Cela fut au commencement du mois d’Aoust, que l’on découvrit une maison infectée au quartier Saint -Georges ; laquelle, avant d’estre découverte, avoit déjà espandu son venin en d’autres quartiers qui se firent bientost cognoistre, en telle sorte qu’en moins d’un mois tous les quartiers de la ville se trouvèrent infectez.

Cela donna tel effroy à tous les habitants d’icelle que tous les officiers de judicature, des Finances, de l’Election et d’autres jurictions, quittèrent leur exercice et se retirèrent à la campagne avec la plupart des principaux Bourgeois et Marchands, et ne demeura dans la ville que le Prevost des Marchands et les Eschevins, lesquels peu de temps après furent réduits au dernier desdits Eschevins, les autres s’estant absentés à cause que la maladie avait attaqué leurs familles ; ce qui arriva à plusieurs autres Bourgeois et Marchands qui estoient demeurez. Et ce qui augmenta l’effroy fut que plusieurs volleurs, se prévallans de la misère et calamité du temps, se mirent à engraisser les portes des maisons et chambres des habitans, leur imprimant la crainte de la maladie par l’attouchement de cette graisse, leur dessein estant de leur faire quitter leurs maisons pour plus facilement exercer leurs volleries.

Cela anima tellement le peuple contre ceux de la Religion prétendue réformée, qu’ils estimoient autheurs de ces engraissements pour se rendre maistre de la ville (ayant appris qu’en 1562 ceux de la Religion prétendue réformée avoient prattiqué ceste ruse pour s’emparer de la ville, comme il firent), que tous ceux de la Religion prétendue réformée que le peuple rencontroit par la ville estoient tuez ; et pour un seul jour ils en tuèrent plus de dix, si bien que les Magistrats et Officiers de la Justice estoient contraints de marcher par la ville pour retenir le peuple. Cependant tous ceux de la Religion prétendue réformée se resserrèrent dans leurs maisons ou abandonnèrent la ville, et lesdits Prévost des Marchands et Eschevins firent en sorte que, pour contenter le peuple, l’on les désarma : et mirent des gardes jours et nuict aux deux avenues du pont de Saone, pour courir sur ceux qui feroient semblables émotions ; ce qui arresta la furie du peuple, laquelle fut encore bien mieux réprimée par la grande mortalité qui s’en suivit ès mois de Septembre, Octobre, Novembre et Décembre, et partie de Janvier.

Mais ce qui teboit plus en cervelle lesdits Prévost des Marchands, Eschevins et les Commissaires de la santé, estoit de trouver moyen de nourrir et entretenir plus de vingt mille pauvres qui demandoient du pain, leur travail ayant entièrement cessé, se voyant à la veille d’un saccagement et d’un pillage s’ils n’y pourvoyoient. Pour cet effect donc ayant fait plusieurs assemblées de ville, il fut enfin résolu qu’il seroit fait un rolle des aisez en chaque quartier, ausquels, à qui plus, à qui moins, l’on assigneroit desdits pauvres à nourrir, à raison de trois sols pour chacun par jour. Cet ordre fut exécuté jusqu’au premier jour de l’an 1629, et les réfractaires contraints par ouverture et fraction de leurs portes et vente de leurs denrées ; depuis lequel temps la maladie ayant commencé de cesser, les pauvres qui restèrent se remirent au travail.

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Les misères de la dicte ville pendant ce temps-là sont incroyables car on ne voyoit par les rues que corps morts, que malades et qu’ invalides ; toutes les boutiques fermées et le négoce entièrement cessé ; et comme au commencement on ne trouvoit des gens pour le soulagement des malades et pour enlever les corps des décédez, d’autant que désespoir, maladie et infections ès maisons des décédez, d’autant que les corps croipissoient trois ou quatre jours, et parfois huict ou quinze, avant qu’on les enlevast, faute de gens.

Les femmes enceintes, effrayées d’horreur et de tant de spectacles, avortoient, et si leur terme estoit venu, elle mouroient à l’enfantement, sans secours et assistance ; et peut-on dire que, de cinq cens qui sont accouchées, il n’en est eschapé deux ; entre lesquelles est remarquable une jeune Parisienne, laquelle ayant deux charbons aux bras accoucha de deux fils, et en eschappa, ses enfants enfin estan morts. Il y est mort plus de quarente mille personnes, entre lesquelles il n’y a pas eu six ou huict personnes de qualité tant soit peu relevée par-dessus le commun…

Mercure François

Y La lèpre à Ganges en 1570