. 216

Le même, en plus court.

Extraits du discours de Paul Henri Spaak, ministre belge des Affaires étrangères, à 1’Assemblée générale de l’ONU (Organisation des Nations unies) exceptionnellement réunie à Paris à l’automne 1948. Il répond au Soviétique Vychinsky.


« Savez-vous pourquoi nous avons peur ? Nous avons peur parce que vous parlez souvent d’impérialisme. Quelle est la définition de l’impérialisme ? Quelle est la notion courante de l’impérialisme ? C’est celle d’un pays, généralement d’un grand pays, qui fait des conquêtes et qui augmente à travers le monde son influence.

Quelle est la réalité historique de ces dernières années ? Il n’y a qu’un seul grand pays qui soit sorti de la guerre ayant conquis d’autres territoires et ce grand pays c’est l’URSS. (…)

C’est grâce à votre politique audacieuse et souple que vous êtes devenus tout-puissants à Varsovie, à Prague, à Belgrade, à Bucarest et à Sofia. C’est grâce à votre politique que vous occupez Vienne et que vous occupez Berlin et que vous ne semblez pas disposés à les quitter. (…) La vérité c’est que votre politique étrangère est aujourd’hui plus audacieuse et plus ambitieuse que celle des tsars eux-mêmes… »

P H. Spaak, Combats inachevés, Fayard, 1969, tome 1, p. 216.

Cité dans « Histoire Terminale« , collection Wagret, éditions Istra, 1989, p. 36

 


Vision soviétique :

« La situation internationale d’après-guerre se caractérisait par une âpre lutte entre les deux camps : socialiste et impérialiste . Le camp socialiste comprenait l’URSS et les pays de démocratie populaire. De nombreux jeunes Etats qui avaient conquis l’indépendance nationale penchaient de son côté. Le camp impérialiste était dirigé par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France. Mais les deux derniers Etats étaient sortis affaiblis de la guerre; tandis que les Etats-Unis s’étaient au contraire renforcés. La guerre avait apporté aux monopoles américains des milliards de bénéfices.
Disposant d’une énorme puissance économique et militaire, les milieux dirigeants américains croyaient pouvoir établir leur domination dans le monde. Déjà, à la fin de 1945, le président des Etats-Unis déclara qu’étant donné l’issue de la guerre, les Etats-Unis se trouvaient obligés de se charger de la «direction du monde». Sous l’enseigne de l’«aide économique», les Etats-Unis dominaient de plus en plus les autres pays capitalistes. Même la Grande-Bretagne et la France tombèrent dans leur dépendance. Les monopoles US (…) étaient devenus le plus gros exploiteur mondial .
L’impérialisme américain avait rallié toutes les forces réactionnaires du monde capitaliste et était devenu le rempart international de la réaction, un gendarme international . Dans les pays d’Europe occidentale, il s’appuyait sur la bourgeoisie monopoliste, la clique militariste et les chefs fascistes, dans les pays d’Amérique latine, d’Asie et d’Afrique, sur les dictatures et les sommités monarchiques et féodales. Avec le concours des impérialistes américains, ces forces réactionnaires étouffaient le mouvement ouvrier de libération nationale. »

Extrait du Précis d’histoire du parti communiste de l’Union soviétique, publié à Moscou en 1970.

 


Proclamation du Maréchal Sokolovsky (19/6/48)

« Citoyens d’Allemagne !
Une réforme monétaire séparée a été annoncée dans les zones d’occupation occidentales d’Allemagne. Sur l’ordre des autorités d’occupation américaine, britannique et française, le Reichsmark, la monnaie en cours dans toute l’Allemagne, est en train d’être retirée de la circulation et remplacée par une monnaie séparée. Désormais, l’Allemagne n’aura plus d’unité monétaire uniforme ni de circulation monétaire uniforme. C’est un défi à la volonté et aux intérêts du peuple allemand. La réforme monétaire séparée est effectuée dans l’intérêt des monopoles américains, britanniques et français qui sont en train de démembrer l’Allemagne et visent à l’affaiblir en soumettant son économie à leur domination. […]
En vue de protéger les intérêts de la population de la zone d’occupation soviétique en Allemagne et du Grand Berlin [= toutes les zones d’occupation à Berlin], et afin d’empêcher la désorganisation de la vie économique découlant d’actions séparées des puissances occidentales, l’administration militaire soviétique prendra d’autres mesures rendues nécessaires par la situation ainsi créée.
L’administration militaire soviétique est persuadée que la population allemande lui prêtera son concours et prendra les mesures qui s’imposent pour surmonter les difficultés, assurer le progrès économique et consolider la circulation monétaire dans la zone d’occupation soviétique en Allemagne. »

Cette préparation psychologique annonce le blocus de Berlin-ouest.

 


« Il était visible que les Russes étaient résolus à nous faire partir de Berlin. Ils venaient de subir des échecs en Italie, en France, en Finlande ; leur satellite le plus puissant, la Yougoslavie, prenait soudain goût à l’indépendance et le programme d’aide à l’Europe commençait à porter ses fruits. Le blocus était la contre-attaque du communisme international et le Kremlin avait bien choisi son objectif. Berlin, la vieille capitale qui était et qui est encore un symbole pour les Allemands, constituait peut-être le point le plus sensible de l’Europe. Si nous ne parvenions pas à nous y maintenir notre position, le communisme s’en trouverait redoutablement renforcé dans l’opinion publique allemande. Or, notre position dans la capitale était précaire, et si nous voulions nous y accrocher, il fallait faire montre de notre force, malgré le risque toujours présent d’une réaction russe qui eût conduit à la guerre. Il nous fallait tenir compte de la possibilité que la Russie eût délibérément choisi de faire de Berlin le prétexte d’un conflit. »

Harry Truman, Mémoires, 1956.

 


Traité inter-américain d’assistance réciproque ou Pacte de Rio

« Au nom de leurs peuples, les gouvernements représentés à la Conférence inter-américaine pour le maintien de la paix continentale et de la sécurité, désireux de consolider et de renforcer leurs relations d’amitié et de bon voisinage, et considérant que la 8e résolution de la Conférence inter-américaine sur les problèmes de la guerre et de la paix, qui s’est tenue à Mexico, a recommandé la conclusion d’un traité pour prévenir et faire disparaître les menaces et les actes d’agression contre n’importe quel pays d’Amérique (…) ont résolu (…) de conclure le présent Traité afin :
d’assurer la paix par les moyens adéquats ;
de prévoir une assistance réciproque efficace en cas d’attaques armées contre n’importe quel État américain ;
de faire face aux menaces d’agression contre chacun d’entre eux. (…)
Article 3.
1. Les hautes parties contractantes conviennent qu’une attaque armée de n’importe quel État contre un État américain sera considérée comme une attaque contre tous les États américains. En conséquence, chacune des dites parties contractantes s’engage à apporter son assistance en se portant à la rencontre de la dite attaque au nom de l’exercice du droit inhérent de légitime défense, qu’elle soit individuelle ou collective, telle qu’il est reconnu par l’article 51 de la Charte des Nations Unies. (…)
Article 6.
Si l’inviolabilité ou l’intégrité du territoire, de la souveraineté ou de l’indépendance politique de tout État américain devait être affectée par une agression qui ne soit pas une attaque armée, ou par un conflit extra ou intra-continental, ou par tout autre fait ou situation qui pourrait mettre en danger la paix de l’Amérique, l’organe de consultation devra se réunir immédiatement afin de s’entendre sur les mesures qui doivent être prises en cas d’agression afin d’aider la victime de celle-ci ou, en tous les cas, sur les mesures qui devraient être prises afin d’assurer la défense commune et le maintien de la paix et de la sécurité du continent. (…)
Article 8.
Aux fins du présent Traité, la ou les mesures sur lesquelles l’Organe de consultation pourra se mettre d’accord devra figurer parmi celles-ci : le rappel des chefs des missions diplomatiques ; la rupture des relations diplomatiques ; la rupture des relations consulaires ; l’interruption complète ou partielle des relations économiques ou des communications ferroviaires, maritimes, aériennes, postales, télégraphiques, téléphoniques et des communications radiotéléphoniques ou radiotélégraphiques ; l’utilisation de la force armée. (…) »

Traité inter-américain d’assistance réciproque, Rio de Janeiro, 2 septembre 1947. Traduit par B. Littardi. Source : http://avalon.law.yale.edu/20th_century/decad061.asp [consulté le 30 mars 2012].


TRAITE DE L’ATLANTIQUE NORD (4.4.1949)

« Préambule

Les Etats Parties (1) au présent Traité,
Réaffirment leur foi dans les buts et les principes de la Charte de Nations Unies et leur désir de vivre en paix avec tous les peuples et tous les gouvernements,
Déterminés à sauvegarder la liberté de leurs peuples, leur héritage commun et leur civilisation fondés sur les principes de la démocratie, les libertés individuelles et le règne du droit,
Soucieux de favoriser dans la région de l’Atlantique Nord le bien-être et la stabilité,
Résolus à unir leurs efforts pour leur défense collective et pour la préservation de la paix et de la sécurité,
Se sont mis d’accord sur le présent Traité de l’Atlantique Nord :

Article premier
Les Parties s’engagent, ainsi qu’il est stipulé dans la Charte des Nations Unies, à régler par des moyens pacifiques tous les différends internationaux dans lesquels elles pourraient être impliquées, de telle manière que la paix et la sécurité internationales, ainsi que la justice, ne soient pas mises en danger, et à s’abstenir dans leurs relations internationales de recourir à la menace ou à l’emploi de la force de toute manière incompatible avec les buts des Nations Unies.
(…)
Article 5
Les Parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les Parties et, en conséquence, elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d’elles, dans l’exercice du droit de légitime défense, individuelle ou collective, reconnu par l’article 51 de la Charte des Nations Unies, assistera la Partie ou les Parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres Parties, telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans le région de l’Atlantique Nord. (…)

Article 6 (2)
Pour l’application de l’article 5, est considérée comme une attaque armée contre une ou plusieurs des Parties : une attaque armée contre le territoire de l’une d’elles en Europe ou en Amérique du Nord, contre les départements français d’Algérie, contre les forces d’occupation de l’une quelconque des Parties en Europe, contre les îles placées sous la juridiction de l’une des Parties dans la région de l’Atlantique Nord au nord du Tropique du Cancer ou contre les navires ou aéronefs de l’une des Parties dans la même région.
(…)

Fait à Washington, le 4 avril 1949

1. Les Parties = Belgique, France, Canada, Danemark, Etats-Unis, Islande, Italie, Luxembourg, Hollande, Norvège, Portugal, Royaume-Uni.
2. L’article 6 a été modifié en conséquence lors de l’admission de la Grèce et de la Turquie le 22 octobre 1951.

 


Guerre de Corée

Voici le texte de la déclaration du président Truman sur la Corée et l’Extrême-Orient, publiée le mardi 27 juin 1950 à Washington:

« En Corée les forces gouvernementales qui étaient armées pour empêcher des attaques de frontière et pour préserver la sécurité intérieure furent attaquées par une force d’envahisseurs venant de la Corée du Nord.

Le Conseil de sécurité des Nations unies a demandé aux troupes de l’envahisseur d’interrompre les hostilités, de se retirer derrière le 38e parallèle. Cela n’a pas été fait, mais au contraire les troupes de la Corée du Nord ont poursuivi leur attaque. Le Conseil de sécurité a demandé à tous les membres des Nations unies de l’aider à faire appliquer cette résolution. Dans ces circonstances, j’ai donné l’ordre aux forces de l’air et de mer des Etats-Unis d’apporter soutien et appui au gouvernement coréen.

L’attaque contre la Corée indique clairement, au-delà de tout doute, que le communisme a dépassé le stade de l’emploi de mesures subversives pour conquérir des nations indépendantes, et emploiera maintenant l’invasion armée et la guerre.

Le communisme a défié les ordres du Conseil de sécurité des Nations unies, qui ont été proclamés pour préserver la paix internationale et la sécurité. Dans ces circonstances l’occupation de Formose par les forces communistes serait une menace directe à la sécurité de la région du Pacifique et aux forces des Etats-Unis, qui accomplissent leur oeuvre nécessaire et légale dans cette région.

En conséquence, j’ai donné l’ordre à la VIIe flotte américaine du Pacifique d’empêcher toute attaque contre Formose. En corollaire de cette action, je demande au gouvernement chinois à Formose de cesser toute opération aérienne et navale contre le continent chinois. La VIIe flotte américaine du Pacifique veillera à ce que ces ordres soient exécutés. Toute décision quant au statut futur de Formose devra attendre la restauration de la sécurité dans le Pacifique, un traité de paix avec le Japon ou une décision des Nations unies.

J’ai aussi donné l’ordre que les forces américaines aux Philippines soient renforcées et que l’assistance militaire aux Philippins soit accélérée.

J’ai aussi donné l’ordre que la fourniture d’aide militaire aux forces françaises et aux Etats associés en Indochine soit accélérée, et qu’une mission militaire soit envoyée dans cette région afin de travailler étroitement avec ces forces.

Je sais que tous les membres des Nations unies étudieront avec soin les conséquences de cette dernière agression en Corée, en défi de la Charte des Nations unies.

Un retour du règne de la force dans les affaires internationales aurait des effets incalculables. Les Etats-Unis continueront à maintenir le règne de la loi.

J’ai donné l’ordre à l’ambassadeur Austin, en tant que représentant des Etats-Unis au Conseil de sécurité, d’annoncer ces mesures au Conseil de sécurité des Nations unies. »

Texte publié dans « Le Monde« , le 29 juin 1950


Truman justifie sa politique coréenne

« Cependant, l’important en ce qui concerne notre politique coréenne, ce n’est pas ce qui aurait pu être fait, mais plutôt ce qu’il fallait faire.

J’ai exposé notre action dans ce domaine avec un grand luxe de détails, parce que ce que nous-mêmes et nos alliés avons fait en Corée aura une influence profonde sur l’avenir de la paix dans le monde. Jamais, au cours de ma Présidence je n’eus de décisions plus difficiles à prendre. Ce qui nous menaçait, lors de l’agression dans la péninsule, c’était l’ombre angoissante d’une troisième guerre mondiale.

J’avais prié pour qu’il y eût quelque autre manière d’affronter cette agression communiste qu’une action militaire rapide, car je savais les sacrifices terribles de vies et de souffrances qu’il faudrait consentir pour résister. Mais deux voies seulement s’ouvraient à nous et au monde libre : la résistance, ou la capitulation devant l’agression impérialiste à main armée des communistes. Je suis convaincu que si cette attaque non provoquée n’avait pas entrainé de riposte, comme celle de Mandchourie en 1930 et d’Ethiopie en 1935, le monde était sûr de se trouver plongé dans une autre guerre mondiale.

C’était le même genre de défi que Hitler avait lancé à la face du monde lorsqu’il avait franchi les frontières de l’Autriche et de la Tchécoslovaquie. A cette époque, les nations libres ne l’avaient pas relevé et il en était résulté la deuxième guerre mondiale. Mais cette fois, les Nations Unies avaient rapidement senti le nouveau danger qui menaçait la paix. Née des cendres de deux conflits planétaires, cette organisation a été créée précisément pour empêcher ou pour juguler partout l’agression, qu’elle menace ou qu’elle se soit effectivement produite.

C’est la raison pour laquelle l’ONU a réagi avec autant de spontanéité et de rapidité. C’est la première fois dans l’histoire du monde qu’un organisme international s’est trouvé en mesure de riposter à ceux qui voulaient se servir de la guerre comme d’un instrument pour imposer leur volonté ou leur système à d’autres peuples.

Nous savions au départ que la plus lourde part du fardeau retomberait sur les Etats-Unis. La chose était inévitable en raison de notre position géographique et de notre puissance. Nos alliés étaient encore en train de relever leurs pays en ruine et de panser les blessures, lentes à guérir, de leurs populations civiles. D’ailleurs, la plupart d’entre eux étaient également menacés par des attaques toujours possibles de la part de leurs voisins communistes.

L’agresseur rouge avait déjà fait plusieurs sondages auparavant pour essayer de voir ce que nous ferions s’il s’ébranlait sur le chemin de la conquête et de la domination. L’Iran, la Grèce, la Turquie et Berlin lui avaient appris que nous ne nous laisserions pas intimider. Mais jusqu’à l’affaire de Corée, il s’était contenté de faire usage de la subversion, de l’agression indirecte, du bluff et de la révolution. Là, la monde se trouva en face d’un défi nouveau et audacieux. Là, pour la première fois depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, les communistes se lancèrent ouvertement dans une invasion à main armée. Il nous était impossible de rester sans réaction et de laisser croire aux impérialistes communistes qu’ils étaient libres d’envahir la Corée, ou n’importe quel autre territoire. Il fallait que ce défi fût relevé et il l’a été. Il fallait qu’il fût relevé sans plonger le monde dans une guerre générale. C’est ce qui a été fait. »

Harry S. Truman, Mémoires, Plon, Paris, 1958.


La crainte d’une Troisième guerre mondiale ?

« Les Coréens du Nord pénètrent en Corée du Sud : aussitôt, l’aviation, puis l’infanterie américaines interviennent. Si la Chine attaquait Formose, la guerre mondiale éclatait ; l’appel de Stockholm recueillit en quelques jours trois millions de signatures supplémentaires. Tout le monde parlait de l’occupation de la France par l’Armée rouge. France-Soir titrait « Faut-il avoir peur ? » et concluait que oui…

Après le passage du 36e parallèle par les troupes américaines, après l’entrée d’une armée de « volontaires » chinois en Corée du Nord et le pilonnage de Pyong-Yang par l’aviation américaine, les Etats-Unis annoncèrent que la mobilisation était imminente. MacArthur voulait lâcher des bombes sur la Chine : alors l’URSS interviendrait : on distribua en Amérique cinquante millions de plaques, résistant aux radiations, qui permettraient d’identifier les victimes. Truman décréta l’état d’urgence.

En cas de guerre, l’Armée rouge aurait vite fait d’envahir la France jusqu’à Brest : et alors ? « Moi, nous dit Francine Camus – comme nous sortions d’un concert organisé par des communistes, où nous avions entendu des danses folkloriques de Bartok – le jour où les Russes entrent dans Paris, je me tue avec mes deux enfants. »

Dans une des classes d’un lycée, des adolescentes épouvantées par les prophéties des adultes conclurent un pacte de suicide collectif au cas d’une occupation rouge. »

Simone de Beauvoir, La force des choses, 1963


Autour du limogeage du général MacArthur dans la guerre de Corée

 

« Le Kremlin essaie et a essayé depuis longtemps de semer la discorde entre nous et les autres nations libres. Il veut nous voir isolés. Il veut nous voir entourés de méfiance. Il veut que nous soyons détestés et redoutés par nos alliés. Nos alliés sont à nos côtés dans la voie que nous suivons. Ils pensent que nous ne devrions pas prendre l’initiative d’un élargissement du conflit d’Extrême-Orient.

Nos alliés européens sont plus proches des Russes que nous. Ils se trouvent dans un danger autrement grand. Si nous agissons sans tenir compte du péril où ils se trouvent, ils pourraient bien agir sans tenir compte de celui où nous nous trouvons nous-mêmes. La politique du «going it alone» a amené le monde à la catastrophe de la deuxième guerre mondiale. Nous ne pouvons pas «go it alone» en Asie tout en maintenant nos alliances en Europe.

Toute l’idée du «going it alone» est à l’opposé des buts que nous avons poursuivis depuis la guerre. «Going it alone» en Asie ruinerait les Nations unies, le pacte atlantique et tout le système de sécurité collective que nous nous efforçons de mettre sur pied. (…)

Selon l’avis des personnalités militaires les plus compétentes, l’élargissement de la guerre de Corée n’amènerait pas une conclusion rapide et facile du conflit coréen. Au contraire, il nous entraînerait dans une guerre autrement importante et prolongée.

Une telle guerre ne réduirait pas nos pertes en Extrême-Orient. Elle les accroîtrait énormément. Une telle guerre exposerait nos troupes à des attaques aériennes et sous-marines aux effets dévastateurs. Elle mettrait en péril le Japon et les Philippines. Elle unirait le peuple chinois derrière ses dirigeants communistes.

De plus, en nous engageant à fond dans une guerre contre la Chine, la situation en serait affectée en Europe. Rien ne donnerait une plus grande satisfaction au Kremlin que de nous voir engager nos ressources dans une guerre à outrance en Asie en laissant l’Europe exposée aux armées soviétiques. (…)

La lutte contre l’agression en Corée a porté aussi un rude coup à la conspiration du Kremlin en dehors de l’Asie. Elle a donné un nouvel espoir et un nouveau courage aux peuples libres d’Europe et du Moyen-Orient.

La lutte en Corée est longue et dure, mais elle peut être gagnée. Les dirigeants communistes de Chine perdent d’énormes quantités de soldats. A mesure que leurs pertes s’accroîtront, ils se rendront compte de mieux en mieux que l’agression ne profite pas. Ils peuvent avoir la paix s’ils cessent leur agression et arrêtent les combats.

Ce qui est en jeu est peut-être une guerre atomique. Comme il y a eu une explosion atomique en URSS en 1949, nous devons baser notre politique sur l’hypothèse que les Russes disposent de la bombe atomique. Ils ont des avions qui pourraient lâcher des bombes atomiques sur nos villes.

La meilleure défense contre les bombardements atomiques est d’empêcher une nouvelle guerre mondiale et de réaliser une paix véritable. Notre meilleure chance de sauvegarder la paix et de rester libres est de rester unis et de renforcer notre puissance par un effort commun. C’est ce que nous appelons la sécurité collective. Nous avons appliqué cette politique depuis la guerre, et j’estime que nous avons fait d’énormes progrès dans cette voie.

La force de toutes les nations libres va croissant. Le plan soviétique de conquête mondiale a de moins en moins de chances d’être réalisé. Si nous restons unis et continuons à infliger des corrections aux agresseurs, nous pouvons mettre fin à la guerre de Corée et rétablir la paix.

A mesure que les nations libres se renforcent et s’unissent, le Kremlin sera obligé de modifier sa politique de puissance et de conquête.

Nous ne sommes pas engagés dans une lutte sans fin. Nous sommes engagés dans une lutte qui a un but précis: la paix. La victoire que nous recherchons est la paix sous la loi.

Pour atteindre ce but nous devons travailler ensemble, patiemment et énergiquement. Nous ne devons pas nous écarter de la bonne voie. Le problème véritable est de savoir si nous sommes seuls ou si nous coopérons avec les autres peuples libres du monde. Je suis persuadé que le peuple américain ne cédera ni à l’impatience ni au défaitisme. Je suis sûr que notre courage et notre sagesse seront à la hauteur de la grande épreuve que nous sommes en train de subir. »

Extraits d’un discours radiodiffusé prononcé par Harry Truman, le 8 mai 1951 (publié dans « Le Monde« , le 9 mai 1951)


Harry Truman, message sur l’état de l’Union (7 janvier 1953)

« Une guerre entre l’empire soviétique et les nations libres pourrait creuser la tombe non seulement de nos adversaires staliniens, mais de notre propre société, de notre monde aussi bien que du leur. (…)

Des explosions, auprès desquelles les nuages d’Hiroshima et de Nagasaki sont peu de chose, peuvent être provoquées. (…) Les hommes raisonnables ne peuvent recourir à une guerre atomique… Nous le savons… Mais nous ne pouvons nous permettre de supposer que d’autres ne céderaient pas aux tentations que la science leur offre maintenant. (…)

Je voudrais dire quelque chose à Staline.

Vous dites que vous croyez à la prophétie de Lénine selon laquelle une guerre entre votre monde et le nôtre sera l’une des phases du développement de la société communiste.

Mais Lénine était un homme préatomique, qui voyait la société et l’histoire avec des yeux préatomiques.

Une modification profonde est survenue depuis qu’il a écrit. La forme et les dimensions de la guerre ont changé. A présent la guerre ne peut être une phase d’aucun développement, sauf de celui qui serait la ruine de votre régime et de votre patrie.

(…) Je ne sais pas combien de temps il se passera avant que les dirigeants communistes se décident à reconnaître cette vérité.

Mais lorsqu’ils la reconnaîtront ils nous trouveront prêts à conclure un accord protégeant le monde du danger qui le menace aujourd’hui. (…)

Une découverte après l’autre nous pousse vers la maîtrise de l’atome vers des sommets de puissance de destruction que nous ne pouvons pas prévoir…

L’énergie atomique nous accompagnera tous les jours de notre vie. Nous ne pouvons pas la supprimer par une loi. Nous ne pouvons ignorer ni ses dangers ni ses bienfaits.

Je crois que l’homme peut juguler les forces de l’atome pour les employer à l’amélioration du sort de l’homme dans le monde entier. C’est notre but. En tant que nation, en tant que peuple, nous devons administrer sagement cette force nouvelle, par des moyens démocratiques.

Avant tout, nous devons nous efforcer, sérieusement et de bonne foi de la soumettre à une contrôle international effectif.

(…) Nous ne savons pas dans combien de temps les dirigeants soviétiques consentiront à négocier un contrôle effectif de l’énergie atomique et un règlement honorable des autres problèmes mondiaux. Nous ne pouvons pas savoir combien sont profondément enracinées les illusions du Kremlin à notre sujet.

Les dirigeants communistes ont une notion du temps absolument différente de la nôtre. Nous avons tendance à diviser notre avenir en périodes brèves. Les dirigeants communistes pensent en termes de générations. C’est pourquoi il n’y a pas de manière facile de leur faire comprendre que leurs plans ne pourront pas prévaloir.

Cela signifie qu’une longue épreuve de force et d’énergie nous attend, épreuve entre le monde libre et le domaine communiste.  »

Texte paru dans « Le Monde« , le 9 janvier 1953

 


 

Revue de presse d’époque, traitant de l’armistice de la crise

« La conclusion de l’armistice en Corée sera saluée avec une grande joie dans le monde entier. Mais au moment où le silence de la paix va s’étendre sur le champ de bataille, comment ne pas penser à tous les morts, pour qui ce jour n’existera pas, et aux survivants qui contemplent les ruines, le cœur bouleversé par le chagrin du bonheur perdu ?

Aujourd’hui, chacun fait ses comptes. Les capitalistes américains ont gagné des milliards. Il y a en Californie, sur la côte ensoleillée, il y a en Floride, à Miami, de nouveaux palais dont chaque pierre a été payée du sang de soldats américains, chinois, coréens.

Dans les ruines et sur le front, la joie est totale, sans arrière-pensées. Elle est totale à Piong-Yang, à Pékin, partout où cette guerre n’avait été acceptée que comme une nécessité : la nécessité de défendre un bien sans lequel la vie n’a pas de sens : le droit des peuples à l’indépendance et à la liberté.

Mais pour Wall-Street, pour Washington, pour le Séoul de Syngman Rhee, le silence du champ de bataille est plus effrayant que le tumulte de la guerre. Tandis que des millions d’hommes et de femmes regardent avec espoir le ciel qui a cessé tout à coup de leur être hostile, d’autres, une poignée de trafiquants, se penchent avec angoisse sur leurs carnets de commandes.

Le parti de la guerre et de la domination mondiale des Etats-Unis vient de subir un échec cuisant. Le fait est là : après trois années d’une lutte acharnée, l’armée de la plus grande puissance industrielle du monde capitaliste, l’armée des Etats-Unis se retrouve clouée au sol sur les positions d’où elle était partie à l’assaut, dans l’espoir de régler son compte en quelques jours à une armée populaire. La portée de cette leçon est immense. Quoi qu’il arrive dans l’avenir, c’est un tournant de l’histoire de notre temps. Les millions de dollars, le matériel le plus perfectionné, les mensonges de la « croisade » idéologique n’ont pu venir à bout d’hommes résolus à défendre, avec les conquêtes du peuple, l’espérance d’une vie meilleure.

(…)

Tout n’est pas réglé, cependant. Loin de là. L’histoire des longues négociations d’armistice a surabondemment démontré que ce n’est pas de leur plein gré que les agresseurs ont finalement accepté d’interrompre le combat. (…) Jusqu’à l’extrême limite, ils ont tenté de saboter cet armistice qu’ils n’ont pas renoncé à considérer comme une trêve propice à la préparation d’un nouvel assaut. Le rôle joué par Syngman Rhee dans toute cette affaire jette une vive lumière à la fois sur les origines de la guerre et sur les dangers qui menacent la paix.

Syngman Rhee, en refusant de signer l’armistice, proclamait que pour lui la solution ne peut être que l’établissement de sa dictature sanglante sur toute la Corée et se désigne ouvertement comme l’agresseur de juin 50.

Il ne peut pas accepter l’armistice parce que cet armistice est la ruine de ses ambitions, parce que cet armistice est pour lui une défaite. Il n’est pas douteux qu’il essaiera par n’importe quel moyen de le rompre. Il n’est pas douteux non plus que dans cette entreprise criminelle il est entouré de la complicité plus ou moins clandestine de Washington.

Mais les saboteurs n’auront pas la tâche facile. Il y a des coups qu’on ne recommence pas deux fois. Si le dictateur de Séoul se déclare subitement menacé par une « agression de la Corée du Nord », il sera difficile aux interventionnistes américains de brandir le drapeau de l’ONU pour voler à son secours. Le drame de la Corée a contribué à dissiper pour l’opinion publique dans le monde entier, le mystère dont on voudrait entourer le déclenchement de la guerre (…). »

Pierre Coutarde, L’Humanité, juillet 1946

Et dans Le Monde, juillet 1953 :

« M. Foster Dulles : « Nous nous efforcerons de mettre un terme à la division de la Corée. »

Pour la première fois dans l’histoire une organisation internationale s’est dressée contre un agresseur et a opposé la force armée à la force armée. L’agresseur, un instant victorieux, a été repoussé. L’armistice le laisse en possession d’un territoire moins vaste qu’au premier jour de l’agression, et ce territoire est dans l’ensemble dévasté.

L’armée nord-coréenne a virtuellement cessé d’exister. Les armées communistes, chinoises et coréennes, ont eu près de deux millions d’hommes hors de combat. En Corée du Nord, peuplée de dix millions d’habitants, une personne sur trois est morte des ravages de la guerre ou par suite des négligences inhumaines de leurs maîtres communistes. Ces résultats tragiques feront certainement réfléchir les autres candidats possibles à l’agression par satellites interposés. Toutes les nations libres, grandes ou petites, sont en plus grande sécurité aujourd’hui car la doctrine de la sécurité collective a été mise en pratique et une punition effroyable s’est abattue sur ceux qui l’avaient transgressée. (…)

De nouvelles tâches se présentent à nous maintenant. Dans l’immédiat il s’agit de panser les blessures que la guerre a infligées. C’est ce que nous allons faire en Corée du Sud. Nous le ferons certes pour toute la Corée si l’unification du pays peut être réalisée. Nous ne sommes pas moins déterminés qu’auparavant à réaliser cette unification. Depuis la deuxième guerre mondiale nous avons eu toujours la conviction que l’unification de la péninsule devait être réalisée par des moyens politiques plutôt que par la force. Rien ne s’est produit qui puisse diminuer cette conviction. Nous nous efforcerons maintenant, dans une conférence politique, de mettre un terme à cette division contre nature de la Corée, division qui, aussi longtemps qu’elle persistera, sera une cause possible de troubles.

En temps de guerre l’humanité consent à de grands sacrifices en vue de la paix. Une fois que la paix est acquise elle oublie de consentir aux sacrifices moindres qui seraient nécessaires pour garder cette paix. Cette fois ne nous laissons pas aller, mais mobilisons pour la paix les ressources spirituelles et matérielles que trop souvent nous réservons pour la guerre. Aujourd’hui plus que jamais nous sommes irrévocablement commis à la recherche de la paix et de la justice universelle. »


Mac Carthy lance sa campagne anticommuniste

« A la fin de la guerre, nous étions la nation la plus puissante de l’Univers, matériellement, et, au moins en potentiel, intellectuellement et moralement. Nous aurions pu avoir l’honneur d’être un phare dans le désert de la destruction, une preuve vivante, étincelante, que la civilisation n’était pas prête encore à se suicider. Hélas, nous avons misérablement échoué, tragiquement nous n’avons pas été à la hauteur de la situation.

Nous nous retrouvons dans une position d’impuissance. Pourquoi ? Parce que notre unique et puissant ennemi a débarqué sur nos rivages ? Non ! A cause des trahisons de ceux qui ont été si bien traités par notre Nation. Ce ne sont pas les pauvres ou les minorités ethniques qui ont vendu ce pays à l’encan, ce sont bien plutôt ceux qui ont profité de tout ce e le pays le plus riche de la Terre leur a offert : les plus belles demeures, les meilleures études et les meilleurs postes dans l’administration. Cela crève les yeux au Département d’Etat . C’est là que sont les pires, les brillants jeunes gens élevés dans la pourpre. Je dis que le Département d’Etat, un des plus importants de nos ministères, est complètement infecté de communistes. Je connais, j’ai dans la main, les cas de 57 individus qui sont membres du parti communiste, ou tout au moins lui sont tout dévoués : cependant ils n’en continuent pas moins à façonner notre politique étrangère. »

Discours du 20 février 1950, in « Histoire terminales« , Hachette, Paris 1995, p. 38.


Le Maccarthysme (« chasse aux sorcières » aux USA de 1950 à 1954)

« Tous les matins, dans une austère salle du Capitole ou tout simplement derrière un poste de télévision, on peut assister à l’un des spectacles les plus affligeants qui soient. Du haut d’une estrade le sénateur Joseph Mac Carthy, entouré de ses collègues, mieux vaudrait dire ses assesseurs, scrute, interroge, accuse.

A l’exception de quelques personnes courageuses qui ne craignent pas de contre-attaquer ce petit tribunal d’inquisition, la plupart des «témoins» se défendent péniblement, se renient, se trouvent les excuses les plus déconcertantes pour expliquer leur attitude d’il y a plusieurs années, par exemple à une époque où tout le monde exaltait l’amitié avec l’U.R.S.S. Aujourd’hui le simple intérêt porté à l’expérience soviétique ou le doute sur les capacités militaires de Tchang Kaï-Chek suffisent pour faire suspecter votre loyalisme ou votre compétence, ce qui peut entraîner de sérieuses conséquences pour votre situation matérielle.

Ragots, citations tronquées ou sorties de leur contexte, tels sont les éléments sur lesquels la commission s’appuie en général pour déceler les infiltrations communistes dans la «Voix de l’Amérique», dont les responsables semblent maintenant paralysés. »

Henri Pierre, « Eisenhower voudrait neutraliser Mac Carthy », in Le Monde, 12 mars 1953.

« «Les enquêtes parlementaires sur les activités communistes aux Etats-Unis ne sont pas la conséquence de quelque fantaisie absurde des législateurs, et elles sont justifiées par des arguments puissants. Nous remercions Dieu qu’elles aient commencé pendant qu’il est encore temps d’agir, car trop souvent on n’a reconnu les menées communistes que lorsqu’il était trop tard.»

L’archevêque de New York ajouta que si le maccarthysme nuisait au prestige américain en Europe, «la faute en serait aux idées que l’Europe se fait de l’honneur et du patriotisme.» »

Déclaration du cardinal Spellman, archevêque de New York, in Le Monde, 27 octobre 1953.

« Et il soutient avec force le droit du Congrès à faire la chasse aux espions, sachant bien, dit-il, que «les communistes et les organisations communistes d’Europe ne manqueront pas une si belle occasion de verser de l’huile sur le feu pour dresser l’Europe occidentale et les autres pays libres contre l’Amérique.»

«Nos détracteurs à l’étranger et dans le pays ont cherché à dépeindre les Etats-Unis comme livrés tout entiers à la chasse aux sorcières ou à l’hystérie. Je ne pense pas qu’une telle critique soit justifiée.» (…) »

Déclaration du sénateur Wiley, in Le Figaro, 23 novembre 1953.

« Les Américains ne croient pas à un péril communiste en tant que danger interne. Le parti communiste des Etats-Unis n’a jamais été un parti ouvrier de masse. Il est organisé comme un groupe de révolutionnaires professionnels, rompus aux besognes de noyautage dans certaines sphères de l’activité nationale (…).

Un climat d’inquiétude fortifié par la guerre de Corée s’est donc développé au sein de l’opinion américaine qui a permis à Mac Carthy d’exploiter l’humeur populaire anticommuniste. Cette humeur est la résultante de toute une série d’événements qui révèlent une pénétration communiste dans les principales sphères de la vie du pays. »

Sidney Hook, doyen de la Faculté de philosophie de New York, in Le Monde, 16 octobre 1953.

 


Guerre froide et décolonisation

« Les leaders soviétiques en établissant leur stratégie de conquête mondiale utilisent le nationalisme comme stratagème pour gagner les peuples colonisés. Staline, dans sa vision classique des fondements du léninisme, pense que « la route qui mène à la victoire révolutionnaire en Occident passe par l’alliance avec les mouvements de libération des colonies et des pays dépendants ».

En découle un programme en deux temps : en premier lieu des agitateurs communistes stimulent les aspirations nationalistes jusqu’à la rébellion violente contre l’ordre établi, ensuite avant même que l’indépendance fraîchement acquise puisse se consolider, les communistes chercheront à noyauter les nouveaux gouvernements pour mieux entraîner les peuples dans l’orbite soviétique.

Ce complot est en marche. Dans toutes les nouvelles zones indépendantes ou dans celles qui aspirent à le devenir, les communistes opèrent ainsi, déguisés en patriotes locaux.

Peut-être certains d’entre vous trouvent-ils que notre gouvernement ne pousse pas la politique de liberté aussi vigoureusement qu’il le faudrait. Je peux vous dire trois choses :

– que nous poussons vers le self-government plus qu’il n’apparaît en surface ;

– que là où nous mettons un frein, c’est dans la conviction raisonnée qu’une action précipitée ne conduirait pas en fait à l’indépendance mais à une servitude plus dure que la dépendance présente ;

– que nous avons distingué les cas où la possibilité d’invoquer la menace communiste est susceptible de justifier des délais, et les cas où il n’existe pas de raison valable.

Nous avons de bonnes raisons de souhaiter maintenir l’unité avec nos alliés occidentaux, mais nous n’avons pas oublié que nous fûmes la première colonie à arracher l’indépendance. Et nous n’avons donné de chèque en blanc à aucune puissance coloniale. »

Extraits du discours de John Foster Dulles, secrétaire d’Etat américain, le 18 novembre 1953.

Cité dans « Histoire Terminale« , collection Quétel, éditions Bordas, 1989, p. 71

 



Même Charlot…

La « turpitude morale » de Charlie Chaplin

« M. JAMES MAC GRANERY, attorney général (ministre de la justice) des Etats-Unis, a annoncé hier vendredi à la presse qu’il avait ordonné l’ouverture d’une enquête sur l’acteur Charlie Chaplin, parti pour l’Europe accompagné de sa femme et de ses trois enfants. Il a précisé qu’il avait donné des instructions aux services d’immigration et de naturalisation en vue de détenir le célèbre acteur à son retour aux Etats-Unis, en attendant le résultat de l’enquête qui doit établir si M. Chaplin, qui est resté citoyen britannique, ne tombe pas sous le coup des lois qui interdisent l’entrée aux Etats-unis de personnes accusées de « turpitude morale » ou de certaines affiliations politiques. Charlie Chaplin a été fréquemment attaqué ces dernières années par la presse pour avoir eu des sympathies pour le Parti communiste, ainsi que pour sa vie privée orageuse. En 1944, Charlie Chaplin s’attira l’inimitié des clubs féminins à la suite de ses démêlés retentissants devant la justice avec la jeune actrice Joan Barry, âgée de 21 ans (Chaplin a maintenant 63 ans), qui le poursuivait en instance de paternité. Hier encore, les journaux de la presse Hearst l’accusaient de « dégrader depuis près d’un demi-siècle dans le divertissement les fondements de notre morale ».  »

in Le Monde, 21-22 septembre 1952