« La terrifiante originalité du totalitarisme, ne tient pas à ce qu’une nouvelle « idée » soit venue au monde, elle tient à des actes en rupture avec toute notre tradition qui ont littéralement pulvérisé nos catégories politiques comme nos critères de jugement moral. »

in Hannah Arendt, The Origins of Totalitarianism, 1951.


« Le totalitarisme n’est pas un phénomène qui se crée lui-même, il possède une cause originelle qui gît dans le dysfonctionnement démocratique issu des effets de la guerre de 1914 et dans l’émergence du parti révolutionnaire monopolistique. »

in Raymond Aron, cours professé à la Sorbonne de 1957 à 58, Démocratie et totalitarisme, publiés en 1965.


Réflexions d’un historien américain sur les dictatures totalitaires (1935)

Hans Kohn (1891-1971) est un historien et philosophe juif qui a passé son enfance et sa jeunesse à Prague. Il y entreprend sa formation supérieure dans une université germanophone. La Première Guerre mondiale l’amène à combattre dans les rangs de l’armée austro-hongroise. Fait prisonnier par les Russes en 1915, il passe quatre années en captivité en Russie et y est témoin des conséquences des révolutions de 1917. Puis, engagé dans le mouvement sioniste, il part pour la Palestine. Mais, sensible à la cause des Arabes, il finit par se détourner du sionisme et s’installe aux États-Unis en 1933. C’est là qu’il fera carrière comme professeur d’université, spécialisé dans l’étude du nationalisme.

« Les dictatures qui se sont développées en Russie, en Italie et en Allemagne n’ont pas grand chose en commun avec les formes traditionnelles de despotisme car les dictateurs modernes exercent un pouvoir bien plus large et étendu à des champs beaucoup plus vastes de la vie individuelle et sociale. (…)

Elles sont dirigées par des hommes qui n’appartiennent pas aux classes dominantes et qui en sont fiers. Leurs adeptes appartiennent (…) aux couches inférieures des classes moyennes et à la paysannerie la plus aisée en Allemagne et en Italie, au prolétariat industriel et aux paysans pauvres en Russie. (…)

Le fascisme mobilise les classes moyennes mais il ne s’identifie pas à la révolution sociale. Il est nationaliste et militariste ; son État totalitaire vise l’intégration complète de tous les individus d’une race ou d’une nation dans une communauté essentielle de la vitalité et tient la guerre comme une façon noble de vivre. Il croit en l’inégalité du genre humain, des races et nations. (…)

Le communisme mobilise le prolétariat et s’identifie idéologiquement avec son mouvement. Il est supranational et cosmopolite ; il croit en l’égalité du genre humain, des races et des nations ; il aspire à croire ou dit aspirer à la création d’une société d’individus libres sur la plan politique, selon les conceptions de la Révolution française, mais aussi sur la plan social.

La dictature fasciste (italienne et allemande) est charismatique, nationaliste et définitive. La dictature communiste est rationnelle, universaliste et temporaire. (…) Ces deux types de dictature sont antinomiques [= qui s’opposent] aussi bien pour leurs visées que pour leurs philosophies de vie. Ils sont similaires et en cela différents de toute autre forme de dictature traditionnelle, car ils proclament le caractère absolu de leur philosophie et ils déploient des efforts pour endoctriner les masses et la jeunesse avec leur conception de la vie. Les deux types de dictature sont impitoyables et indifférents au bonheur et à la liberté de l’individu aujourd’hui. »

Hans Kohn, Dictatorship in the Modern World (= La dictature dans le monde moderne), Minneapolis, 1935.

(Cité dans E. Traverso, Le totalitarisme. Le XXe siècle en débat, Editions du Seuil, 2001.)


Un nouveau type de régime

Soulignant ce que le nazisme et le stalinisme contiennent d’inouï et d’impensable dans leur volonté monstrueuse d’apparier l’idéologie d’Etat et la terreur, Hannah Arendt saisit le totalitarisme sous sa forme la plus accomplie et la plus aiguë. Comme elle l’explique dans une page célèbre de l’édition de 1958 de son ouvrage, les catégories utilitaires traditionnelles de la théorie politique ne peuvent plus rendre compte de cette « expérience fondamentale » du siècle. Un nouveau type de régime est né.

« Le régime totalitaire (…) n’est-il qu’un rapiéçage, qui emprunte ses méthodes d’intimidation, ses moyens d’organisation et ses instruments de violence à l’arsenal politique bien connu de la tyrannie, du despotisme et des dictatures ? Ne doit-il son existence qu’à la faillite déplorable, mais peut-être accidentelle, des forces politiques traditionnelles – libérales ou conservatrices, nationales ou socialistes, républicaines ou monarchistes, autoritaires ou démocratiques ? Ou bien y a-t-il au contraire quelque chose comme une nature du régime totalitaire ? Celui-ci a-t-il une essence propre et peut-on le comparer à d’autres types de régime, comme la pensée occidentale en a connu et reconnu depuis les temps de la philosophie antique, et le définir de manière semblable ? (…) S’il existe une expérience fondamentale qui trouve son expression dans la domination totalitaire, alors, et vu la nouveauté de ce type de régime, ce doit en être une, qui, pour une raison ou pour une autre, n’a jamais servi de fondement à un corps politique ; une expérience dont la tonalité générale – quelque familière qu’elle puisse être d’ailleurs – n’avait jamais auparavant dirigé le maniement des affaires publiques.

Vue sous l’angle de l’histoire des idées, cette hypothèse semble fort sujette à caution. Car les types de régime sous lesquels vivent les hommes ont été très peu nombreux ; ils furent tôt découverts, répertoriés par les Grecs, et ils se sont avérés d’une extraordinaire longévité. Si nous avons recours à ces découvertes dont l’idée fondamentale, en dépit de maintes variantes, n’a pas changé pendant les vingt-cinq siècles qui séparent Platon de Kant, nous sommes immédiatement tentés d’interpréter le totalitarisme comme quelque forme moderne de tyrannie, à savoir comme un régime sans lois, où le pouvoir est monopolisé par une homme. (…) Au lieu de dire que le régime totalitaire n’a pas de précédent, nous pourrions dire aussi qu’il a fait éclater l’alternative même sur laquelle reposaient toutes les définitions de l’essence des régimes dans la philosophie politique : l’alternative entre régime sans lois et régime soumis à des lois, entre pouvoir légitime et pouvoir arbitraire (…) Avec le règne totalitaire, nous sommes en présence d’un genre de régime totalement différent. Il brave, c’est vrai, toutes les lois positives jusqu’à celles qu’il a lui-même promulguées (ainsi la constitution de Weimar, par exemple, que le régime nazi n’a jamais abrogée). Mais il n’opère jamais sans avoir la loi pour guide et il n’est pas non plus arbitraire : car il prétend obéir rigoureusement et sans équivoque à ces lois de la Nature et de l’Histoire dont toutes les lois positives ont toujours été censées sortir. Telle est la prétention monstrueuse, et pourtant, apparemment sans réplique, du régime totalitaire que, loin d’être « sans lois », il remonte aux sources de l’autorité, d’où les lois positives ont reçu leur plus haute légitimité ; loin d’être arbitraire, il est plus qu’aucun autre avant lui, soumis à ces forces surhumaines ; loin d’exercer le pouvoir au profit d’un seul homme, il est tout à fait prêt à sacrifier les intérêts vitaux immédiats de quiconque à l’accomplissement de ce qu’il prétend être la loi de l’Histoire ou celle de la Nature. »

Extrait de Hannah Arendt, Le Système totalitaire, Seuil, Paris, 1972, pp. 204-205.


 

Les origines du totalitarisme selon Jacques Attali

Dans sa biographie consacrée à Karl Marx, Jacques Attali propose une clé pour comprendre la naissance d’un totalitarisme.

« L’étude de cette glorification posthume [celle de Karl Marx] permettra de constater, que, pour qu’un livre, une doctrine, une religion, un homme en vienne à constituer le socle justificateur d’un système totalitaire, il faut que six conditions soient réunies ; comme elles le furent pour le Dr Martine [héros du roman de Bernard Wolfe, Limbo, écrit en 1952] et pour Marx : une oeuvre offrant une vision globale de l’Histoire assortie d’une claire distinction entre un présent désastreux et un avenir radieux ; assez de complexité et de lacunes pour permettre plusieurs interprétations ; une pratique suffisamment ambiguë pour en rendre possible la récupération politique ; un ami (ou plusieurs) suffisamment légitime pour réduire l’oeuvre à des principes simples ; un leader charismatique pour porter ce message, au-delà des premiers disciples, en s’appuyant sur une organisation à sa dévotion ; enfin, une conjoncture politique permettant de prendre le pouvoir.

La vision globale du monde est celle du Manifeste et du Capital ; les lacunes ouvrant à plusieurs interprétations sont celles qui jalonnent toute l’oeuvre de Marx. La pratique, à la fois libertaire et dictatoriale, est aussi la sienne. Les amis qui l’ensevelirent sous plusieurs couches successives de simplifications, puis de mensonges, furent Engels et Kautsky. Les leaders charismatiques furent Lénine et Staline, s’appuyant sur le parti communiste soviétique et le Komintern. La conjoncture politique qui déclencha la prise de pouvoir par le marxisme fut celle de la Première Guerre mondiale, en Russie et en Prusse, l’un et l’autre pays héritiers dévoyés de Hegel et de Marx, d’un dirigisme nationaliste et d’un socialisme internationaliste. C’est là que naîtront les deux effroyables perversions du XXe siècle : le nazisme et le stalinisme. »

Jacques Attali. Karl Marx ou l’esprit du monde. Paris, Fayard, 2005, pp. 417 – 418.


Totalitarisme : définition

« Par le terme « totalitarisme », nous entendons définir : une expérience de domination politique menée par un mouvement révolutionnaire organisé en un parti militairement discipliné, répondant à une conception intégriste de la politique qui aspire au monopole du pouvoir et qui, après l’avoir conquis, par des méthodes légales ou illégales, détruit ou transforme le régime préexistant et établit un nouvel Etat. Fondé sur le régime à parti unique, ce nouvel Etat a pour principal objectif de réaliser la conquête de la société, c’est-à-dire la subordination, l’intégration ou l’homogénéisation des gouvernés, sur la base du principe de la politique intégrale de l’existence, tant individuelle que collective, interprétée selon les catégories, les mythes et les valeurs d’une idéologie institutionnalisée sous la forme d’une religion politique. Son but est de modeler l’individu et les masses par une révolution anthropologique destinée à régénérer l’être humain et de créer un homme nouveau, dédié corps et âme à la réalisation des projets révolutionnaires et impérialistes du parti totalitaire pour créer une nouvelle civilisation à caractère supranational.

A la source de l’expérience totalitaire dont il est le principal artisan et exécutant, le parti révolutionnaire n’admet pas la coexistence avec d’autres partis ou idéologies et conçoit l’Etat comme un moyen de réaliser ses projets de domination. Il possède depuis ses origines un ensemble plus ou moins élaboré de croyances, dogmes, mythes, rites et symboles qui interprètent le sens et la finalité de l’existence collective et définissent le bien et le mal exclusivement selon les principes, les valeurs et les objectifs du parti, et en fonction de leur réalisation.

Le régime totalitaire se présente comme un système politique fondé sur la symbiose entre l’Etat et le parti, ainsi que sur un ensemble de potentats gouvernés par les principaux représentants de l’élite dirigeante, choisis par le chef du parti qui domine de son autorité charismatique l’entière structure du régime. C’est un laboratoire d’expérimentation de la révolution anthropologique qui vise à la création d’un nouveau type d’être humain. En voici les principaux moyens :

a) la coercition, imposée par la violence, la répression, la terreur, considérées comme des instruments légitimes pour affirmer, défendre et diffuser l’idéologie et le système politique ;
b) la démagogie, à travers la propagande envahissante, la mobilisation des foules, la célébration liturgique du culte du parti et du chef ;
c) la pédagogie totalitaire, dictée par le pouvoir, fondée sur le modèle d’hommes et de femmes correspondant aux principes et aux valeurs de l’idéologie palingénésique ;
d) la discrimination de l’étranger par des mesures coercitives, lesquelles peuvent aller de la mise au ban de la vie publique à l’anéantissement physique de tous les êtres humains qui, en raison de leurs idées, de leur condition sociale ou de leur appartenance ethnique, sont considérés comme des ennemis inéluctables, car étrangers à la communauté des élus, et comme des obstacles à la réalisation de l’expérience totalitaire.

Les aspects fondamentaux de l’expérience totalitaire sont :

a) la militarisation du parti, régi par une organisation strictement hiérarchique qui présente un style et une mentalité conformes à l’éthique de dévouement et de discipline absolue ;
b) la concentration moniste du pouvoir en un parti unique et la personne du chef charismatique ;
c) l’organisation structurée des masses, qui engage hommes et femmes de chaque génération, afin de permettre la conquête de la société, l’endoctrinement collectif et la révolution anthropologique ;
d) la sacralisation de la politique, grâce à l’institution d’un système de croyances, de mythes, de dogmes et de lois qui touchent l’existence individuelle et collective à travers des rites et des fêtes visant à transformer définitivement la collectivité en une masse de fidèles du culte politique. »

Emilio Gentile, Les religions de la politique. Paris, Le Seuil, 2005, pp. 107 – 109.


Comparaison entre fascisme et bolchevisme

Bon représentant de cette élite incapable de résoudre les problèmes de l’Italie d’après-guerre, F. S. Nitti inaugure dans cet essai, publié en exil en 1926, quelques ingrédients de la future problématique « totalitaire ». Affaire de minorités armées nées de la guerre, bochevisme et fascisme sont assimilés à deux négations intégrales du système démo-libéral. Mais, vivant sur la rente d’ « idéal » constituée par le charme universel du mythe révolutionnaire de 1789, le premier est quand même crédité d’une différence qualitative.

« Le bolchevisme et le fascisme représentent, dans cette phase de la vie de l’Europe, les deux négations intégrales du système libéral et de la démocratie. Le fascisme est un phénomène de réaction blanche ; le bolchevisme est une tentative communiste. Loin de se combattre, les deux systèmes manifestent, quoique étant aux antipodes, une sympathie réciproque. L’admiration que les fascistes italiens ont pour le bolchevisme, et leur tendance à en imiter les procédés sont caractéristiques ; le fait que le gouvernement de Moscou a manifesté à plusieurs reprises de la sympathie pour le fascisme, avec lequel il a toujours des rapports de cordialité, est également caractéristique. Les bolchevistes pensent probablement que la violence fasciste déterminera un mouvement révolutionnaire . En Italie, on rencontre aujourd’hui, à l’égard des communistes qui adhèrent à Moscou, une tolérance plus grande qu’à l’égard des libéraux, des démocrates et des socialistes. Pour des fins de politique intérieure, en empêchant et en persécutant toutes les formes d’opposition, il est utile que la seule opposition apparente soit l’opposition communiste. Les classes riches sont portées à croire que la fin de la dictature serait le triomphe du communisme.

Dans les deux systèmes, le bolchevisme et le fascisme, il y a une minorité armée et intolérante qui dispose de l’Etat, en abolissant en fait toute manifestation sincère de la volonté populaire. C’est la force qui règle tous les rapports de droit et qui abolit toute expression spontanée de consentement. Il y a, dans toute l’Europe, des hommes qui inclinent vers l’un ou l’autre de ces deux systèmes. La caractéristique des régimes de négation de l’ordre est la nécessité de se répandre à l’extérieur. Le bolchevisme a eu, pendant quelques années, l’illusion de porter la révolution partout ; le fascisme, usant des mêmes procédés et s’appuyant sur les partis de réaction, a l’illusion de créer partout des mouvements de violence réactionnaire.

(…) Le fascisme et le bolchevisme sont deux négations de l’ordre. Cependant, de quelque façon qu’on le considère, le bolchevisme est un idéal : c’est une tentative d’organisation communiste imposée par une minorité dans un pays épuisé par deux guerres malheureuses, où il n’existe et où il n’a jamais existé de bourgeoisie industrielle nombreuse et intelligente, et où le peuple, dans sa grande majorité, est illettré et ne prend pas la moindre part à la vie de l’Etat.

Le bolchevisme a été conçu, par ses chefs, comme un plan d’organisation communiste. Beaucoup de ce que nous déplorons dans le bolchevisme se retrouve dans l’histoire de la Révolution française, que nous exaltons en bloc parce qu’elle est loin de nous. Beaucoup de fautes du bolchevisme sont communes à toutes les révolutions. Le bolchevisme est le socialisme de la misère avec toutes ses aberrations et toutes ses fautes, mais il y a en lui quelque chose qui n’est pas seulement de la violence.

Le fascisme, lui, n’a aucun idéal. C’est la simple conquête de l’Etat par une minorité armée, qui proclame des principes en contradiction avec ceux pour lesquels il a lutté dans toute son existence. La seule idée qui perce au-dehors est celle de l’Etat-nation sous la dépendance d’un parti organisé et armé en vue de faire sentir sa puissance. »

Extrait de Francesco S. Nitti, Bolchevisme, fascisme et démocratie, éd. du « progrès civique », Paris, 1926, pp. 108-109 et 140-141.


Animalisation, Sous-humanité de l’Autre

« Lénine parle ainsi en 1918 de « nettoyer la terre russe de tous les insectes nuisibles ». Dans cette ligne de pensée, les procès staliniens « animalisent » les suspects (les « chiens enragés du capitalisme »), une méthode reprise plus tard par les communistes chinois et cambodgiens. Quant au discours éliminationniste des nazis, l’animalisation de l’Autre ne se dissocie pas de l’obsession raciale de la souillure et de la contagion. »

Bernard Bruneteau, Les Totalitarismes, Colin, 1999, p. 58.


Raymond Aron juge les « tyrannies modernes » en 1936.

Si Raymond Aron contribue à enrichir le débat naissant sur la théorie du totalitarisme en soutenant pour l’essentiel le point de vue de Halévy sur les « tyrannies » italienne, allemande et soviétique, il n’en soulève pas moins quelques interrogations de nature sociologique sur la fiabilité de l’analogie fascisme-communisme.

« Sans aucun doute, il y a entre tous les régimes totalitaires des points communs ; le fait même qu’ils sont totalitaires et tyranniques implique certaines analogies. Mais celles-ci, décisives pour le libéral qui réagit sentimentalement contre la perte des libertés formelles et des libertés démocratiques, sont moins importantes pour le sociologue qui analyse l’ensemble.

Le régime communiste a eu pour condition la suppression des classes actuelles ; le fascisme, aussi bien en Italie qu’en Allemagne, a commencé par les sauver et par les consacrer. Or, peu importe que l’on soit ou non marxiste, la lutte des classes est aujourd’hui un fait (…) La lutte des classes constitue donc, même et surtout dans les pays démocratiques, le problème décisif, beaucoup plus que celui du libéralisme, auquel on s’intéresse moins.

Selon que les régimes répondent à ce conflit par le triomphe de l’une ou l’autre classe, ils sont donc à mes yeux sociologiquement différents. Il serait facile, je crois, en analysant les diverses économies, de montrer la portée de cette différence. Communiste ou fasciste, l’économie des dictatures est dirigée. D’accord, mais l’économie russe pourrait être dirigée en vue de l’intérêt commun ; elle pourrait tendre à l’élévation du niveau de vie. L’économie n’a été vraiment dirigée en Italie que depuis la guerre et pour la guerre. Mussolini a d’abord exalté le capitalisme. Quand la crise est venue, il en a proclamé bruyamment la mort. Il a créé la corporation, qui existe surtout sur le papier. Pratiquement, c’est l’Etat qui dirige dans la mesure où il en a besoin. Quant au national-socialisme, c’est plus clair encore. Le mouvement a été entretenu, soutenu financièrement par les grands capitalistes. Il avait, en matière économique, des idées morales ou politiques. Il a recréé une économie de guerre, il a mobilisé toute l’économie du pays en vue de la préparation d’une guerre européenne.

Quelles que soient les réserves à faire, sacrifices exigés de la bourgeoisie dans les pays fascistes (il y aurait lieu sans doute, d’analyser l’anticapitalisme allemand), peut-être reconstitution partielle des classes en Russie, même si l’on juge impossible une société sans classes, on n’entamerait pas, je crois, l’opposition fondamentale : sur le plan de l’histoire, pour l’avenir de l’humanité, la tyrannie communiste et la tyrannie fasciste représentent bien des ennemis inconciliables. A mes yeux, c’est la haine idéologique et non la sagesse du politicien libéral qui a sur ce point raison. »

Extrait de Raymond Aron, Machiavel et les tyrannies modernes, Le livre de poche, Paris, 1995, pp. 321-322.