Jules Grévy est né le 15 août 1807 à Mont-sous-Vaudrey dans une famille aux convictions républicaines affirmées. Après de brillantes études au collège de l’Arc à Dole, il obtient une licence de droit à Paris et devient avocat. La carrière politique de Jules Grévy débute en 1848. Élu commissaire de la République pour le département du Jura, il se fait remarquer lors des débats consacrés à l’élaboration de la constitution débutés le 17 mai 1848, en s’opposant notamment à l’élection du président de la République au suffrage universel, méfiance qui se concrétise par le dépôt d’un amendement allant dans ce sens mais qui est finalement rejeté. Dans le même temps, Alphonse de Lamartine défend une vision inverse.

Homme de lettres, figure centrale du mouvement romantique, et aussi diplomate, Alphonse de Lamartine est né le 21 octobre 1790 à Mâcon. Il débute sa carrière politique en 1830. Principal représentant du courant libéral et progressiste, il s’oppose au régime de Louis-Philippe et est élu député la première fois en 1833. À la proclamation de la République, en février 1848, il devient membre du gouvernement provisoire et ministre des affaires étrangères. Il  participe aux débats de l’Assemblée constituante consacrés à l’organisation et au fonctionnement des institutions de la Seconde République. À ce titre, et contrairement à l’amendement Leblond qui propose d’attribuer aux représentants du peuple la désignation du Président de la République, il défend l’idée d’un système à l’américaine et l’élection du Président au suffrage universel direct.

Les extraits choisis proviennent de la séance du vendredi 6 octobre 1848 au cours de laquelle Jules Grévy et Lamartine défendent leur point de vue sur cette question qui divise les parlementaires. Quant à la constitution, elle est votée un mois plus tard, le 4 novembre 1848. Il est finalement décidé que le Président sera élu au suffrage universel.


Jules Grévy exprime sa méfiance :

Je conviens, avec l’honorable M. de Tocqueville, que le président n’a pas dans la confection des lois la part la plus nominale qu’effective qui appartenait à la royauté ; je conviens encore avec lui que, pour les affaires étrangères, sa prérogative est un peu moins étendue ; mais, à cela près, et à l’intérieur, ce qui est tout pour la question que j’examine, le président de la République a tous les pouvoirs de la royauté : il dispose de la force armée ; il nomme aux emplois civils et militaires ; il dispense toutes les faveurs ; il a tous les moyens d’action, toutes les forces actives qu’avait le dernier roi. Mais ce que n’avait pas le roi, et ce qui mettra le président de la République dans une position bien autrement formidable, c’est qu’il sera élu du suffrage universel ; c’est qu’il aura la force immense que donnent des millions de voix. Il aura de plus, dans l’assemblée, un parti plus ou moins considérable. Il aura donc toute la force matérielle dont disposait l’ancien roi, et il aura de plus une force morale prodigieuse ; en somme il sera bien plus puissant que l’était Louis-Philippe. (Rumeurs diverses.)

Je dis que le seul fait de l’élection populaire donnera au président de la République une force excessive.

Oubliez-vous que ce sont les élections de l’an 10 qui ont donné à Bonaparte la force de relever le trône et de s’y asseoir. Voilà le pouvoir que vous élevez ! Et vous dites que vous voulez fonder une république démocratique ? Que feriez-vous de plus si vous vouliez, sous un nom différent, restaurer la monarchie ? Un semblable pouvoir, conféré à un seul, quelque nom qu’on lui donne, roi ou président, est un pouvoir monarchique ; et celui que vous élevez est plus considérable que celui qui a été renversé.

Il est vrai que ce pouvoir, au lieu d’être héréditaire sera temporaire et électif ; mais il n’en sera que plus dangereux pour la liberté.

Êtes-vous bien sûrs que, dans cette série de personnages qui se succéderont tous les quatre ans au trône de la présidence, il n’y aura que de purs républicains empressés d’en descendre ? êtes¬vous sûr qu’il ne se trouvera jamais un ambitieux tenté de s’y perpétuer ? Et si cet ambitieux est un homme qui a su se rendre populaire, si c’est un général victorieux, entouré de ce prestige de la gloire militaire auquel les Français ne savent pas résister ; si c’est le rejeton d’une des familles qui ont régné sur la France, et s’il n’a jamais renoncé expressément à ce qu’il appelle ses droits ; si le commerce languit, si le peuple souffre, s’il est dans un de ces moments de crise où la misère et la déception le livrent à ceux qui cachent sous des promesses des projets contre sa liberté, répondez-vous que cet ambitieux ne parviendra pas à renverser la république ?

Jusqu’ici toutes les républiques sont allées se perdre dans le despotisme : c’est de ce côté qu’est le danger, c’est donc contre le despotisme qu’il faut les fortifier. […] Voilà mon premier grief contre le système de la commission. Je lui reproche de créer dans une république démocratique un véritable pouvoir monarchique, pouvoir plus considérable que celui du dernier roi, plus dangereux par la limitation même de sa durée, pouvoir qui sera pour le despotisme une tentation et un marchepied, et qui sera dans la République un germe de destruction. (Très bien !)


Le point de vue opposé d’Alphonse de LamartineDébat sur la présidence de la République

Je dirai à M. Parieu que la France et moi nous avons à cet égard plus d’impassibilité, je ne dirais pas plus de courage que lui, je lui dirai que ce serait selon moi une chose ridicule à la République française, à l’Assemblée qui la représente, de se préoccuper de quelques suffrages égarés sur des noms d’hommes qui ont perdu la qualité légale de citoyens aux candidatures de la République… Mais je le dis avec certitude, et je suis convaincu que je ne serai au dehors démenti par aucun des partisans sérieux de ces dynasties (Mouvement) ; je dis que les représentants de ces dynasties éteintes, errantes aujourd’hui sur la terre étrangère, regarderaient non pas comme un triomphe, mais comme une abdication, une seconde abdication de leur naissance, de leur nature, leurs droits divins et primordiaux, de venir briguer, quoi ? quelques voix pour une candidature un pouvoir précaire, emprunté pendant un an, pendant deux ans, pendant trois ans, sur la République, sur le territoire de cette France… (interruptions. – Très bien ! Très bien !)

Messieurs, je ne crains pas de le dire, vous calomniez ces pouvoirs déchus. Ils ne voudraient pas remonter par de tels degrés ! (Très bien)

[…] Quoi ! Ce pouvoir monarchique qui est tombé, qui s’est affaissé de lui-même, il y a six mois, au milieu de toutes les forces constituées de la représentation nationale, de l’administration et de l’armée ; ce pouvoir qui s’est ainsi dérobé à la France, il tenterait, six mois après, de rentrée caché dans le monde d’un scrutin ! Quelle pitié ! C’est impossible ; ce qui est ridicule n’est pas possible en France. (Très bien ! – Longue agitation.) […]

Voilà cependant ce qui préoccupe en ce moment la pensée de l’Assemblée ; c’est l’éventualité qu’un fanatisme posthume du pays ne se trompe de date, de temps, de jour, et ne porte à l’image de ce grand nom, ne porte aux héritiers, je ne dirais pas de la gloire, car la gloire qui donne l’immortalité, ne donnent pas, malheureusement, de droit au partage de l’héritage… ce qui vous préoccupe, dis-je, c’est la peur de cet éclat, si naturellement fascinateur pour les yeux d’un grand peuple militaire, n’entraîne la nation dans ce que vous pourriez considérer dans ce que je considérerai peut-être moi-même, à tort comme une erreur et comme un danger du pays.

Eh bien, je me suis dit : ce danger est-il probable ? Je ne le nierai pas, je n’ai à cet égard ni négation ni affirmation, je ne sais pas lire, pas plus que vous, dans les ténèbres de notre avenir ; cependant, je puis me dire que la réflexion est une des forces humaines dans un pays aussi censé aussi profondément intelligent que notre pays ; que, pour arriver à des usurpations du genre de celle qu’on pourrait craindre, non pas des hommes, je le répète… je respecte leur patriotisme leur conscience, et je suis convaincu, […] qu’aucune pensée d’usurpation de cette nature n’approchera jamais d’eux-mêmes … Mais je parle de leurs partis, ces petits groupes d’hommes intéressés qui s’agitent toujours autour des ambitions supposées, quoique non existantes, et de ceux qui exploitent au profit des factions la plus grande mémoire, la gloire la plus éclatante de notre pays et bien, je dis que ces hommes seraient promptement, inévitablement trompés dans leurs espérances ; je dis que, pour arriver à un 18 brumaire dans le temps où nous sommes, il faut deux choses : de longues années de terreur en arrière, et des Marengo, des victoires en avant…( Vive approbation. – Sensation prolongée.)

[…]

Quoi ! Voilà un citoyen qui, au lieu d’être ballotté en plein soleil dans cet immense scrutin populaire qui va s’ouvrir sur tous les points de la République, sortira ici d’un scrutin de l’Assemblée nationale !

C’est du respect, sans doute ; mais est-ce autant de grandeur dans le prestige ? Je vous laisse à répondre vous-même.

Voilà un citoyen qui au lieu de sortir avec 6 millions de voix qui attestent des millions de points d’appui dans la conscience d’autant de citoyens de la République, sortira peut-être à l’unanimité, je le souhaite sans l’espérer, et sortira une majorité quelconque du sein de cette assemblée, à une majorité savez-vous de combien de voix ? À une majorité de 60,50, 30, 20,3 ou 4 voix peut-être. Est-ce cela l’autorité, la dignité, le respect, le prestige dont vous voulez investir l’élection de votre puissance exécutive ? (Vive approbation.) Daignez m’accorder encore quelques minutes de votre attention. (Oui ! Oui ! – Parlez !) Je dis : Sortira un petit nombre de voix quelconques de l’urne de ce scrutin, et sera annoncé le lendemain, dans le Moniteur, comme un événement parlementaire ordinaire, sur toute la surface de notre pays. Et quelles voix, Messieurs ! […] Le nom du président sortira avec la suspicion du moins de quelques brigues, car c’est le mot que cela reçoit dans la République ; des voix d’homme auxquels la malveillance, l’envie, la faction, il faut oser descendre dans le cœur même des factions, pour y surprendre leurs mauvaises pensées, à qui ses factions pourront dire : Toi, tu as nommé le président de la République, parce qu’il était ton parent et que tu voulais grandir en lui ta famille. – Toi tu as donné au président de la République ta voix, parce qu’il était ton ami personnel, et que, dans la grandeur de sa fortune, tu voulais élever ta propre fortune. – Toi, tu as nommé le président de la République, parce qu’on t’a promis une ambassade ; – toi parce qu’on t’a promis une préfecture… (Interruptions. – Oui ! Oui ! – Bravo. – Sensation prolongée.)

Ah ! On peut corrompre les hommes par petits groupes, on ne peut pas les corrompre en masse. On empoisonne un verre d’eau, on empoisonne pas un fleuve. Une assemblée est suspecte, une nation est incorruptible comme l’Océan. […]

Oui, en mettant dans les mains et dans la conscience de chaque citoyen électeur de la République, le gage, la participation à cette souveraineté, dans votre élection, dans celle du président de la République, vous donnez à chacun de ces citoyens le droit et le devoir de se défendre lui-même, en défendant la République, et vous donnez aussi à chaque citoyen de l’empire le droit d’être le vengeur de ces attentats s’ils venaient jamais à contester de nouveau cette enceinte et le Gouvernement du pays (Très bien ! Très bien !)

 

Extraits du Moniteur universel, Journal officiel de la République Française, samedi 7 octobre 1848, Assemblée nationale, séance du vendredi 6 octobre – Suite de la délibération sur le projet de constitution