Armand Gliksberg. Kaddish pour les miens. Chronique d’un demi-siècle d’antisémitisme (1892 – 1942). Paris, Mille et Une Nuits, 2004, pp. 194 – 197.

< « Notre famille, tous professionnels du cuir, s'étonnait fort de voir les ceinturons, cartouchières et bottes des simples soldats en peausserie de très bonne qualité. On nous avait pourtant assuré que l'Allemagne vivait d'ersatz et que le blocus allié faisait régner une terrible pénurie. Amère déception ! La deuxième surprise fut plus douloureuse. Avant que ne s'exerce une quelconque pression allemande, les journaux français, anciens et nouveaux, publièrent spontanément des articles antisémites. Ceux que nous connaissions déjà, tels Le Matin, Paris-Soir, L'Oeuvre et Le Petit Parisien, se mirent de la partie. Les nouveaux titres ne furent pas en reste, notamment l'éphémère Dernières Nouvelles de Paris, mais surtout La France au Travail, quotidien qui fit paraître sous la signature de l'infâme Henry Coston des libelles haineux d'une vulgarité affligeante. Un nouvel hebdomadaire spécialisé dans l'ignominie antijuive, Au pilori, dépassa tout ce qu'un esprit, même morbide, peut imaginer. Les appels au meurtre y voisinaient avec les caricatures reprises de la presse anti-dreyfusardes. Dans certains milieux intellectuels (...), Hitler faisait l'objet d'un véritable culte. Ainsi, le 13 mai 1940, trois jours après le début de l'offensive allemande, Drieu La Rochelle, coqueluche littéraire du tout-Paris, écrivait en s'identifiant au Führer : « Je suis au centre de son impulsion, mon oeuvre, dans sa partie mâle et positive, est son incitation et son illustration ... ». Alphonse de Chateaubriand, dans son journal, La Gerbe, continuait sa prédication. Pour lui, aucun doute n'était permis : « Hitler est le nouveau Christ ... ». Le 20 juillet, place de la République, sur le terre-plein, l'imposante fanfare de l'armée allemande, formée en carré, donna un concert symphonique. Un officier en grande tenue dirigeait avec brio un orchestre de cent exécutants. Une foule de spectateurs, d'abord réservée, applaudit de plus en plus fort. Le morceau final, la célèbre marche de Radetzky, parfaitement jouée, reçut un accueil quasi triomphal. L'officier sur son estrade inclina la tête... Très choqué par l'attitude de mes compatriotes, je m'éclipsai rapidement. Comment ! voilà des Français sévèrement battus, envahis, qui pleurent de nombreux morts, leur territoire occupé, dont deux millions de soldats sont prisonniers et qui, à peine un mois plus tard, sans rancune applaudissent les vainqueurs ! Dans les mêmes circonstances, à Bordeaux, le 24 août, un Juif polonais réfugié, Leizer Karp, un bâton à la main, se jeta sur le tambour-major. Immédiatement appréhendé, il sera exécuté le 27 août. » Armand Gliksberg. Kaddish pour les miens. Chronique d’un demi-siècle d’antisémitisme (1892 – 1942). Paris, Mille et Une Nuits, 2004, pp. 194 – 197.