Dépêche télégraphique

Le Chef du Pouvoir exécutif, à MM. Les Préfets et à toutes les autorités civiles et militaires.

Versailles, 25 mai 7h.25 m. matin,

Nous sommes maîtres de Paris, sauf une très petite partie qui sera occupée ce matin.

Les Tuileries sont en cendres ; le Louvre est sauvé ; la partie du ministère des finances qui longe la rue de Rivoli a été incendiée ; le palais du quai d’Orsay dans lequel siégeait le Conseil d’Etat et la Cour des Comptes, a été incendiée également. Tel est l’état dans lequel Paris nous est livré par les scélérats qui l’ opprimaient et la déshonoraient. Ils nous ont laissé 12.000 prisonniers, et nous en aurons certainement 18 à 20.000.

Le sol de Paris est souillé de leurs cadavres. Ce spectacle affreux servira de leçon, il faut l’espérer, aux insensés qui osaient se déclarer partisans de la Commune.

La justice du reste satisfera bientôt la conscience humaine indignée des actes monstrueux dont la France et le monde viennent d’être témoins.

L’armée a été admirable. Nous sommes heureux dans notre malheur de pouvoir annoncer que grâce à la sagesse de nos généraux, elle a essuyé très peu de pertes.

A. THIERS

Versailles, 25 mai, 10 h. 30

Rassurez les populations : l’insurrection est vaincue, elle en tient plus que dans les derniers retranchements où elle est cernée.

La population indignée acclame l’armée qui l’a délivrée des oppressions et des incendiaires.

Le Louvre est sauvé ainsi que la Banque et la Bibliothèque nationale menacés par les flammes des Tuileries.

Les pompiers sont accourus des départements voisins au premier appel et donnent leur concours le plus dévoué.

A. THIERS


Commentaires

Ces deux messages sont  signés du chef du pouvoir exécutif Adolphe Thiers,  installé à Versailles depuis mars 1871. Ils  ont été envoyés par le télégraphe à quelques heures d’intervalle dans la matinée du 25 mai 1871, en plein milieu de la « Semaine sanglante », au moment où les combats dans la capitale font rage pour  anéantir la Commune de Paris.  Le chef du gouvernement s’adresse ici aux préfets et à toutes les autorités civiles et militaires du pays. Sans doute rédigés rapidement dans le feu de l’action, ces deux documents d’archives méritent qu’on s’y arrête un instant.

  • S’adressant aux préfets et aux autorités civiles du pays, A. Thiers cherche à la fois à  informer et surtout à  « rassurer  les  populations » sur les  événements en  cours à Paris.
  • Il s’agit évidemment  de rassurer en premier lieu les provinces et les campagnes inquiètes, car au delà de sa dimension politique et idéologique, l’affrontement entre les Versaillais et les Communards relève aussi  aussi d’un antagonisme culturel entre Paris et la  Province et entre  ouvriers et  paysans. La majorité des soldats de l’armée versaillaise est d’ailleurs  issue des campagnes.
  • Sans doute pressé d’en finir, Thiers se montre cependant trop optimiste en considérant que la maîtrise totale de Paris n’est plus qu’une question d’heures. Il sous-estime ici la résistance des Communards qui ne rendent définitivement les armes que le 28 mai, soit 3 jours plus tard.
  • Le premier message témoigne de la violence des combats : une ville à feu et à sang et dont les rues sont jonchées de cadavres.
  • A. Thiers insiste plus particulièrement dans les deux messages sur les incendies allumées par les Communards et  qui ont déjà ravagé un certain nombre de monuments emblématiques de Paris. Au delà de l’ aspect spectaculaire des incendies, ils sont  avant tout pour Thiers le signe  que l’adversaire est  bien en réalité  l’ ennemi de l’Ordre et de la Civilisation, des « scélérats » dont il faut débarrasser Paris et l’univers. Or, les incendies de bâtiments ont  une signification politique : vaincus, les Communards « incendiaires » détruisent par les flammes des lieux qui sont des symboles de l’Ordre politique et social ancien, que « les pompiers […] accourus des départements voisins au premier appel » s’efforcent de sauver…
  • Bien qu’il n’emploie pas l’expression, Thiers décrit au fond ce qu’est en réalité la Semaine sanglante :  une guerre civile que son gouvernement est en train de remporter grâce à l’armée versaillaise dont il n’oublie pas de louer « la sagesse de nos généraux »  ; puis il fait allusion à la répression judiciaire qui doit  s’abattre sur les vaincus et prisonniers, afin de servir « de leçon […] aux insensés qui osaient se déclarer partisans de la Commune » . En quelque sorte, les tribunaux devront terminer de purger le pays de la menace révolutionnaire.