Auréolé par la victoire sur le nazisme pour laquelle l’URSS a le plus donné (27 mio. de morts), Staline, le petit père des peuples, bénéficie d’un prestige immense. La dureté avec laquelle le chef de l’URSS impose sa conception du socialisme aux peuples d’Europe centrale ne suffit pas à lui enlever l’estime, voire l’affection, des militants communistes.

Aux classes moyennes et supérieures de l’Ouest, l’URSS fait peur. Le risque d’un déferlement de l’Armée rouge obsède les chancelleries et les opinions publiques occidentales.

[1] La question polonaise

C’est une des causes essentielles de la rupture entre l’Occident et l’URSS

  • A la différence des autres gouvernements de l’Europe centrale et balkanique, celui de Varsovie peut se targuer d’avoir lutté dès 1939 contre l’Allemagne hitlérienne.
    Roumains, Hongrois, Bulgares ont conclu des pactes avec les nazis; les Polonais ont , quant à eux, fait preuve d’une longue et héroïque résistance. Rien n’autorise donc les Soviétiques, signataires de la Déclaration de l’Europe libérée (Yalta, février 1945), à traiter les Polonais en vaincus, à leur imposer des cessions de territoires, à décider de leur régime politique et social. A Churchill qui soutient les Polonais de Londres et leur volonté de recouvrer une complète indépendance, Staline répond invariablement que l’Etat polonais doit vivre en bonne harmonie avec l’URSS. C’est la théorie de la Pologne glacis de l’URSS.
  • Le problème des frontières a été réglé à Potsdam mais l’expulsion de deux millions d’Allemands hors de Silésie et l’arrivée des Polonais d’URSS bouleversent la vie d’une paysannerie inféodée à l’Eglise et aux grands propriétaires dans un pays saigné par la guerre (1/5 de la population est morte) qui reste le plus peuplé (24 mio) d’Europe centrale.
  • Sur fond de misère et de souffrances, deux gouvernements entrent en concurrence, celui de Mikolajczyk, issu du gouvernement en exil à Londres depuis juin 1940, partisan d’une Pologne neutraliste et libérale, et celui de Morawski, membre du Comité de Lublin, qui tient Varsovie et s’affirme partisan d’une alliance étroite avec l’URSS.
    C’est ce dernier qui, le 29 juin 1945, forme le gouvernement d’unité nationale avec deux vice-président, le communiste Gomulka et Mikolajczyk, chef du Parti paysan.
  • Les Polonais de Londres et la colonie émigrée aux USA protestent bruyamment contre la mainmise des communistes sur l’administration du pays; le charnier de Katyn, l’emprisonnement en URSS des résistants polonais taxés de fascisme ont ému l’opinion publique anglo-saxonne. Mais Truman ne discerne pas le moyen politique de faire partir les Russes de Pologne. La France, la Grande-Bretagne et les Etats-unis reconnaissent par la force des choses le gouvernement d’union et assistent impuissants à l’éviction des libéraux polonais des postes de commande. La Pologne signe un traité d’assistance mutuelle avec l’URSS dès 1946; en mai de cette année les USA suspendent leur aide économique, comme ils ont arrêté sans préavis le prêt-bail en septembre 1945.
  • Les élections du 19 janvier 1947 sont organisées de telle sorte qu’elles amènent le succès des candidats pro-soviétiques : Biérut est élu président de la République. Le gouvernement appelle les Polonais de la diaspora à regagner le pays, ce que font de nombreux mineurs du Pas-de-Calais.
    La police et l’armée, composées de militants communistes, encadrent la population. Les anciennes institutions sont abolies au profit de la démocratie populaire.
    Mikolajczyk inquiet pour sa vie s’exile en octobre 1947. En décembre 1948, la fusion des partis socialiste et communiste fait du Parti ouvrier unifié un organisme tout-puissant sur l’Etat et les individus.
  • S’il a réussi en Pologne où existe un fort sentiment national anti-russe, ce processus révolutionnaire a toutes les chances de réussir ailleurs. En ménageant les étapes, il a l’apparence de la légalité : dans chaque pays concerné, les forces issues de la résistance sont regroupées dans un Front national d’obédience communiste puis invitées à désigner un gouvernement d’union qui organisera des élections et signera un traité avec l’URSS.
    C’est le Front populaire qui présente les bons candidats et jette l’opprobre ou l’interdit sur les autres. Ainsi orienté, le suffrage populaire investit un parlement dominé par le Parti communiste. La conquête du pouvoir est activée par l’élimination des ministres et des hauts-fonctionnaires bourgeois et l’adhésion forcée des partis, des journaux et des mouvements de jeunes aux réformes de la démocratie populaire. La chape du totalitarisme imité de l’URSS étouffe l’esprit public et couvre la voix des Eglises.

[2] Les Balkans

  • Le 9 octobre 1944, à Moscou, Churchill avait proposé un partage d’influences sur les Balkans que Staline accepta :

Roumanie
Russie……..90 %
Les autres….10 %

Grèce
GB…………90 %
(en accord avec USA)
Russie……..10 %

Yougoslavie……………50-50 %

Hongrie……………….50-50 %

Bulgarie
Russie……..75 %
Les autres….25 %

  • Le comité national de libération, présidé par Tito, mène le jeu en Yougoslavie en dehors de toute ingérence de l’URSS. La République proclamée en janvier 1946 constitue une fédération de six républiques et deux régions autonomes (16 mio d’habitants). La Ligue des communistes confisque tous les pouvoirs, Mihaijlovic, rival du maréchal Tito pendant la guerre, est exécuté en mars 1946.
  • Les Albanais communistes d’Enver Hodja transforment leur pays selon un processus analogue en 1945-46.
  • En Bulgarie, Dimitrov attend que le traité de paix soit signé en février 1947 avant d’instaurer le modèle soviétique dans son pays. Petkov, chef du parti agrarien, est exécuté en septembre 1947.
  • Même prudence et détermination chez les communistes roumains, conseillés par le ministre communiste Vychinski : les partis bourgeois qui ont obtenu 30 % des voix aux élections de 1946 sont interdits l’année suivante. L’abdication du roi Michel le 30 décembre 1947 lève le dernier obstacle à l’établissement d’une République populaire en avril 1948 (16 mio d’habitants).
  • En Grèce, les monarchistes soutenus par les Anglais remportent les élections de mars 1946; la guerre civile reprend. Les communistes dénoncent l’appui « impérialiste » de la Grande-Bretagne à une monarchie « fasciste ». Les monarchistes dénoncent l’aide apportée aux communistes par la Yougoslavie et la Bulgarie. En 1947, les USA remplaceront le soutien anglais et aideront à l’écrasement des maquis communistes en 1949.

[3] Le salami hongrois et le coup de Prague

  • La démarche des Partis communistes est pragmatique en Hongrie et en Tchécoslovaquie, où la population, géographiquement et culturellement proche de l’Occident, est attachée à la démocratie libérale.
  • A Budapest, malgré les arrestations auxquelles procèdent le chef de la police Rajk, les communistes Rakosi et Imre Nagy doivent user de patience (seulement 22 % des voix aux élections de 1947); ils s’emparent des rouages de l’Etat, les uns après les autres, et éliminent successivement leurs adversaires en 1948. Cette méthode, dite du « salami hongrois », suscitera l’opposition intraitable de la hiérarchie catholique.
  • La situation est plus complexe en Tchécoslovaquie où l’opinion publique est partagée. L’Occident conserve des atouts mais l’URSS jouit d’un grand prestige : Staline a condamné les accords de Munich en septembre 1938, l’Armée rouge a libéré le pays en évitant de détruire Prague et, fait plus extraordinaire, les soldats russes se sont ensuite retirés, laissant toute liberté aux Tchèques de régler leurs affaires. Aux élections de mai 1946, les communistes et leurs alliés ont une courte majorité, le président de la République Bénès appelle le communiste Gottwald à diriger un gouvernement de coalition.
  • L’influence du Parti communiste augmente dans les usines, dans les villes et dans les administrations, mais diminue chez les paysans ; l’allié social-démocrate se révèle peu sûr. Devant l’arbitraire de certaines décisions du gouvernement, les ministres libéraux quittent le gouvernement en signe de protestation le 20 février 1948 (ils pensent ainsi faire reculer les communistes). Bénès, impressionné par les manifestations populaires et une grève générale d’une heure laisse le champ libre à Gottwald qui réunit un ministère de front national le 25 février. Ian Masaryck, ministre des Affaires étrangères, libéral estimé qui n’avait pas démissionné, tombe de la fenêtre du palais. Suicide ou liquidation ? Une épuration brutale élimine les fonctionnaires douteux; Bénès se démet de ses pouvoirs.
  • En juin 1948, Gottwald est élu président de la République. Le Parti communiste absorbe ses alliés et quadrille fermement le pays. L’intervention de l’URSS, assez forte pour obliger les Tchèques à refuser l’aide Marshall en 1947, a été dans cette affaire d’une remarquable discrétion, à l’inverse de l’Allemagne orientale où les chefs de l’Armée rouge d’occupation ont suscité la réunion d’un parlement en décembre 1947, embryon de la future RDA.

[4] Les traités de paix à l’Est

  • A Paris, le 10 février 1947, sont signés les traités de paix avec les satellites de l’Allemagne. L’URSS impose à l’Est d’autant plus facilement ses vues que les communistes dominent déjà les gouvernements de Sofia, de Budapest et de Bucarest.
  • La Roumanie cède à l’URSS la Bessarabie et la Bukovine du nord, mais reprend la Transylvanie à la Hongrie.
  • La Hongrie subit également des amputations au profit de l’URSS et de la Tchécoslovaquie, et verse des réparations à l’URSS.
  • La Bulgarie, qui a aboli la monarchie et s’aligne sur l’URSS, doit assurer de faibles réparations à ses voisins grecs et yougoslaves.
    Ces trois pays concluent des accords de défense avec l’URSS qui place leurs forces armées sous la tutelle de l’URSS.
  • Enfin, seule la Finlande (qui a signé un armistice avec l’URSS en septembre 1944) peut ménager la souveraineté d’un Etat où le Parti communiste aura un rôle officiel à jouer. Helsinski perdra des territoires et s’acquittera d’une lourde indemnité de réparation, mais pourra pratiquer un neutralisme original ; on parle de « finlandisation » pour ce cas particulier de neutralité dépendante de l’URSS.
  • Signalons que la Yougoslavie obtient une correction de frontières en sa faveur en Istrie et en partie en Vénétie Julienne occupée par ses troupes. Trieste, dotée d’un statut international, reviendra à l’Italie en 1954.