Thomas Lindet, défenseur-conseil de son frère Robert au procès des Babouvistes

D.J.M. SOULAS de RUSSEL

En 1994, l’Information Historique avait intitulé l’article que je lui avais adressé « Du nouveau sur Thomas Lindet »… Il y a du nouveau depuis, du moins en ce qui concerne son engagement sans limite pour sauver son cadet de la guillotine lors du fameux procès de Vendôme. Rappelons-nous que nombre des co-accusés de Robert Lindet furent condamnés par la Haute-Cour et exécutés.

C’est en revenant, lors d’un congrès à Vendôme, sur les lieux de ce procès que l’envie me vint de reprendre et d’approfondir ce chapitre dramatique – vite traité par les biographes – de la vie de Thomas. La matière d’investigation est sa correspondance, relue en focalisant particulièrement l’attention, cette fois, sur les rapports qu’il fit des débats et de ses stratégies de défense. Nous le sentons littéralement vibrer dans ces lettres détaillées. Car la chance, meilleure compagne de Clio, a fait en sorte que son rouleau de papier comporte la chronique de tout le déroulé judiciaire, véritable rapport qu’écrivit Thomas…

L’historien est friand de ce genre de témoignages directs. Ils sont précieux quand ils émanent d’acteurs impliqués dans le déroulement d’événements. De telles relations permettent notamment de corriger les présentations unilatérales ou convenues. Ces dernières abondent tout particulièrement quand elles s’appliquent aux relations d’activités juridictionnelles, surtout quand elles sont de nature politique. Mais toutes n’ont pas la même valeur pour le chercheur.

En effet, il dispose soit de rapports officiels invariablement manipulés par le pouvoir en place, soit d’écrits journalistiques ou de souvenirs de membres de l’assistance toujours idéologiquement ou affectivement marqués, voire partisans et, la plupart du temps, incomplets. Encore plus subjectifs sont, évidemment, les déclarations personnelles des prévenus ou, a fortiori, des condamnés criant invariablement leur innocence.

D’expérience, la cause est donc entendue par l’historien : espérer en des matériaux, ne serait-ce qu’à peu près objectifs, est illusoire en ce domaine plus qu’en aucun autre… Mais il ne l’est pas de tenter de restituer une réalité factuelle sur la base de faisceaux, chaque fois qu’ils convergent, quand ils sont constitués des témoignages de personnages indirectement concernés. Le présent article propose de présenter l’un de ces récits qui contribuent à la longue et patiente reconstitution de la marche du procès de Vendôme.

Présentation des deux protagonistes et du fonds exploité

Robert et Thomas Lindet sont deux « bêtes politiques » aux passés très riches et fortement contrastés. Avant de nous concentrer sur leur époque vendômoise, il est indiqué d’évoquer les principales étapes de leurs deux biographies, par ailleurs assez connues et relativement bien étudiées.

L’accusé par contumace Lindet Robert, ci-devant membre du Comité de Salut public.

Il naquit à Bernay (Basse-Normandie) en 1746 dans une famille de commerçants. Robert fit ses études de droit à Caen (de 1764 à 1766, où il devint Franc-Maçon) et fut reçu avocat au Parlement de Rouen en 1767, puis nommé Procureur du roi à l’Election de Bernay. Certes, il participa à la rédaction du Cahier de doléances du Tiers-Etat de son bailliage, mais sa véritable carrière politique fut, à compter de 1789, le fruit des encouragements vifs et efficaces de son aîné Thomas, qui souhaitait être relayé par son frère. L’ascension, de poste clef à poste clef, fut systématique et prompte. Elle conduisit le cadet du bas au plus haut du cursus politique en à peine cinq ans : Robert Lindet fut successivement membre du Comité des subsistances de Bernay, capitaine de la Compagnie Bourgeoise, président du Comité Permanent Electif de Bernay (1789) ; maire de la commune, commissaire du roi pour l’organisation départementale, procureur-syndic du District (1791) ; député à l’Assemblée Législative et membre de son Comité de Législation (1791) ; député à la Convention, rapporteur de la Commission d’accusation des 21 (1792) ; membre du Comité de Salut Public, chargé des subsistances (1793) et, simultanément, président de la Convention (1794) – Eblouissant !

Mais « plus haut on monte, plus grave est la chute »… Au début de mars 1795, Robert Lindet prend courageusement la défense de ses collègues du Comité de Salut Public déchu, en est attaqué puis se voit écroué, mais libéré en juillet pour raison de santé. En octobre de la même année, sa double élection comme député de Paris et du Nord est annulée. Robert pense alors pouvoir profiter du répit que lui offre l’amnistie pour redevenir avocat. Il aspire à se ranger définitivement de la vie publique et repousse vigoureusement, en novembre et décembre 1795, diverses propositions, par Carnot, d’emplois officiels (comme, à plusieurs reprises, celui de Commissaire du Pouvoir Exécutif près le Département de l’Eure et même…d’agent secret !).

C’est alors qu’arriva son annus horribilis : en 1796, il fut désigné par ses ennemis politiques revenus au pouvoir comme « impliqué dans la Conspiration des Egaux » (10 mai). Cinq jours plus tard il entre dans la clandestinité pour couper à l’incarcération certaine. C’est ainsi qu’il ne connaîtra ni le transfert en cages, ni les geôles des bas et hauts étages du bâtiment conventuel vendômois. Le citoyen Robert Lindet vivra pendant le procès de Vendôme bien au chaud en Normandie, chez des amis de son frère. Thomas a tout organisé, à commencer par la défense générale, puis judiciaire, de son cadet.

Le procès, on le sait, s’est ouvert le 21 février 1797. Nous verrons, après la biographie de l’aîné, comme il se déroula pour la fratrie.

Thomas Lindet[1], défenseur-conseil de son frère

Aîné (de deux ans et demi), Thomas naquit également à Bernay en 1743. Ce brillant écolier, puis professeur du collège de Bernay, se vit poussé par l’Eglise, soucieuse d’exploiter les ressources des esprits doués, à entrer dans les Ordres. Il partit en 1763 pour Paris, fit ses études à St-Sulpice et à la Sorbonne dont il sortit licencié (ou docteur ?) en théologie en 1772. Après 4 ans de vicariat, il fut nommé Curé – à portion congrue – de l’église Ste-Croix de Bernay (où il avait reçu le baptême, la communion et la confirmation). Cet ecclésiastique à la foi très modérée s’adonne à réaliser d’importants travaux d’assainissement de sa ville[2], qui lui en est encore reconnaissante aujourd’hui.

C’est malgré lui que la « grande politique » l’arracha de sa chère cité et à cet engagement hygiéniste qui le passionnait. Tout partit de ce qu’il dut rédiger seul le cahier de doléances du Clergé du Bailliage (mars 1789). Suite à cela, il se vit logiquement envoyé aux Etats-Généraux en mai. Député, il participa au mouvement de l’Abbé Sieyès, puis plus tard à la Constitution Civile du Clergé. Simultanément, Thomas poussa littéralement son frère en politique pour qu’il prenne au plus vite son relais. Robert est intensément abreuvé de conseils et surtout d’informations « de première main » par celui qui devint pour (et malgré) lui un véritable entraîneur. Avec grand succès, comme on l’a lu plus haut. Revenu à Bernay, persuadé que le cadet l’avait définitivement remplacé, l’aîné prête en tant que prêtre serment à la Constitution et s’apprête à couler des jours heureux dans sa ville natale.

Mais c’était compter sans la gigantesque aspiration révolutionnaire. On ne voit que lui pour devenir évêque constitutionnel de l’Eure ; il est – à son corps défendant[3] – élu au siège épiscopal d’Evreux le 15 février 1791 et sacré par le métropolitain Gobel le 6 mars. Piètre consolation : le voilà supérieur hiérarchique d’une partie de ceux qui lui avaient toujours refusé les aides nécessaires aux réparations de sa pauvre église lorsqu’il était curé à Bernay… Mais, en 1792, les choses vont bon train : voilà Thomas élu à la Convention[4] (2 septembre) ; il est le premier évêque à présenter sa démission (refusée) pour faire place aux nouvelles structures. Il est également le premier évêque à se marier[5] (18 novembre).

En juin et juillet 1793, Thomas est, fait rarissime, par deux fois élu Secrétaire de la Convention. Le 4 juillet, on lui propose de rejoindre le Comité de Salut Public où siège son frère (lettre morte, à son soulagement). Enfin, le 7 novembre, sa démission épiscopale est acceptée. En 1794, il commence à « privatiser » son existence : il séjourne souvent à Bernay et son épouse donne naissance à son premier de cinq enfants.

Ce début d’idylle familiale se voit dramatiquement interrompu en mars 1795 par un devoir qu’il estime sacré. Thomas doit défendre son frère des attaques thermidoriennes incessantes jusqu’en octobre. Tant pour renforcer sa position stratégique que pour des raisons alimentaires, Thomas reprend alors du « service » en se faisant élire le 22 octobre par son Département au Conseil des Anciens. Pour les mêmes raisons, il recherche un emploi « en retrait » pour son cadet qui avait été fortement inquiété. Cela est vain : les accusations se précisent et redoublent ; Robert est incarcéré. 1796 voit Thomas organiser la cachette de son frère en Normandie, puis rédiger et publier un mémoire général de défense en décembre. Rien n’y fait : Robert est un des accusés du procès devant la Haute-Cour. Au prétoire, le cadet est défendu par Me Pierre-François Réal, « défenseur officieux » (ci-devant avocat, cf. note 20), dont R. Lindet n’est pas – et de loin, puisqu’il avait en charge les futurs disculpés – l’unique cause qu’il représente à Vendôme. Dès lors, pour l’éclairer au mieux sur la spécificité et les détails de son affaire, Thomas va s’investir de la fonction de défenseur-conseil auprès du plaideur débordé. L’aîné ne cessera de lui soumettre des suggestions, de le pourvoir en pièces probantes, d’envoyer des informations et, en général, d’agir indirectement pendant toute la durée du procès. C’est dans ce rôle d’auxiliaire, dès avril 1797, que Thomas passa son temps entre Paris et Vendôme ou que, par exemple, il écrivit et publia deux mémoires de défense de son frère.

Les documents exploités : la nature des « billets »[6] de Thomas

Nous avons souligné, en introduction, la valeur testimoniale d’écrits émanant de personnalités traitant d’événements judiciaires dont elles sont contemporaines. Quand leurs auteurs sont immédiatement concernés par ceux-ci (accusés, police ou juges), ils sont excessivement partiaux ; éloignés (journalistes, assistants), ils sont partiels. Ici, nous avons à faire à une source de type intermédiaire : celle qui est produite par le conseiller d’un avocat décrivant, étape par étape, la marche d’un procès. Celui qui nous intéresse est grave, car le frère de son auteur risque la mort. Cela signifie que ses rapports, contenus dans sa correspondance qui suit, ne sont pas toujours à prendre au pied de la lettre. Mais le filtrage, les défalcations ou les corrections à effectuer pour approcher de la réalité sont bien moindres que dans les deux autres cas de figure. On en est plus près des réalités, c’est tout ; mais il convient également de filtrer, de corriger et de défalquer. Chez le passionnel Thomas, c’est surtout le cas dans les écrits marqués de ses emportements colériques ou de ses élans d’enthousiasme excessifs.

C’est donc ce que nous ferons en étudiant, une par une dans leur ordre chronologique, celles des soixante-neuf lettres et neuf documents adressés par Thomas Lindet à sa sœur[7] qui concernent la période de Vendôme. Plus précisément, nous retiendrons de ces écrits les passages intéressant le procès, excluant ceux qui ont d’autres objets. Et il y en a, aux sujets si variés qu’ils vont de la gestion patrimoniale, agricole, aux recettes de cuisine, en passant par les nouvelles des enfants, d’amis, d’ennemis et souvent de l’intendance. Egalement exclues sont plusieurs lettres qui, bien qu’elles traitent pour partie du procès, lui sont postérieures, répètent les expressions le dénigrant ou reprennent les arguments déjà présentés.

Dans ses lettres, particulièrement celles traitant des événements et retournements de Vendôme, Thomas s’ouvrait à sa sœur[8] sans fard, lui confiant tout de go ses peurs, ses espoirs, ses projets. Nous sommes loin des mémoires policés, des articles concoctés ou des messages manipulateurs qui constituent quantitativement la majorité des sources historiques en ce cas de figure. Bien au contraire, les courriers intrafamiliaux sont marqués du coin de l’authenticité. Ceux de Thomas Lindet sont, ce qui ne gâche rien, particulièrement limpides. Sa destinataire, Anne-Marie-Thérèse Lindet, épouse Depierre-Devilleneuve, correspondait au type épouse et mère classique de son temps et de sa province bourgeoise. Elle avait été formée à ce sort traditionnel par une solide institution religieuse bernayenne (Sœurs de La Couture) ; elle lisait, écrivait (plutôt mal), mais ne se mêlait pas de politique. L’aîné devait, en conséquence, fournir un effort constant pour rester aisément compréhensible, explicatif ; il évitait soigneusement l’ironie comme les insinuations ou les allusions. Le chercheur profite aujourd’hui de cette absence d’artifice et de la franchise qui en découlent. Il n’est, sinon, pas rarement empêtré dans le foisonnement de référence qui, quand bien même il sait les instruire, freinent ou dévient la compréhension de la plupart des textes de cette intense période.

Avant de se lancer, il convient ici d’introduire un important nota bene : les missives qu’envoyait T. Lindet à Bernay ne constituaient pas une correspondance exclusivement privée. En effet, les renseignements extra-familiaux qu’elle contenait étaient destinés, aux soins de sa destinataire Marie-Anne-Thérèse, à être répandus dans la cité.[9] Cela avait été clairement établi par l’aîné dans sa toute première[10] lettre (de Versailles, le 10 mai 1789) : « Je ne répéterai pas à chacun en particulier ce que j’écrirai dans les diverses lettres que j’enverrai : j’espère qu’elles seront communiquées dans ce qu’elles contiendront d’intéressant ». Pour être sûr que cela sera bien compris, il le répète – non sans éprouver une certaine gêne envers sa sœur – dans sa deuxième lettre en août 1789 : « ne me permettez pas de croire que je m’acquitte envers vous en écrivant quelques billets négligés à la maison, qui s’adressent à tout le monde dans mon intention ».

Les formulations de Thomas Lindet ont donc pour qualité d’être claires et marquantes à la fois. Afin de lui laisser la parole le plus possible, nos commentaires se limiteront à les encadrer et à les compléter avec le maximum de brièveté.

Le journal des débats de Thomas Lindet : un témoignage représentatif

Les développements qui suivent se consacrent au vécu de la procédure. Il est typique de celui de tous les accusés vendômois ainsi que de leur entourage. Emanant de ce dernier, les relations épistolaires nous offrent la précieuse possibilité de revivre, de manière concrète et humaine, ce que ce procès signifia concrètement pour les prévenus et leurs proches, de ses tout premiers tenants inquiétants à ses aboutissants les plus tragiques. Les lettres de Thomas Lindet, dont il convient de ne pas perdre de vue cette valeur caractéristique, peuvent clairement être organisées en quatre périodes, chronologie qui commande les développements qui suivent. Ils se fondent sur les lettres ; les dates indiquées sont les leurs.

L’avant-procès (octobre 1795 – novembre 1796)

Ainsi que nous l’avons indiqué plus haut, Robert Lindet avait subi les attaques répétées des Thermidoriens. Ils en voulaient terriblement à celui qu’ils appelaient « la hyène »[11], cet ancien ministre de Robespierre qui osa défendre publiquement l’œuvre de ses collègues. Thomas avait été déjà « secoué » par l’acharnement de ces ennemis politiques, qui avait déjà conduit à une première incarcération de son cadet de mai à juillet 1795 (libéré pour raisons de santé – dysenterie). A partir de ce moment, se dévouant corps et âme à le soutenir, sans jamais faiblir malgré les pires menaces, Thomas nous montre clairement qu’il éprouvait du remords d’avoir conduit son frère au milieu des tourmentes révolutionnaires.

« Je ne puis rien vous présager en ce qui concerne mon frère […] Il est que la fureur s’appesantisse contre lui. Ceux qui ont voulu la famine, la banqueroute, la guerre civile et un roi ne lui pardonneront pas d’avoir lutté contre ces fléaux avec de grands succès » (Lettre 38 du 30 vendémiaire an IV ; 22 octobre 1795) : inquiété par principe, T. Lindet interprète le moindre signe comme menace imminente ; l’aîné s’use à rester aux aguets tout au long de l’année 1796. Pour lui, toutes les précautions sont à prendre. A compter d’octobre, il met même au point un code lui permettant de donner des nouvelles de son frère sans que ses lettres, interceptées, puissent être produites à charge dans le cas de poursuites. Car Thomas, membre du Conseil des Anciens, est parfaitement au fait de la situation politique et « sent venir » le procès. Alors il ne désigne plus son frère que sous l’identité d’un marchand ou de votre correspondant qui se déplacerait pour faire du commerce.[12] Tout un registre est alors mis en place : la « banque » est le complot des Égaux, sa « faillite » sa découverte, le procès est présenté comme des « affaires » commerciales etc. Il n’écrira en clair qu’après l’ouverture de la procédure.

Thomas sait que tout est à craindre des Thermidoriens, qui avaient, pour ainsi dire, « raté » son frère en 1795. Cette fois-ci, il est à craindre qui ne le manqueront pas. C’est que la personnalité idéologique de Robert leur est très contraire. Nostalgique de l’action du grand Comité de Salut Public, il est partisan d’une politique des finances et des subsistances qui soient favorables aux couches populaires, alors même que les Thermidoriens servaient la bourgeoisie. Son profil de Jacobin régicide et Montagnard correspond en tous points à celui des Babouvistes. Il est dans la logique de la funeste machination que Thomas pressentait et qui se mettait en marche. Le signalant, il se veut rassurant tout en utilisant le code qui ne l’était guère : « Il est évident qu’il n’a eu aucune relation d’affaires avec la banque dont la faillite a causé une affaire dans laquelle on a voulu l’impliquer. Ses ennemis eux-mêmes n’en croient rien, mais la fureur de nuire est une maladie du temps » (lettre 33 du 24 vendémiaire an V [16 octobre 1796]). Mais, en même temps que cette information destinée à Bernay, Thomas presse son cadet à passer à la clandestinité. Robert trouve refuge à Caen chez un M. de Lyvet[13], qu’il avait sauvé au temps des fureurs anti-girondines : « Je recevais hier une lettre de votre correspondant ; il est bien, au sein de l’amitié […] Il est toujours dans le même état pour ses affaires, je n’espère pas qu’elles se débrouillent promptement. Il existe un système de persécution contre son affaire » (lettre 34 du 16 brumaire an V [6 novembre 1796]). Toute l’année passa ainsi, rythmée de hauts et de bas.

Ouverture et début du procès[14] en mars 1797

Mais les choses se précisèrent brusquement, Robert ayant été déclaré en état d’arrestation (= aujourd’hui, Mandat d’arrêt) pour avoir participé au complot des Egaux. Créée ad hoc pour régler le compte des comploteurs, la Haute-Cour se saisit de son cas et ouvre l’instruction, : «  En suivant la procédure, qui n’est pas prête à être terminée, on pourra vous dire que la contumace est prononcée[15] ; cela ne devra pas vous étonner : cela veut dire qu’il est absent ; on pourra vous dire qu’en vertu de cette sentence, les scellés et le séquestre ont dû, ou doivent être apposés. C’est ainsi que la loi se prononce ; j’ignore si cela aura lieu. Il faudra en garder le silence et attendre l’événement » (lettre 37 du 13 ventôse an V [3 mars 1797]). Le ton se voulait une nouvelle fois rassurant pour sa sœur, et le contenu de la missive correspondit à ce qui se passa : l’affaire est bien liée. En conséquence et prévention de quoi Thomas fait déjà publier un premier mémoire de défense[16] destiné à Vendôme. Car le procès commence vraiment : « Quelque prévention qu’inspire la Haute Cour, si les juges étaient mal intentionnés, les Hauts Jurés ne pourraient partager la corruption. Je ne crois pas que R. L.[17] courre aucun danger devant ce tribunal, non plus que devant tout autre où on ne commencera pas par assassiner […] Je vous ai prévenu par ma dernière que vous ne devriez pas être étonnée de quelques formes judiciaires fort désagréables qui pourraient avoir lieu, sans qu’elles n’indiquent rien sur le fond. Je ne sais combien de temps encore dureront vos inquiétudes… » (lettre 38 du 17 ventôse an V [7 mars 1997)].

Le pouvoir avait présenté la Haute Cour – on l’ignore souvent – comme la résurrection d’une juridiction qui siégeait dans cette ville pour, « aux siècles précédents être chargée d’affaires de haute sûreté » (passim journalistique, 1797). En réalité, le but était d’éloigner les débats des tumultes et surtout des soutiens de la foule parisienne. Il en eut énormément de la part des Vendômois, mais ils n’étaient, en comparaison, que tempête sur le Loir… Cette juridiction fonctionne comme la Cour d’Assise classique que nous connaissons ; elle était composé d’un accusateur public, d’un collège de magistrats et d’un jury qui, en dernier ressort, donnait les réponses majoritaires, sans commentaire, « oui » ou « non » aux questions qui seront déterminées contradictoirement et posées par le président.

Thomas se veut, une nouvelle fois, rassurant. Mais il décrit le Tribunal d’une manière très moyennement engageante : « L’on n’est pas attaqué sans défenseurs. Je ne sais quand se terminera l’affaire de mon frère, Je désire et j’espère que les fabricateurs de conspirations en seront pour la façon. Du moins, il me semble impossible qu’on y condamne R. T. Il y a apparence que les juges sont fort altérés de sang ; on ne croit pas que les jurés soient atteints de la même soif. Les jurés seront un peu scandalisés de l’espèce des témoins qu’on leur produit : des mouchards salariés, des scélérats condamnés à mort ou aux fers, des inscrits sur la liste des émigrés. On croit à la probité d’un grand nombre de jurés » (lettre 39 du 23 ventôse an V [13 mars 1797]  ». Minimiser, dénigrer, [18], relativiser les risques : telle est la stratégie encore adoptée par l’entourage de tous les accusés de la conspiration, ses dirigeants exceptés. Mais les « fabricateurs », Carnot à leur tête, allaient bientôt annihiler ce semblant de confiance.

Le corps du procès et ses « débats lamentables » en avril 1797

Dans sa lettre 41 (du 9 germinal an V [29 mars 1797]), le tableau concret, pour partie répétitif, que Thomas brosse de la marche du procès monte en régime : « Je ne sais quand et comment se terminera le procès de Vendôme. Les jurés, probes et honnêtes, doivent être fort embarrassés : ils voient d’un côté des fanatiques qu’on veut ignorer, d’un autre des scélérats qui les accusent. Des gens condamnés à mort, aux galères, à la détention, piloriés, sont les témoins. Ces témoins révèlent la turpitude de la police. Les pièces produites sont falsifiées ; abandonnées. Des experts imbéciles et fripons vérifient des écritures et avouent la fausseté des vérifications ; les juges lèvent la séance quand les témoins déconcertés commencent des aveux qui compromettent d’importants personnages. La déposition de l’infâme Grisel en ce qui concerne R. T. est évidemment absurde, fausse, impossible et contradictoire avec ce qu’il avait dit précédemment ». Les historiens s’accordent et confirment que les jurés étaient, en effet, relativement moins prévenus contre les accusés que ne l’étaient les juges, choisis et nommés par le gouvernement. Rappelons ici que Grisel, adjudant-général réputé être un Révolutionnaire « pur », avait été contacté par des responsables babouvistes pour se joindre à eux, ce qu’il fit. Mais il dénonça peu après le complot à Carnot. Le 23 fructidor [9 septembre 1796], le capitaine de la 38e demi-brigade Georges Grisel fit accueillir à coups de fusils les 700 Egaux qui tentaient de soulever le Camp de Grenelle contre le gouvernement. L’agent double Grisel les cerna, les arrêta et en livra 133.

Un premier mémoire de Thomas, dans lequel il énumère les irrégularités et les invraisemblances, est distribué (avril 1797). Dans cette lancée vindicative, il fait, en règle, « le procès des procès ». On trouve, de manière ramassée, ses dénonciations politiques scandalisées dans sa missive n°42 du 15 germinal an V [4 avril 1797]. C’est, de loin, la plus marquante et la plus riche des lettres de la collection : « Tous les procès de conspiration vont toujours leur train. Cependant ils prennent une tournure qui excite l’indignation publique : on reconnaît la fabrique ; on ne peut plus insolemment se moquer de la nation. Je doute qu’il y ait des juges assez courageux pour rechercher les vrais fabricateurs de conspirations… Mais je doute aussi qu’il y ait des gens assez éhontés pour condamner les victimes, désignées par de vils brigands extraits des cachots et des cabanons de Bicêtre[19] auxquels on promet la liberté, par des Grisel Malo [Commandant Malo, responsable de la boucherie de Grenelle et dénonciateur des comploteurs royalistes] et des Malo Grisel qui croient arriver à la gloire des Jourdan, des Bonaparte par des prouesses qui devraient les conduire à la potence, s’il y avait encore des potences et de la justice ». On peut constater que Thomas Lindet a gagné en confiance. Ses phrases prennent les allures d’une harangue au Conseil des Anciens. De Paris, le député intervient très concrètement et directement dans la procédure, de manière caractéristique : « J’ai envoyé de nouvelles observations à Vendôme ; je ne les fais pas imprimer. Je n’en ai envoyé qu’un exemplaire […] J’ai envoyé à Réal, défenseur officieux, un grand nombre d’adresses et d’autres observations sur les dépositions et les témoins. S’il ne peut pas directement parler de R.L., il en parlera incidemment. Je lui ai fait passer des remarques qui sont générales et dont il fera usage » (ibidem). On voit ici que Thomas, s’il n’est pas le défenseur du prétoire, est bien le conseil de l’avocat qu’il pourvoit en argumentations. L’entourage des autres accusés en comptait également un ou, dans la plupart des cas, plusieurs, qui fournissent les défenseurs officieux en pièces, en menées stratégiques et surtout en argent dans la mesure de leurs possibilités. Mais Thomas travaillait pour quatre, dictant sans discontinuer les dénonciations de manipulations politiques qu’elles devaient comporter : « La conspiration de Vendôme avait été fabriquée à l’usage d’une commission militaire ; il est difficile qu’elle prospère devant un tribunal régulier. Dans d’autres temps, les vrais auteurs seraient atteints. [nouveau passage sur le procès des Royalistes – Thomas tient à démontrer qu’il s’agit d’un système, cf. ci-après]. Et ces témoins, les uns se coupent et sont convaincus de mensonge, les autres confessent qu’ils ont été sollicités ; qu’on leur a promis la liberté pour prix de leur déposition ; que les juges les ont circonvenus ou endoctrinés. Le gouvernement a voulu frapper les Républicains et les Royalistes. Il a espéré maintenir l’équilibre ; ses contrepoids ont été mal placés. Il a consterné les Républicains qui l’abandonnent, il a relevé le Royalisme qui a bonne envie de le faire pendre. Il a la ressource de fabriquer encore quelques nouvelles conspirations : on s’attend à en voir éclore au premier moment […] C’est une étrange chose que de ne connaître en affaires que la ruse, la fourberie et la violence quand on est le plus fort » (ibidem). Thomas Lindet prépare fort bien l’ambiance de la phase décisive qui s’approche. Retenons aussi de ce texte très riche son analyse visionnaire de la situation, qui place le simulacre de Vendôme dans le tiraillement thermidorien : on y sent venir Bonaparte qui, lui, réussira à s’allier la droite et la gauche, puis à concilier liberté et autorité…

Thomas, qui s’est trop laissé emporter par la passion de sa tâche et a dramatisé, se ressaisit pour redevenir le frère aîné qui doit rassurer sa correspondante et ses proches de Bernay : « Je crois impossible d’avoir des inquiétudes réelles sur l’issue de l’affaire de R. L. qui ne connaît et n’est connu ni des accusés, ni des témoins ; qui n’a rien de commun avec eux. Ses discours, ses écrits, sa conduite sont en pleine opposition avec la doctrine et les mesures qu’on veut supposer qu’il avait adoptées » (ibidem). Ces affirmations sont sujettes à caution : en quoi Robert, ancien Montagnard et membre nostalgique du Comité de Salut public, structure que souhaitent rétablir les Babouvistes parmi lesquels il a de nombreux amis politiques, serait-il en désaccord et pourquoi n’aurait-il pas œuvré avec eux ? Nous ne saurons jamais le fin mot de l’histoire, qui ne retint que le combat vital consistant à démontrer le contraire.

Fin du procès (14 avril – 27 mai 1797) : dernière audition, déposition du parquet et verdict 

La matière du procès est bientôt nouée : c’est autour du témoignage décisif[21] de Georges Grisel (cf. plus haut), dernier témoin qui avait également démasqué les insurgés de Grenelle, que tout va se jouer. : « Ce que j’avais prévu est arrivé : l’infâme Grisel, qui déclarait avoir vu R. L. dans une assemblée[22] et avoir été placé face à lui, interpellé de le peindre, en a fait un vieillard de soixante ans à cheveux blancs et bouclés. R. L. n’a pas de cheveux blancs ; depuis qu’il est à Paris, il n’a pas été peigné une seule fois avec des boucles, sa figure ne porte pas même l’âge qu’il a réellement. La scélératesse profonde de ses ennemis cherche de nouvelles armes ou essaye de le mettre dans une nouvelle conspiration qui est à sa façon. On le fait sortir des carrières de Charenton avec une longue barbe pour siéger dans les cabarets de la Grande-Pinte et de Bercy. Vous avez pu voir ces atrocités dans quelques journaux ; n’en soyez pas effrayée. On espère que l’affaire de Vendôme finira dans quinze jours ; je ne serais pas étonné qu’elle durât trois mois[23] » (Lettre 43 du 25 germinal an V [14 avril 1797]). Le défenseur-conseil acharné qu’est Thomas relève la tête. Fier de lui, il est sûr des arguments factuels qui doivent miner l’accusation et les répète à l’envi : « Il est demeuré constant que R. L. n’a été ni vu, ni connu par l’imposteur Grisel, qu’on avait oublié d’endoctriner sur son signalement. Je me félicite d’avoir suggéré l’idée de lui faire cette question. On a fourni des certificats desquels il résulte que ce n’est pas un homme de 60 ans, que sa figure annonce même moins d’âge qu’il en a réellement ; que ses cheveux sont bruns et que, depuis qu’il est à Paris, il n’a jamais porté de boucles à ses cheveux. Interrogé s’il parle, il n’a osé répondre » (Lettre 44 du 1ier floréal an V [20 avril 1797]). Mais la chose se précise davantage, l’accusation voit ses motifs fondre comme neige au soleil, avant d’être annihilés : « Le Président est convenu que R. L. n’est compromis que par l’insertion de son nom dans les listes ; Monsieur le Président s’est encore trompé, son nom ne se trouve sur aucune liste, si ce n’est qu’il se trouve compris sous le nom générique des ex-conventionnels présentés » (ibidem). La procédure agonit.

Mais le procès, pour Thomas, entre véritablement, médicalement, en « phase finale » car, en ce qui concerne l’accusé Robert, il va bien mourir de lui-même. : « Les débats sont finis mais, dans huit jours, commenceront les plaidoyers des accusateurs, des accusés, de leurs défenseurs. Cela sera long. Ce procès sera un monument curieux de la scélératesse, de la perfidie et de la stupidité […] (ibidem).

Nous avons vu comment le contumace Robert, bien qu’avocat de profession, laissa le soin de le défendre, dans les difficiles conditions que l’on sait, à son frère aîné. Mais pendant ce temps, bien au chaud, le cadet file le parfait amour avec la fille de son hôte, Marie-Agathe Mesnil à laquelle il se fiance[24]. Savourons, sous cette perspective, l’introduction de la lettre 45 du 5 floréal an V [25 avril 1797] : « J’ai reçu, trop tard pour vous l’annoncer par la poste d’aujourd’hui, une certitude que le physique et le moral de la personne qui vous intéresse sont bien connus ». Le défenseur-conseil est confiant en l’issue de la procédure et en refait part à sa sœur avec davantage de précision : « […] il est impossible que son affaire ne réussisse pas. Ce mot vous parviendra par le prochain ordinaire et il attestera l’empressement avec lequel je vous communique cette nouvelle qui me vient d’une main que vous savez sure et à laquelle vous croirez plus volontiers qu’à ma prédiction.[25] […] Les charges résultantes du procès de Vendôme contre R. L. se réduisent au fait de sa présence prétendue à la séance du 19 chez Drouet.[26] L’accusateur public convient

1°) que Grisel, seul, en a parlé ;

2°) que Grisel n’a articulé que c’était Lindet que, d’après la déclaration qu’il prétend lui avoir été faite par Drouet, et Drouet n’en a pas parlé ; on ne l’a pas même interrogé sur ce fait ;

3°) Que Grisel a donné de R. Lindet un signalement sur lequel il peut y avoir incertitude… L’accusateur national doit donc convenir qu’il n’y a pas lieu à accuser R. L. J’ai profité d’un compatriote pour l’impression du mémoire » (Ibidem). Ce second document s’avérera inutile après les conclusions de l’accusateur public, qui lui-même dépose dans le sens d’un non-lieu, désavouant pour une fois les rapports de la police. Il n’en était guère coutumier, car, jusqu’au code napoléonien, il était qu’un rouage docile du pouvoir. Aujourd’hui, il le représente, en même temps que l’intérêt de la société, mais il est lié par les règles générales de la légalité et dispose d’une liberté telle que ses réquisitions écrites peuvent être contraire à celles qu’il présente au tribunal. C’est une reprise d’un principe hérité de l’Ancien Régime, auquel l’institution du Tribunal Révolutionnaire avait mis terme. Rappelons ici que Robert Lindet lui-même avait été le rédacteur[27] de la loi l’instituant et qui avait produit l’accusateur public Antoine Fouquier-Tinville !

Thomas Lindet savoure à l’avance sa victoire dans sa lettre suivante du 19 floréal an V [8 mai 1797] en reprenant un second pan des réquisitions de l’accusateur : « Nouvelle découverte : le nom de R. Lindet qui se trouve sur une liste dans une lettre de Grisel écrite au ministère de la police ne se trouve point de la main de Grisel : il a été ajouté d’une autre écriture. Ce brigandage prouve bien que les fabricateurs de conspirations ont repris leur édifice sous œuvre et on a ajouté au besoin les pièces qu’ils croyaient nécessaires ; et Grisel n’est pas le féal imposteur, le féal fourbe… Vous serez bien aise de savoir cette particularité qui doit confirmer de plus en plus, dans l’attente de l’accomplissement de la prophétie » Il n’est, à ce stade, plus difficile de présager de celle-ci. Lindet se félicite de ce que des « experts en écriture » aient fait partie du personnel joint à la juridiction. Ils occupaient même un espace qui leur était réservé devant le prétoire.

Après l’accusateur, et c’est un principe très ancien auquel il ne fut jamais touché, au moins dans la forme, la parole est à la défense, c’est-à-dire à Pierre-François Réal : « Le plaidoyer de Réal a fini le premier prairial [= 20 mai]. Le 3, le président a dû faire le résumé de l’affaire ; le 4, il aura posé les questions à proposer aux jurés. Les débats sur la manière de poser les questions consumeront deux jours, à ce qu’on présume. Il est probable que le jury mettra deux jours à les résoudre ; cela conduit au 9 et, dans ces calculs, il peut encore à intercaler quelques jours. Peut-être apprendrez-vous la nouvelles par une autre voie […] » [du 5 prairial an V, 24 mai 1797]. En effet, la presse d’alors est avide des événements juridictionnels les plus dramatiques et les relate très vite pour augmenter leurs tirages, chacun avec les commentaires particuliers à sa couleur politique (rouge, blanche et – alors majoritaire – de centre-droit).

Alors vient enfin le triomphe : « R. Lindet est acquitté […] Babeuf et Darthé sont condamnés à mort. Ils se sont poignardés, on ne sait si la mort est venue assez tôt à leur secours. Germain, Buonarroti, Cazin, Mouroy, Blondeau  et deux contumaces, Ménessier et Bouin, sont condamnés à la déportation. Tous les autres sont acquittés » (lettre du 8 prairial an V [27 mai 1797]). Mais la joie du fidèle Conseiller de la défense est mêlée d’inquiétude. Ceux qui veulent détruire Robert restent au pouvoir, à peine affaiblis ; ses policiers et ses informateurs sont toujours actifs, même plus que jamais après leur désaveu judiciaire : «  Je ne publie pas le lieu de sa [= Robert] retraite pour plusieurs raisons : 1° Je désire qu’il conserve la ressource de cet asile dans des événements malheureux ; 2°  Je crains que, dans un pays où ses ennemis ont beaucoup de correspondants, on ne fut tenté de nuire à ses biens » (ibidem). En effet, le verdict ne conduisit aucunement l’opinion publique progressiste à relâcher sa prévention. Elle craignait de nouvelles « machinations » et « fabrications » du régime : Ce n’est que pour nous, historiens qui n’en sommes pas contemporains, que le chapitre proprement révolutionnaire touche alors à sa fin. Et pourtant Thomas Lindet le ressent. Député solidaire des condamnés, tout en signalant son dégoût politique, il termine par « Ce jugement grossira la liste des crimes de la Révolution » (Ibidem).

Le journal épistolaire du procès s’achève sur ces mots. Le couperet n’est pas passé loin de la tête de son frère cadet (et de celle des autres accusés défendus par Pierre-François Réal), mais il est passé.

Epilogue : l’« après-procès » des protagonistes

On s’imagine aisément que cet épouvantable chapitre biographique, avec son caractère extrêmement dramatique et éprouvant, n’a pas été sans laisser de traces chez les frères Lindet. On peut se les représenter, dans une première période, comme des coureurs essoufflés et surtout épuisés qui s’affalent sur la piste. Se relevant lentement, péniblement, ils eurent ensuite besoin de beaucoup de temps pour reprendre leurs forces physiques et psychiques. Alors ils tentèrent de tirer les leçons, pour la suite de leurs vies, de l’immense expérience qui a été la leur avec intensité. Ils ne furent pas égaux devant cette tâche. Les suites biographiques sont à l’opposé l’une de l’autre. On constate que Robert se rétablit plus vite que son frère. Jeune marié, il est plus efficacement secondé par son épouse que ne le fut Thomas par Scholastique.

La première conséquence qu’en tira Robert est d’ordre familial. Dans son refuge, il a eu largement le loisir de prendre conscience de cette sorte de manipulation dont il fut l’objet de la part de son aîné à compter de 1789/90 et qui, au fond, est la cause première des affres qui viennent – pour une seconde fois – d’être les siens. Il décida, dans cette logique, de s’éloigner de Thomas au risque de passer pour ingrat. Il lui écrivit de plus en plus rarement à compter de 1798, ne lui rendit plus guère visite et les liens de la fratrie furent définitivement rompus en l’espace d’une décennie. La seconde résolution de Robert fut d’abandonner la politique pour toujours. Et pourtant, celle-ci tenta encore de le récupérer. On pensa encore à lui dans cette sphère, cela allant jusqu’à imaginer lui proposer une place de ministre des finances. Mais Robert est redevenu avocat à Paris et l’on n’entendra plus parler de lui[28] Jusqu’à sa mort, à 79 ans, en 1825.

Thomas, quant à lui, repartit aussitôt pour sa ville natale et sa maison, que l’on appellera l’« Évêché », plus par dérision que pour lui faire honneur. Mais il va reprendre une dernière fois un peu de service, qu’il terminera au poste de Commissaire du pouvoir exécutif (= préfet) dans le Département de l’Eure (juillet1799 – février 1800). Il lutta avec succès contre le brigandage et réduisit la Chouannerie en refusant catégoriquement d’appliquer la loi des otages. Revenu définitivement à Bernay, chicané par l’administration, isolé, il perdit le dernier de ses enfants en 1813. Il décéda le 10 août 1823 dans sa 80e année et fut enterré, sans l’assistance d’un prêtre pour ne pas avoir voulu se rétracter, à côté de la chapelle mortuaire qu’il avait dessinée et fit construire dans le cimetière par lui fondé. Déçu par l’impact de ses engagements publics, résigné, l’ancien défenseur-conseil de Robert lui avait écrit en 1798 « Plus on a de titre à la reconnaissance, plus on est sûr d’éprouver l’ingratitude »…

L’histoire est coutumière de contraste, là n’est pas son moindre charme. A Vendôme, elle n’a vraiment pas bridé sa fantaisie : L’idéaliste Babeuf, inventeur du centralisme démocratique et du principe socialiste révolutionnaire, a été condamné là où s’est installée la fabrique des biens les plus naïvement ostentatoires de la surconsommation (Vuitton) !


NOTES

La notice du Maitron 

[1] Cf. sur sa vie: D. Soulas-de Russel, « Un Révolutionnaire normand fidèle aux siens, à son terroir et à ses convictions… », Luneray 1997, 347 ss.

[2] Notamment : canalisation du Cosnier, rivière qui rendait les bas quartiers insalubres et déplacement du cimetière pour les mêmes raisons. Il était un partisan enthousiaste de l’hygiénisme.

[3] Absent, il avait déposé aux mains de Robert (qui présidait l’élection en la cathédrale d’Evreux) sa lettre de refus, que le cadet aurait dû produire en cas d’élection – ce qu’il s’abstint de faire…

[4] Où il mit en place le principe des bibliothèques laïques et publiques (mise à disposition des collections confisquées).

[5] Avec l’acariâtre Scholastique Desplanques – était-elle sa « bonne » ? Ce mariage lui sera reproché, avec ses convictions, par le futur évêque M. de Bonnechose, qui le décrit « se levant de la couche conjugale pour aller bénir les assassins des prisons, amis de son frère ».

[6] C’est ainsi qu’il nomme ses lettres, cf. ci-dessous, citation de la 2e.

[7] La correspondance de Thomas Lindet est remarquable car  – fait rare – elle « couvre » toute la décennie révolutionnaire avec régularité.

[8] Alors seule femme de la famille, leur mère étant depuis longtemps décédée. L’ambiance des échanges épistolaires entre les frères était tout autre – il s’agissait de ce que l’on est autorisé à appeler une « correspondance virile », coutumière d’un radicalisme volontiers agressif.

[9] Tout au contraire, les échanges avec son frère Robert ou avec la « Société Populaire » (Club Jacobin) de Bernay, majoritairement politiques et stratégiques, étaient placés sous le sceau du plus strict secret.

[10] Cette numérotation de la collection des lettres à sa sœur, conservées sous la cote 1789/79 dans les Archives Patrimoniales des lignées Soulas de Russel (conservées et consultables à Véretz, Indre-et-Loire), a été reprise dans leur publication de 1997 (cf. note 1), à laquelle le chercheur pourra ainsi  aisément se rapporter.

[11] A cause de son rire en cascade crescendo qui ressemblait, selon les malveillants, au cri de cet animal peu sympathique…

[12] Ces voyages, réels, avaient pour but de réunir des soutiens (Paris et Caen).

[13] Mais il n’arrêta pas pour autant de se déplacer pour battre le rappel de ses alliés (cf. note précédente). M. de Lyvet avait été inscrit sur la liste des émigrés. C’est confiant que Thomas décrit le refuge que le cadet trouva un temps chez lui.

[14] Robert a alors 51 ans et Thomas 53.

[15] Ils sont une bonne dizaine dans ce cas.

[16] Intitulé « Robert-Thomas Lindet, Représentant du peuple, à la Haute-Cour de justice, sur l’accusation contre Robert Lindet », 19 janvier 1797, Paris, Imprimerie de la Rue Honoré, 28 p.

[17] Sic.

[18] Thomas Lindet se montre relativement objectif – cf. les remarques sur la valeur des témoignages – en fustigeant, dans cette même lettre 39, les conditions et les bases du procès qui fut fait parallèlement aux royalistes (Brottier, Duverne de Presle et La Villeheurnois, dénoncés par le commandant Malo) : « L’autre conspiration est traitée aussi singulièrement ; celle qu’on avait annoncée n’éclora pas suivant les apparences. Le public paraît peu content des premières représentations ; il n’est pas croyable qu’on veuille ajouter un nouvel acte ». Il confirme cette vision dans sa lettre n° 41 (cf. infra) : « Pendant qu’on poursuit les républicains à Vendôme, on a un autre atelier à la Grève pour fusiller les Royalistes ; je ne sais si on exécutera tous ces abominables projets pour le plaisir de quelques gens plus abominables encore » On constate ici combien Thomas, sincèrement et résolument jacobin, ne comptait pas pour autant parmi les « furieux ».

[19] Annexe de l’Hôpital Général depuis la fin du règne de Louis XV, abritait les aliénés et des forçats qui attendaient d’être enchaînés pour les bagnes de Brest et de Toulon.

[20] Le Barreau étant aboli. Les défenseurs officieux sont répertoriés sur une liste – curieux paradoxe – officielle. Pierre-François Réal (1757-1834, futur comte d’Empire) vient de Paris, où Thomas avait eu l’occasion de faire sa connaissance à l’occasion de procédures d’ordre patrimonial. Soulignons qu’à Vendôme, il défendait plusieurs accusés à la fois, comme presque tous ses collègues.

[21] Largement relayé par la presse. Il est parfois allégué qu’il était illégal que Grisel, parce qu’il travaillait pour la police, ne pouvait être entendu comme témoin. Cela est erroné. Aujourd’hui comme hier, cela est possible dans tous les cas où cela permet d’éclairer une affaire pénale.

[22] Chez le député de la Marne Jean-Baptiste Drouet. L’on y discuta l’intégration, dans la conspiration, des ex-Conventionnels non-rééligibles. C’était aussi le statut de Robert, dont l’habitation était voisine de celle de Drouet. A-t-il été vu ?

[23] Ce qui se révéla exact !

[24] Et qu’il épousa le 7 mai 1798.

[25] Trop souvent démentie.

[27] Il s’en défendait en affirmant que, sans lui, une loi encore plus dure aurait réglé la juridiction d’exception…

[28] Le couple résida pour partie en pleine campagne normande, où Madame s’essaya avec succès dans le domaine de la production de fromage. On lui attribue la création d’une nouvelle sorte, tardive mais promise à un très grand avenir national et international : celle du camembert.

 Prof. Dr D.J.M. SOULAS-de RUSSEL

Docteur en histoire

Docteur en droit